‹ Britannicus, tragédie. Avec commentaires choisis des meilleurs commentateurs français. Augmentés de remarquesChapitre 68 sur 87 · Acte IV, Scène III · texte numérisé non relu

Acte IV, Scène III

Vous-même, sans frémir, avez-vous pu l’entendre?

Songez-vous dans quel sang vous allez vous baigner?

Néron dans tous les cœurs est-il las de régner?

Que dira-t-on de vous? quelle est votre pensée?

Quoi! toujours enchaîné de ma gloire passée1),

J’aurai devant les yeux je ne sais quel amour Que le hasard nous donne et nous ôte en un jour2)?

Soumis à tous leurs vœux, à mes désirs contraire,

Suis-je leur empereur seulement pour leur plaire?

BURRHUS

Eh! ne suffit-il pas, seigneur, à vos souhaits Que le bonheur public soit un de vos bienfaits?

C'est à vous à choisir, vous êtes encor maître 3).

Vertueux jusqu’ici, vous pouvez toujours l’être4);

*) En prose il faudrait dire enchaîné par. L’exemple de tous les bons poètes a prouvé que le de ablatif a plus de grâce en poésie que le par, toutes les fois qu’il n’est pas contraire à la syntaxe et au génie de la langue. L. H.

2) Les bons princes n’appellent point cet amour un je ne sais quel amour , parce que, comme le hasard ne le leur donne pas, il ne le leur ôte pas. Le peuple n’est jamais inconstant pour eux. La faveur du peuple, Y aura popularis des Romains, dont on connaît toute l’inconstance dans l’histoire, est bien différente du vrai amour d’une nation gouvernée par un prince qui l’a mérité par ses vertus.

3) Il n’est plus le maître, et il n’a plus à choisir, puisqu’il a été capable de ne répondre à sa mère qu’avec ironie, mépris et perfidie, et de lui tout promettre, dans l’intention (Y embrasser son rival pour V étouffer ; mais on ne peut espérer de rappeler celui qui renonce à la vertu, qu’en lui montrant le portrait de la vertu. L. R.

4) Il ne l’a jamais été, et Burrhus le sait bien. Il a voulu prendre le masque de la vertu : Burrhus veut lui persuader que, sous ce masque même qui le gênait, il a été plus heureux qu’il ne le sera quand il s’en sera délivré. C’est dans cette même

Le chemin est tracé, rien ne vous retient plus,

Vous n’avez qu’à marcher de vertus en vertus.

Mais, si de vos flatteurs vous suivez la maxime,

Il vous faudra, seigneur, courir de crime en crime 1), Soutenir vos rigueurs par d’autres cruautés,

Et laver dans le sang vos bras ensanglantés. Britannicus mourant excitera le zèle 2 3)

De ses amis, tout prêts à prendre sa querelle. ^

Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs,

Qui, même après leur mort, auront des successeurs; Vous allumez un feu qui ne pourra s’éteindre.

Craint de tout l’univers, il vous faudra tout craindre0), Toujours punir, toujours trembler dans vos projets,

Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.,

Ah! de vos premiers ans l’heureuse expérience

intention que Sénèque lui adressa son traité sur la Clémence , en lui disant: Je vais faire, César, l’office d’un miroir, et vous présenter à vous-même: Scribere de Clementia , Nero Cœsar, instituai, ut quodammodo speculi vice fungerer, et te tibi ostenderem . Quelle image de la clémence! C’est ainsi cependant qu’il faut lui parler pour flatter son amour-propre; et Burrhus, sans dire à Néron qu’il va faire l’office d’un miroir, n’emploie d’autre moyen dans ce discours, pour le ramener, que celui de le présenter à lui-même. L. R .

*) Ce passage est imité de Sénèque: Hoc enim inter cetera vel pessimum habet crudelitas, quod perseverandum est nec ad meliora patet regressus : scelera enim sceleribus tuenda sunt.

2) Sénèque lui fait cette peinture d’un règne cruel: Crudele regnum, turbidum tenebrisque obsitum inter trementes ... frequens vindicta: paucorum odium reprimit, omnium irritât: parentes enim liberique eorum qui interfecti sunt, et propinqui et amici in locum singulorum succedunt ( De clem. I, VIII.)

3) Le tyran, dit Sénèque , sæpe mortem timet , sæpius optât ÿ invisior sibi quam servientibus. Ce vers nous rappelle encore le timet timentes de Sénèque dans son Hercule furieux , pensée terrible qui se trouve souvent chez les auteurs tragiques, et que Corneille a rendu: Auteur des maux de tous, à tous ïl est en butte.

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