‹ Britannicus, tragédie. Avec commentaires choisis des meilleurs commentateurs français. Augmentés de remarquesChapitre 6 sur 87 · Acte I, Scène I · texte numérisé non relu

Acte I, Scène I

Il commence, il est vrai, par où finit Auguste1); Mais crains que, l’avenir détruisant le passé,

11 ne finisse ainsi qu’ Auguste a commencé.

Il se déguise en vain2): je lis sur son visage Des fiers Domitius l’humeur triste et sauvage 3) ;

Il mêle avec l’orgueil qu’il a pris dans leur sang La fierté des Nérons qu’il puisa dans mon flanc4).

1) Les commentateurs français remarquent ces vers à cause de la précision sévère, qui les rend remarquables.

2) Néron fut quelque temps hypocrite par crainte et par dépendance. Nero flagitiis et sceïeribus velamenta quœsivit , dit Tacite. Venu de si loin à V empire, il redoutait l’intérêt que l’on pouvait prendre à la jeunesse et à la disgrâce de Britannicus. Il ménageait l’autorité d’Agrippine. Quand la sienne fut affermie il se montra tel qu’il était, et se vengea d’une contrainte pénible en se défaisant de tout ce qui l’avait gêné. Il ne connut plus ni frein, ni borne, ni pudeur v c’est que sa dissimulation était commandée et non pas naturelle. Sénèque, qui lui adressa ses deux livres De clementia, craint apparemment que son élève ne suive son penchant à la cruauté. Difficile hoc fuisset , dit-il, si non naturalis tibi ista bonitas esset, sed ad tempus sumpta 1 nemo enim potest personam diu ferre . Tibère, non moins atroce, mais beaucoup plus politique, fut toujours dissimulé, parce qu’il l’était par caratère. Sa dissimulation faisait partie de sa perversité: elle lui servait à nuire et à opprimer.

3) Le grand-père et le père de Néron se distinguèrent par leur orgueil et leur cruauté, comme on le voit dans Suétone. Il y avait a Borne deux familles de Domitius; l’une avait le surnom de Calvinus , et l’autre celui d 'Ænobarbus. Néron était de cette dernière famille; elle s’était illustrée, suivant Tacite, par sept consulats, deux triomphes, deux censures. L. d. B.

4) Selon Suétone ( Vie de Tibère ), Agrippine était de la famille des Claudiens qui avaient pris le surnom de Néron , nom qui signifiait , en sabin , fier et courageux. Elle était petite-fille de Claudius Drusus Néron, fils de Tibérius Claudius Néron et de Livie. La famille des Claudiens était une des plus anciennes et des plus illustres de Borne.

Toujours la tyrannie a d’heureuses prémices1):

De Rome, pour un temps, Caïus fut les délices2);

Mais, sa feinte bonté se tournant en fureur,

Les délices de Rome en devinrent l’horreur.

Que m’importe, après tout, que Néron, plus fidèle,

D’une longue vertu laisse un jour le modèle?

Ai-je mis dans sa main le timon de l’Etat3)

Pour le conduire au gré du peuple et du sénat ?

Ah ! que de la patrie il soit, s’il veut, le père :

Mais qu’il songe un peu plus qu’ Agrippine est sa mère 4).

*) Avoir d'heureuses prémices est une façon de parler poétique et élégante pour avoir d'heureux commencements ; mais en prose elle serait impossible.

2) Agrippine, suivant l’usage des Romains dans le discours amilier, appelle ici, par le prénom Caïus, celui qui dans l’histoire est plus connu sous le nom de Caligula. On sait que dans les commencements de son règne il montra ou affecta quelque bonté, et qu’il devint ensuite une espèce de monstre, composé d’extravagance et de cruauté, soit qu’un philtre qui lui fut donné par sa femme Césonie eût en effet altéré son cerveau comme le rapportent quelques historiens, soit qu’un pouvoir qui n’a point de limites déterminées, joint a un esprit faible et à une âme perverse, suffise pour produire une sorte d’aliénation de tête, qui fut aussi le caractère de Néron, d’Héliogabale et de quelques autres, et qui est plutôt le dernier terme de la dégradation humaine, qu’elle n’en est l’excuse. L. H.

3) Timon , du latin temo , £)etdjfel, se dit de la pièce d’un chariot à laquelle les animaux sont attelés, et de la longue pièce de bois attachée au gouvernail d’un navire, c’est à dire de la barre du gouvernail ; on en dit au figuré : prendre le timon des affaires, pour prendre en main le gouvernement de l'État , la conduite des affaires .

4) Ces vers et ceux qui précèdent, montrent Agrippine toute entière, une femme avide de régner à tout prix, celle qui, lorsqu’on lui prédisait que son fils, devenu empereur, la ferait périr, répondit: Occidctt, dum imper et; ce qui paraît vouloir dire: Qu'il me tue , pourvu qu'il règne, mais ce qui voulait dire en effet:

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