BRIT AÏS NI CU S
Néron ne trouble plus notre félicité.
JUNIE
Mais me répondez-vous de sa sincérité?
Quoi! vous le soupçonnez d’une haine couverte?
J TJ N I E.
Néron m’aimait tantôt, il jurait votre perte ;
Il me fuit, il vous cherche : un. si grand changement Peut-il être, seigneur, l’ouvrage d’un moment1)?
Cet ouvrage, madame, est un coup d’Agrippine :
Elle a cru que ma perte entraînait sa ruine.
Grâce aux préventions de son esprit jaloux,
Nos plus grands ennemis ont combattu pour nous.
Je m’en fie aux transports qu’elle m’a fait paraître;
1 ) Cette défiance dans Junie est très-naturelle après le terrible entretien qu’elle a eu avec Néron: rien de plus crédule que l’amour sur tout ce qui peut le flatter; rien de plus clairvoyant sur tout ce qui peut l’alarmer. Britannicus, au contraire, représente cette franchise héroïque, contrastant avec la méchanceté hypocrite de Néron, cette confiance noble, propre à une belle âme, surtout dans la jeunesse, qui ne peut imaginer le crime à moins de le voir; et dès le premier acte, en avouant qu’on le trahissait tous les jours, il n’a pu se persuader que le traître fût ce même Narcisse qu’il regarde comme à lui. Ici Junie insiste encore sur ce Narcisse, et le prince répond comme doit répondre celui qui ne croit pas à la trahison, a moins d’en avoir des preuves : Et pourquoi voulez-vous que mon cœur s'en défief
B ritann icus,
Je m’en fie à Burrlius ; j’en crois même son maître ;
Je crois qu’à mon exemple, impuissant à trahir1),
Il hait à cœur ouvert 2), ou cesse de haïr.
JUNIE. 0
Seigneur, ne jugez pas de son cœur par le vôtre :
Sur des pas differents vous marchez l’un et l’autre.
Je ne connais Néron et la cour que d’un jour;
Mais, si j’ose le dire, hélas ! dans cette cour Combien tout ce qu’on dit est loin de ce qu’on pense!
Que la bouche et le cœur sont peu d’intelligence !
Avec combien de joie on y trahit sa foi!
Quel séjour étranger et pour vous et pour moi!
Mais, que son amitié soit véritable ou feinte,
Si vous craignez Néron, lui-même est-il sans crainte?
Non, non, il n’ira point, par un lâche attentat,
Soulever contre lui le peuple et le sénat.
Que dis-je? il reconnaît sa dernière injustice;
Ses remords ont paru, même aux veux de Narcisse.
Ah! s’il vous avait dit, ma princesse, à quel point
JUNIE
Mais, Narcisse, seigneur, ne vous trahit-il point?
BRITANNICDS.
Et pourquoi voulez-vous que mon cœur s’en délie3)?
1 ) Cette manière de parler, impuissant à trahir , pour incapable de trahison , a été regardée, par un des anciens critiques, comme barbare: selon L. R., elle est devenue très-française, et l’on dirait bien impuissant à vous taire.
2) L. R. fait remarquer cette phrase pour sa beauté et sa nouveauté: qu’on est heureux du moins, ajoute-t-il, quand on n’a que ces ennemis qui haïssent à cœur ouvert !
3) Racine a supprimé, dans la réponse de Britannicus, les vers suivants, et n’a conservé que le dernier, qui rend le dialogue plus vif et plus pressé. Après ce vers: Mais Narcisse , seigneur , ne vous trahit-il point ? Britannicus répondait à, Junie: