‹ Britannicus, tragédie. Avec commentaires choisis des meilleurs commentateurs français. Augmentés de remarquesChapitre 8 sur 87 · Acte I, Scène I · texte numérisé non relu

Acte I, Scène I

AGRIPPINE

Je le craindrais bientôt, s’il ne me craignait plus.

ALBINE

Une injuste frayeur vous alarme peut-être.

Mais si Néron pour vous n’est plus ce qu’il doit être,

Du moins son changement ne rient pas jusqu’à nous *),

Et ce sont des secrets entre César et tous.

Quelques .titres nouveaux que Rome lui défère,

Néron n’en reçoit point qu’il ne donne à sa mère.

Sa prodigue amitié ne se réserve rien:

Votre nom est dans Rome aussi saint quelle sien* 2);

A peine parle-t-on de la triste Octavie.

Auguste, votre aïeul, honora moins Livie:

Néron devant sa mère a permis le premier Qu’on portât les faisceaux couronnés de laurier3).

Quels effets voulez-vous de sa reconnaissance?

AGRIPPINE

Un peu moins de respect, et plus de confiance.

Tous ces présents, Albine, irritent mon dépit :

Je vois mes honneurs croître et tomber mon crédit 4).

a) Quoique cette expression ne soit pas bien exacte, un changement qui vient jusqu'à quelqu'un , on en saisit le sens sans peine: nous ne nous apercevons pas s'il est changé pour vous .

2) C’est ce que Burrhus lui va dire encore: Ainsi que par César , on jure par sa mère , expressions parfaitement conformes aux mœurs des Romains: le nom de l’empereur était saint , cela veut dire, auguste , vénérable. Ovide dit ( Trist . I, 8): Ttlud amicitiœ sanctum et venerabïle nomen.

3) Ceux qui accusaient Agrippine devant Néron, lui faisaient

un crime d’avoir souffert de pareils honneurs. Néron, au quatrième acte, lui fera ce reproche: Vous avez vu cent fois nos

soldats en courroux Porter en murmurant leurs aigles devant vousy etc. Nous lisons, dans Tacite: Quod consortium imperii , jura turasque in feminœ verba prœtorias cohortes , idemque dedecus senatus et populi speravisset.

4) En prose, il faudrait, et mon crédit tomber ; remarquez

B ritannicus,

Non, non, le temps n’est plus que Néron, jeune encore *),

Me renvoyait les vœux d’une cour qui l’adore ;

Lorsqu’il se reposait sur moi de tout l’Etat* 2);

Que mon ordre au palais assemblait le sénat;

Et que derrière un voile, invisible et présente 3),

J’étais de ce grand corps l’âme toute-puissante.

Des volontés de Rome alors mal assuré,

Néron de sa grandeur n’était point enivré.

Ce jour, ce triste jour frappe encor ma mémoire 4), •

Où Néron fut lui-même ébloui de sa gloire,

Quand les ambassadeurs de tant de rois divers Tinrent le reconnaître au nom de l’univers.

Sur son trône avec lui j’allais prendre ma place :

J’ignore quel conseil prépara ma disgrâce 5) ;

qu’ en vers cette inversion n’est pas seulement permise, mais qu’ici la force de la pensée augmente par la prompte opposition des mots croître et tomber.

!) Le temps n'est plus que , etc., ne saurait se construire suivant la grammaire générale: c’est un véritable gallicisme, c’està-dire, un tour de phrase particulier à la langue française, et qu’il est bon de conserver surtout en vers, la particule où, qui est régulière dans cette phrase, n’étant pas toujours favorable à l’oreille. L. H.

2) Yoilà l’objet principal de ses désirs: elle craint que son fils ne refuse de lui obéir: exueret obsequium in matrem.

3) C’est en tout conforme à l’histoire: vélo discreta , quod visum arceret , auditum non adimeret.

4) Il semble qu’elle va parler d’un jour fatal à l’Etat, mais elle va parler d’un jour où Néron pour l’honneur de l’État fit habilement ce qu’il devait faire : specie pietatis obviarn itum de decori , sous l’apparence de la piété prévenir un déshonneur .

5 ) Ce fut celui de Sénèque qui comprit fort à propos qu’il était également contraire aux bienséances des mœurs romaines et à la majesté de l’empire, qu’une femme parût sur le siège impérial devant les ambassadeurs. C’étaient ceux d’Arménie, et le poète, qui ne se sert de l’histoire qu’à l’avantage de la poésie, a pris cette occasion d’enrichir l’une sans défigurer l’autre,

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