‹ Britannicus, tragédie. Avec commentaires choisis des meilleurs commentateurs français. Augmentés de remarquesChapitre 64 sur 87 · Acte IV, Scène IL · texte numérisé non relu

Acte IV, Scène IL

AGRIP PIN E.

Moi, le faire empereur? Ingrat! 1’avez-vous cru?

Quel serait mon dessein? qu’aurais-je pu prétendre?

Quels honneurs dans sa cour, quel rang pourrais-je attendre ? Ah! si sous votre empire on ne m’épargne pas,

Si mes accusateurs observent tous mes pas,

Si de leur empereur ils poursuivent la mère,

Que ferais-je au milieu d’une cour étrangère?

Ils me reprocheraient, non des cris impuissants *),

Des desseins étouffés aussitôt que naissants,

Mais des crimes pour vous commis à votre vue,

Et dont je ne serais que trop tôt convaincue.

Vous ne me trompez point, je vois tous vos détours;

Vous êtes un ingrat, vous le fûtes toujours * 2).

Dès vos plus jeunes ans, mes soins et mes tendresses N’ont arraché de vous que de feintes caresses.

Rien ne) vous a pu vaincre; et votre dureté Aurait dû dans son cours arrêter ma bonté.

!) Suivant Tacite, qui non verba impatentia caritatis , ali quando incauta , sed ea crimina objiciant , quibus nisi a filio mater absolvi non posset.

2) Néron a parfaitement bien répondu. Ses reproches et ses raisons sont péremptoires dans tout ce qui regarde les prétentions outrées d’Agrippine et son insatiable soif de domination: aussi ne réplique-t-elle pas un seul mot sur cet article; mais dès que Néron parle du projet de le détrôner, elle ressaisit habilement ses avantages, et n’a pas de peine a prouver qu’elle ne peut pas sérieusement vouloir couronner Britannicus. Elle profite de ce moment pour prendre sa revanche des récriminations amères et trop fondées qu’il lui a fallu supporter en silence. Elle accable Néron du reproche d’ingratitude; mais sentant bien en même temps qu’elle l’offense d’autant plus qu’elle a réellement plus de droits sur lui, elle se hâte de tempérer l’aigreur de ses discours par une effusion d’amour maternel, qui semble n’être qu’un mouvement de la nature, mais qui, dans une femme de son caractère, n’est en effet qu’une arme de plus contre son fils, et un moyen de domination et de séduction. L . H .

Q,ue je suis malheureuse! et par quelle infortune Faut-il que tous mes soins me rendent importune!

Je n’ai qu’un fils. O ciel! qui m’entends aujourd’hui 1),

T’ai-je fait quelques vœux qui ne fussent pour lui?

Remords, crainte, périls, rien ne m’a retenue;

J’ai vaincu ses mépris ; j’ai détourné ma vue Des malheurs qui dès lors me furent annoncés;

J’ai fait ce que j’ai pu; vous régnez, c’est assez.

Avec ma liberté, que vous m'avez ravie,

Si vous le souhaitez, prenez encor ma vie,

Pourvu que par ma mort tout le peuple irrité Ne vous ravisse pas ce qui m’a tant coûté2).

NÉRON

Hé bien donc, prononcez. Oue voulez-vous qu’on fasse? AGRIPPINE.

De mes accusateurs qu’on punisse l’audace3);

!) La ruse d’une femme telle qu’ Agrippine sait si bien se prêter à toutes les situations, qu’elle pleure, gémit et s’adresse au ciel!

2) Ce sont les dernières paroles d’Agrippine dont l’intention visible est d’attaquer Néron par la crainte, toujours si puissante sur l’âme d’un tyran. Elle ne se fie nullement aux droits de la nature, quoiqu’elle ait eu l’air de les invoquer, et la dernière idée qu’elle présente à Néron, c’est que, s’il était capable d’attenter aux jours de sa mère, un si grand crime serait pour luimême un grand danger. Et voilà où en sont réduits ceux qui ont concouru à élever une puissance injuste: ils se menacent sans cesse les uns les autres, jusqu’à ce qu’ils périssent les uns par les autres. C’est la sentence des méchants, et l’ordre de la providence. L. H.

3) Néron n’a dit qu’un mot, mais par ce mot il a paru se rendre. Agrippine, qui pleurait tout à l’heure, commande aussitôt, et, du ton le plus absolu, dicte, sans hésiter, ses ordres et ses vengeances. Elle ordonne tout, et n’oublie rien. On ne saurait mieux peindre la force du caractère et de l’habitude. (Z. H .). Son ambition, qui l’aveugle, l’empêche de s’apercevoir

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