Acte I, Scène I
ALBIN E
Quoi! vous à qui Néron doit le jour qu’il respire1),
Qui l’avez appelé de si loin à l’empire?
Vous qui, déshéritant le fils de Claudius,
Avez nommé César l’heureux Domitius 2) ?
Tout lui parle, madame, en faveur d’Agrippine :
Il vous doit son amour.
AGRIPPI N E.
11 me le doit, Albine:
Tout, s’il est généreux, lui prescrit cette loi;
Mais tout, s’il est ingrat, lui parle contre moi.
ALBINE
S’il est ingrat, madame? Ah! toute sa conduite Marque dans son devoir une âme trop instruite3).
ainsi que le mot d 'importune dans le vers suivant. Dans l’ordre des choses et des personnes dont il s’agit ici, ces termes qui ont une sorte d’acception vague, font entendre d’avance tout ce qui sera détaillé dans la suite. Néron, que gêne Britannicus, Agrippine qui devient importune , et une foule d’expressions du même genre que nous verrons dans cette pièce, sont du bon style de l’histoire, qui devait ici faire partie du style tragique. Mais que de goût et d’art il fallait pour les réunir (L. H.)\ Voyez encore ce que nous avons dit de l’étymologie du mot gêne , dans notre édition de Phèdre , p. 97, afin de le distinguer d'importune.
x) C’est par une métonymie très-naturelle et très-commune que Racine a dit, et il l’a dit plus d’une fois, le jour que je respire : la poésie permet de prendre le jour pour Y air ; au reste toute la phrase est poétique et signifie, à qui Néron doit la vie.
2) Vous qui , déshéritant Britannicus, avez nommé empereur Vheureux Néron, jïls de Domitius.
3) En prose il faudrait dire instruite de son devoir. On ne dit proprement instruit dans que lorsqu’il s’agit d’un art ou d’une science: instruit dans la peinture , dans les mathématiques . Instruit est là immédiatement au dessous de savant. Dans la poésie, la meme construction s’est introduite par extension, même pour les choses que ne présente point l’idée de doctrine, et en ce sens instruit dans a plus d’élégance qu 'instruit de. L.H.
Britannicu s,
Depuis trois ans entiers, qu’a-t-il dit, qu’a-t-il fait,
Qui ne promette à Rome un empereur parfait ?
Rome, depuis trois ans, par ses soins gouvernée,
Au temps de ses consuls croit être retournée *) :
Il la gouverne en père. Enfin Néron naissant À toutes les vertus d’Auguste vieillissant* 2).
AGRIPPIN E.
Non, non, mon intérêt ne me rend point injuste:
1) Le titre de consul , depuis les empereurs, n’était qu’un titre d’honneur, qu’on ambitionnait encore, quoiqu’il ne donnât aucun crédit. Mais ce que dit Albine est conforme au récit de Suétone (VI, 10); Néron, selon lui, a signalé les commencements de son règne par les plus grandes marques de modération, de générosité et de clémence ; il fit des * largesses au peuple ; il assura des revenus aux sénateurs que le malheur des temps avait réduits à l’indigence; il supprima les impôts, ou les réduisit au quart; il s’éleva contre tous les abus, et fit les réglements les plus propres à les prévenir. Cette conduite prévint si fort le sénat en faveur du nouvel empereur, qu’il lui décerna les plus grands honneurs ; Néron les accepta tous, à l’exception du titre de„Père de la patrie44, que sa grande jeunesse lui fit d’abord refuser (Tacite, Annal. XII); et qu’il prit ensuite à la fin de la seconde année de son règne. — Retourner est une expression qu’il ne faut par confondre avec revenir qui semblerait devoir mieux convenir ici. On revient au lieu où l’on est, on retourne au lieu où l’on n’est pas: Je reviendrai ici avant de retourner chez moi .
2) Cette comparaison de Néron naissant avec Auguste vieillissant est empruntée de Sénèque {De clementia I, 2): Comparare nemo mansuetudini tuae audebit divum Augustum , etiamsi in certa menjuvenilium annorum deduxerit senectutem plus quam maturam. Néron n’avait que dix-sept ans lorsqu’il succéda â l’empereur Claude. Agrippine régna d’abord sous son nom: elle le fit avec tant de sagesse que Trajan souhaita de pouvoir compter parmi les années de son règne les premières années de celui de Néron.