Acte IV, Scène IIL
Je ne vous flatte point, je me plaignais de vous, Burrhus ; je vous ai crus tous deux d’intelligence : Mais son inimitié vous rend ma confiance.
Elle se hâte trop, Burrhus, de triompher; J’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer* 1).
Quoi, seigneur !
BURRHUS
NÉRON
C’en est trop : il faut que sa ruine 2) Me délivre à jamais des fureurs d’Agrippine.
Tant qu’il respirera, je ne vis qu’à demi.
Elle m’a fatigué de ce nom ennemi3):
Et je ne prétends pas que sa coupable audace Une seconde fois lui promette ma place.
Elle va donc bientôt pleurer Britannicus 4) ?
NERON
Avant la fin du jour je ne le craindrai plus 5).
sa bouche, et aux oreilles des spectateurs qui savent déjà, que l’amour maternel tient peu de place dans ce cœur dévoré par l’ambition, et l’amour de la domination suprême.
1; Il fait cette affreuse confidence à Burrhus, parce qu’il s’imagine qu’elle lui sera agréable . L. R.
2) La ruine d’un homme est le résultat de la perte de sa position, de sa fortune , mais non de sa mort si clairement annoncée dans les vers suivants. Nous eussions préféré sa perte .
3) Voilà ce qu’une femme a gagné par ses menaces continuelles: urgentibus Agrippinœ minis, occulta moilitur , parari venenum .
4) Burrhus ne paraît plus pour le moment ni surpris ni indigné, parce qu’il veut savoir si le projet de Néron est médité et préparé; c’est pourquoi il répond si tranquillement.
5) Burrhus, certain qu’il n’a plus qu’un moment pour pouvoir arrêter le coup, va employer ce moment. L. R.
Britanni eus,
B DRRHUS.
Et qui de ce dessein tous inspire l'envie1)?
NÉRON
Ma gloire, mon amour, ma sûreté, ma rie 2).
Non, quoi que vous disiez, cet horrible dessein Ne fut jamais, seigneur, conçu dans votre sein3).
NÉRON
Burrhus !
B ÜRRHUS.
De votre bouche, ô ciel! puis-je l’apprendre?
*) On ne peut dire, selon L. H '., V envie d'un dessein: ce terme est absolument impropre; l’envie est ici un mot inutile puisque l’on dit très bien inspirer un dessein.
2) Ici un scélérat confie à un honnête homme le projet d’un grand crime, quoique ces sortes de confidences ne se fassent qu’à des complices, et que Néron ne compte pas se servir de Burrhus; mais néanmoins c’est un trait profond de vérité. Néron dit L . £T., est si naturellement pervers, que l’idée d’empoisonner son frère lui paraît une chose toute simple, et qu’il est persuadé que Burrhus n’en doit pas être plus effrayé que lui-même. Il ne comprend rien à l’étonnement et à l’horreur que Burrhus fait paraître: il y croit sa gloire intéressée, quoique ce ne soit que la jalousie du trône, jointe à celle de l’amour, qui précipite le crime. Ce qui fait que la politique des méchants les trompe si souvent, c’est qu’ils ne savent qu’opposer le mal au mal, et que rien n’est durable que ce qui est fondé sur la morale et la raison : sans morale et sans raison il n’y a point d’ordre social.
3) Ce non est si hardi devant un prince qui ne voulait jamais être contredit, que Néron ne fait que répondre dans son étonnement, Burrhus! Et Burrhus qui a osé commencer, ose poursuivre. (L. R.). Nous devons ajouter qu’ici sein est pris dans le sens de cœur. On dira bien, par une figure moins hardie: déposer ses secrets dans le sein d'un ami; et dans Athalie , p. 34 de n. éd. : Dieu veut qu'on espère en son sein paternel.