Acte II, Scène IL
NARCISSE
Que tardez-vous, seigneur, à la répudier?
L’empire, votre cœur, tout condamne Octavie. Auguste, votre aïeul, soupirait pour Livie1);
Par un double divorce ils s’unirent tous deux;’
Et vous devez l’empire à ce divorce heureux.
Tibère, que l’hymen plaça dans sa famille,
Osa bien à ses yeux répudier sa fille 2).
Tous seul jusques ici, contraire à vos désirs,
N’osez par un divorce assurer vos plaisirs 3).
NÉRON
Eh! ne connais-tu pas l’implacable Agrippine?
Mon amour inquiet déjà se l’imagine Qui m’amène Octavie, et d’un œil enflammé Atteste les saints droits d’un nœud qu’elle a formé, Et, portant à mon cœur des atteintes plus rudes,
de diction, les expressions neuves, fidèle à sa douleur , se fier à ses regards , les essayer sur le cœur de César , tant d’autres non moins heureuses, et ici en particulier cette noble expression d’une couche qui n’est, honorée d'aucun gage: c’est la langue de Eacine. Mais observez que cette scène met le spectateur au fait de tout ce qu’il doit savoir, du dégoût de Néron pour Octavie et pour ses vertus, du désir qu’il a de la répudier et de ce projet de divorce fait pour fonder la scène suivante, qui va rouler toute entière sur l’offre que Néron doit faire à Junie de l’empire et de sa main.
1) Auguste, pour épouser Livie, répudia Scribonie, et Livie se sépara de Claude Tibère Néron, dont elle avait déjà un fils ; elle fit entrer, par ce mariage, la postérité des Nérons dans la famille des Octaviens. L. d. B .
2) C’était la fameuse Julie, fille d’Octavien, veuve d’ Agrippa, et remariée à Tibère. L . d. B.
3) Ce que Eacine met dans la bouche de Narcisse, Sénèque le fait dire à Néron ( Octavia , Acte II, sc. 2) : Prohibebor unus facere quod cunctis licet , vers que Corneille a traduit ainsi:
Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire. L. d. B.
Brit ann i eu s
Me fait un long récit de mes ingratitudes J).
De quel front soutenir ce fâcheux entretien?
NARCISSE
N’êtes-vous pas, seigneur, votre maître et le sien?
Vous verrons-nous toujours trembler sous sa tutelle?
Vivez, régnez pour vous : c’est trop régner pour elle. Craignez-vous? Mais, seigneur, vous ne la craignez pas;
Vous venez de bannir le superbe Pallas,
Pallas, dont vous savez qu’elle soutient l’audace.
NÉRON
Eloigné de ses yeux, j’ordonne, je menace,
J’écoute vos conseils, j’ose les approuver;
Je m’excite contre elle, et tâche à la braver1 2);
Mais, je t’expose ici mon âme toute nue3),
Sitôt que mon malheur me ramène à sa vue,
Soit que je n’ose encor démentir le pouvoir De ces yeux ou j’ai lu si longtemps mon devoir;
Soit qu’à tant de bienfaits ma mémoire fidèle Lui soumette en secret tout ce que je tiens d’elle ;
Mais enfin mes efforts ne me servent de rien :
Mon génie étonné tremble devant le sien4).
1) Tacite nous apprend que plus elle lui faisait ces reproches, plus elle l’irritait : quantoque fœdiore exprobrabat , acrius accendere.
2) Il faudrait tâche de la braver ; tâcher à est une vieille expression qui est devenue un provincialisme.
3) L'âme toute nue1 expression poétique très usitée, et employée par analogie avec la Vérité , déesse qui était représentée nue et un miroir dans la main.
4) Les anciens attribuaient à chacun son génie , bon ou mauvais; de là ce mot que Plutarque rapporte d’un devin qui voyait Antoine perdre à tous les jeux contre Octave: Éloignez vous de ce jeune homme : votre génie redoute le sien. Ajoutez, dit L. 77., qu’il était important de faire connaître cette sorte d’ascendant d’Agrippine sur Néron: il sert à fonder le ton de supériorité qu’elle affecte avec lui, et en même temps les me-