Acte IV, Scène III
Vous fait-elle, seigneur, haïr votre innocence1)? Songez-vous au bonheur qui les a signales?
Dans quel repos, ô ciel ! les avez-vous coulés !
Quel plaisir de penser et de dire en vous-même:
,, Partout en ce moment on me bénit, on m’aime 2) ;
On ne voit point le peuple à mon nom s’alarmer;
Le ciel dans tous leurs pleurs ne m’entend point nommer, Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage;
Je vois voler partout les cœurs à mon passage !“
Tels étaient vos plaisirs. Quel changement, ô dieux?
Le sang le plus abject vous était précieux3):
Un jour, il m’en souvient, le sénat équitable Vous pressait de souscrire à la mort d’un coupable;
Vous résistiez, seigneur, à leur sévérité;
Votre cœur s’accusait de trop de cruauté;
Et, plaignant les malheurs attachés à l’empire,
,,Je voudrais, disiez-vous, ne savoir pas écrire 4).“
Non, ou vous me croirez, ou bien de ce malheur Ma mort m’épargnera la vue et la douleur;
On ne me verra point survivre à votre gloire.
Si vous allez commettre une action si noire,
(Se jetant aux pieds de Néron.)
*) Sénèque veut lui faire accroire qu’il est le seul prince qui ait encore souhaité les rares louanges de l’innocence: Rarissimam laudem , et nulli adhuc principum concessam , concupisti in nocentiam . . . ingens tïbi onus imposuisti .
2) C’est le même discours que lui fait tenir Sénèque: Possum in quolibet parte urbis solus incedere , sine timoré , quamvis nullus sequatur cornes , nullus ad latus gladius . . . Quid pulchrius est , quam vivere optantibus cunctis , et vota non sub custode nuncupantibus ; et cette peinture d’un bon roi fait une impression d’autant plus vive, qu’elle est présentée à un prince tel que Néron.
3) Ce vers rend le latin parsimonia etiam vilissimi sanguinis.
4) Suétone nous rapporte que Néron s’écria lorsqu’on lui demanda la souscription d’un arrêt de mort: Quam vellem ne scire literas! Et lorsque le sénat lui présenta ses hommages, il répondit: Quum meruero. Voy. Nero , c. 10.
Me voilà prêt, seigneur: avant que de partir,
Faites percer ce cœur qui n’y peut consentir;
Appelez les cruels qui vous l’ont inspirée;
Qu’ils viennent essayer leur main mal assurée....
Mais je vois que mes pleurs touchent mon empereur1); Je vois que sa vertu frémit de leur fureur 2).
Ne perdez point de temps, nommez-moi les perfides Qui vous osent donner ces conseils parricides;
Appelez votre frère, oubliez dans ses bras
NÉRON
Ah! que demandez-vous!
Non, il ne vous hait pas, Seigneur; on le trahit; je sais son innocence;
Je vous réponds pour lui de son obéissance.
J’y cours. Je vais presser un entretien si doux3).
NÉRON
Dans mon appartement qu’il m’attende avec vous.
1) Ce discours qu’on a toujours loué comme un modèle d’éloquence de la morale, produit un des effets les plus heureux de l’éloquence dramatique, celui de mêler l’attendrissement à l’admiration, d’émouvoir et d’élever l’âme tout à la fois.
2) Il sait que ce n’est pas la vertu , et que son caractère est la férocité; mais il veut lui persuader que ce n’est pas lui qui a conçu cette pensée, et qu’elle lui a été inspirée par des perfides. L. R.
3) Il y doit courir, son zèle doit l’emporter chez Britannicus : cependant il laisse un moment Néron seul, et tout est perdu. L. R.