NÉRON, NARCISSE
NARCISSE 2)
Seigneur, j’ai tout prévu pour une mort si juste: Le poison est tout prêt. La fameuse Locuste3)
') L. H. dit qu’ici la marche de l’auteur est hardie et hasardeuse, mais qu’elle était nécessitée par son plan. Quoique la scène de Burrhus soit d’un grand effet, cet effet serait sans comparaison plus grand, si elle suivait celle de Narcisse au lieu de la précéder, et rien ne serait plus théâtral que ce quatrième acte si la victoire de Burrhus était la dernière impression qu’en remportât le spectateur. Mais le plan, d’après le sujet, ne permettait pas cette disposition, toute heureuse qu’elle paraît d’abord, et qu’elle est en effet, considérée en elle même. La catastrophe devait être funeste, et le spectateur aurait eu à revenir de trop loin si, après s’être pleinement livré au triomphe de la vertu terminant le quatrième acte, il eût vu celui du crime au cinquième. Cette révolution désagréable, n’étant plus préparée, eût été trop difficile à supporter, et eût fait entièrement tomber le dernier acte.
2) Il ne faut pas s’imaginer voir entrer Narcisse d’un côté du théâtre, dans le même moment que Burrhus sort de l’autre. Néron, qui, pendant l’entretien avec sa mère, avait été assis, et s’était levé en finissant, a été debout tandis que Burrhus lui a parlé: lorsqu’il s’est senti trouble , il est tombé dans son fauteuil. Burrhus sort en disant qu’il va chez Britannicus; Néron reste plongé dans la rêverie, et Narcisse entre. L . R.
3) L’épithète juste , qui entre parfaitement dans le caractère de Narcisse, n’est point cherchée pour rimer à Locuste , personnage historique, dont Tacite dit: Locusta inter instrumenta regni babita\ et Suétone raconte dans son Nero , c. 33: Britannicum Nero veheno aggressus est. Quod acceptum a quadam Locusta , venenariorum inclita , quum opinione tardius cederet , . . . arcessitam mulierem sua manu verberavit , arguens , pro veneno remedium dédisse. Cette empoisonneuse de profession était au nombre de
B rit an nie u s.
A redoublé pour moi ses soins officieux:
Elle a fait expirer un esclave à mes yeux;
Et le fer est moins prompt, pour trancher une vie,
Que le nouveau poison que sa main me confie.
NERON
Narcisse, c’est assez; je reconnais ce soin,
Et ne souhaite pas que vous alliez plus loin.
NARCISSE
Quoi! pour Britannicus votre haiue affaiblie Me défend
NERON
Oui, Narcisse; on nous réconcilie.
NARCISSE
Je me garderai bien de vous en détourner1),
Seigneur. Mais il s’est vu tantôt emprisonner:
Cette offense en son cœur sera longtemps nouvelle 2).
Il n’est point de secrets que le temps ne révèle :
Il saura que ma main lui devait présenter Un poison que votre ordre avait fait apprêter.
agents secrets et des familiers de Néron. Elle était logée dans son palais et comblée de ses présents : il la faisait travailler devant lui, et il voulut qu’elle fît des élèves dans son art, toujours précieux pour les scélérats. L’histoire ne parle pas de sa punition; mais l’existence de cette femme, son école et son impunité suffiraient pour donner une idée de ces temps abominables.
*) Il reconnaît donc que c’est un crime: il a cependant appelé cette mort une mort si juste. Quand il voit son maître changé , il change de langage ; et en l’assurant qu’il ne veut pas le détourner d’un crime, il va l’y engager. Il commence par inspirer à Néron des craintes, et il l’irrite ensuite contre Agrippine, Burrhus et Sénèque, sans paraître en avoir le dessein. L. R.
2) Cette offense sera longtemps nouvelle , est une forme trèsingénieuse pour dire que le ressentiment de cette offense aura longtemps la même force qu’au moment où elle a été reçue.