Acte II, Scène IL
NARCISSE
Quoi, seigneur ! croira-t-on Qu’elle ait pu si longtemps se cacher à Néron?
NÉRON
Tu le sais bien, Narcisse. Et soit que sa colère M’imputât le malheur qui lui ravit son frère;
Soit que son cœur, jaloux d’une austère fierté1), Enviât à nos veux sa naissante beauté;
Fidèle à sa douleur, et dans l’ombre enfermée,
Elle se dérobait meme à sa renommée:
Et c’est cette vertu, si nouvelle à la cour 2),
Dont la persévérance irrite mon amour.
Quoi, Narcisse, tandis qu’il n’est point de Romaine Que mon amour n’honore et ne rende plus vaine, Qui, dès qu’à ses regards elle ose se fier,
Sur le cœur de César ne les vienne essayer;
Seule, dans son palais, la modeste Junie Regarde leurs honneurs comme une ignominie;
Fuit, et ne daigne pas peut-être s’informer Si César est aimable, ou bien s’il sait aimer3 4)! Dis-moi: Britannicus l’ aime-t-il?
Seigneur?
NARCISSE
Quoi! s’il l’aime,
1) Le sens de ces deux vers, dit L. i?., se présente si naturellement qu’on n’examine pas l’union de ces mots un cœur jaloux de la fierté qui envie sa beauté.
2) Hommage à la vertu qui étonne et charme un Néron même.
3) Voila des sentiments dignes de Néron. Junie seule fuit une cour corrompue, où toutes les femmes se disputent les regards et les faveurs d’un jeune César conduit par deux jeunes voluptueux qui président a ses plaisirs; elle ne s’informe pas si César est aimable , et il la fait enlever pour lui apprendre qu'il sait aimer. Le poète n’annonce point qu’il va peindre un tyran et sa cour; mais comme il peint l’un et l’autre! L. H.
B ritannic us,
Si jeune encor, se connaît-il lui-même ?
D’un regard enchanteur connaît-il le poison?
NARCISSE
Seigneur, l’amour toujours n’attend pas la raison1).
N’en doutez point, il l’aime. Instruits par tant de charmes, Ses yeux sont déjà faits à l’usage des larmes2);
A ses moindres désirs il sait s’accommoder;
Et peut-être déjà sait-il persuader.
N ÉRO N.
Que dis-tu? Sur son cœur il aurait quelque empire?
narcisse.
Je ne sais. Mais, seigneur, ce que je puis tous dire3),
Je l’ai vu quelquefois s’arracher de ces lieux,
Le cœur plein d’un courroux qu’il cachait à vos yeux; D’une cour qui le fuit pleurant l’ingratitude^
Las de votre grandeur4) et de sa servitude,
1) L'amour n'attend pas toujours la raison était la construction nécessaire, car c’est, selon L. H. , la seule bonne. Il y a ici tout ensemble inversion forcée et consonnance désagréable, le tout pour dire que l'amour n'attend pas toujours l'âge de raison. Cette pensée ne valait pas que, pour la renfermer dans un vers, on sacrifiât à la mesure le nombre et la justesse. Dans Racine, on ne rencontre que très-rarement des faiblesses de cette sorte.
2) Cette expression est ici singulière et, selon L. R., trèsélégante: des yeux instruits par des charmes sont faits à l'usage des larmes , c’est-à-dire, quoiqu'il soit encore très-jeune , les charmes de Junie lui ont appris à verser des larmes d'amour.
3) On doit permettre à la poésie une ellipse aussi naturelle que celle-ci: Ce que je puis vous dire , c’est que je l'ai vu, etc.; ou bien, à ce que je puis vous dire , je l'ai vu, etc. En prose il ne faudrait rien supprimer. L. H.
4) Voilà l’intriguant habile qui choisit des mots faits pour irriter Néron contre son frère.