‹ Britannicus, tragédie. Avec commentaires choisis des meilleurs commentateurs français. Augmentés de remarquesChapitre 7 sur 87 · Acte I, Scène I · texte numérisé non relu

Acte I, Scène I

De quel nom cependant pouvons-nous appeler L’attentat que le jour vient de nous révéler?

Il sait, car leur amour ne peut être ignorée 1),

Que de Britannicus Junie est adorée:

Et ce même Néron, que la vertu conduit,

Fait enlever Junie au milieu de la nuit!

Que veut-il? Est-ce haine, est- ce amour qui l’inspire 2) ? Cherche-t-il seulement le plaisir de leur nuire;

Ou plutôt n’est-ce point que sa malignité Punit sur eux l’appui que je leur ai prêté ?^

Vous leur appui, madame?

AGRIPPINE

Arrête^ chère Albine.

Je sais que j’ai moi seule avancé leur ruine;

Que du trône, ou le sang l’a dû faire monter,

Britannicus par moi s’est vu précipiter3).

Que je périsse, pourvu que je règne. Mais remarquez qu’ici le caractère perce à tout moment sans y penser et comme malgré lui, et ne songe jamais à s’annoncer: tout est ambition et politique, et jamais on ne parle ni de politique ni d’ambition. L. H.

1) Le célèbre grammairien Vciugelcis (mort en 1650) dit d 'amour au féminin: j’userais plutôt du féminin que du masculin, selon l’inclination de la langue française, qui se porte d’ordinaire au féminin plutôt qu’a l’autre genre. On trouve des renseignements suffisants sur cet usage dans nos commentaires sur différentes pièces de Racine.

2) Voici deux substantifs communs qui sont sans article, ce qui serâit une faute en prose. En poésie cependant on peut se l’expliquer de deux manièresr d’abord ces deux substantifs n’ont pas besoin d’être déterminés, ensuite dans le paganisme tout était déifié; et ici ce serait plutôt une beauté poétique car il y a, dans la suppression de l’article, une bien plus grande énergie.

3) Elle fait dans cette scène le personnage que Tacite peint

dans ces deux mots : Agrippina muliebriter f réméré. Dans ses

plaintes elle apprend aux spectateurs les principaux évènements

B r itannicus,

Par moi seule, éloigné de l'hymen d’Octavie,

Le frère de Junie abandonna la vie,

Silanus, sur qui Claude avait jeté les yeux,

Et qui comptait Auguste au rang de ses aïeux.

Néron jouit de tout; et moi, pour récompense,

11 faut qu’entre eux et lui je tienne la balance1),

Afin que quelque jour, par une même loi,

Britannicus la tienne entre mon fils et moi.

ALBIN E

Quel dessein!

AGRIPPINE

Je m’assure un port dans la tempête.

Néron m’échappera, si ce frein ne l’arrête.

ALB I NE

Mais prendre contre un fils tant de soins superflus !

dont la connaissance est nécessaire pour l’intelligence de la pièce, et lorsqu’elle veut devenir l’appui d’un prince dont elle a causé la ruine, elle révèle la politique qui la fait agir. L. R.

!) Au fond, dit L. H., cette politique n’est pas bonne, et c’est meme plutôt de l’intrigue que de la politique. Se servir ainsi tour-à-tour de l’un contre l’autre, c’est être trop faible contre tous les deux, et risquer beaucoup des deux côtés. Si la balance penche un moment vers Britannicus, elle a tout h craindre et tout à perdre, car ses services intéressés ne feront sûrement pas oublier le mal qu’elle lui a fait. C’est ce qu’ellemême paraît sentir en plus d’un endroit de la pièce. Mais dans la situation où elle est, elle n’a rien de mieux à faire et rien de mieux à dire, d’après son caractère donné. Elle veut dominer ; il faut qu’elle divise : elle a couronné un méchant et un ingrat: elle est réduite à le redouter ou à l’intimider sans cesse, et l’on pressent aisément quel doit être le résultat de cette conduite avec un homme tel que Néron. Comme, dans Andromaque , Racine a fait voir où conduisaient les faiblesses et les égarements de l’amour, il fera voir, dans Britannicus , où mènent les fureurs de l’orgueil et de l’ambition.

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