SCÈNE III
AGRIPFINE, JUNIE.
AGRIPPIN E.
Madame, ou je me trompe, ou durant vos adieux,
Quelques pleurs répandus ont obscurci vos veux.
Puis-je savoir quel trouble a formé ce nuage?
Doutez-vous d’une paix dont je fais mon ouvrage2)?
1) Soins est encore pris ici dans le sens de préoccupation inquiétude, tendresse soigneuse. Cet emploi n’est pas rare dans Racine et très-admissible dans la poésie. Voy. p. 119, et Iphigénie, p. 50.
2) Le caractère particulier d’Agrippine, dit L. H., est la présomption la plus hautaijie. Toujours accoutumée a commander, soit comme épouse, soit comme mère il n’est pas étonnant qu’elle ait toute la confiance du pouvoir, à force d’en avoir l’habitude. Ce n’est donc pas faute de politique, qu’elle se méprend si complètement sur les dispositions de Néron, qui pouvait connaître mieux qu’elle, et Néron et sa cour? Mais elle ne peut se figurer que son fils ose risquer d’en venir avec elle à une rupture déclarée ; elle se flatte de l’avoir subjugué et intimidé plus que jamais, et l’on sent qu’elle doit s’en flatter: de là ses effusions et ses transports: elle va jusqu’à démentir tout le mal qu’elle avait dit de Néron, soit à sa confidente, soit à lui-même; elle ne lui croit plus de malice noire ; on n’a fait qu'altérer sa bonté, qu 'abuser de sa facilité ; elle ne s’en prend qu’à des ennemis qui bientôt vont connaître Agrippine encore une fois . Tout cet enivrement est dans la nature, et dans le caractère du personnage. Et quel éclat de cou-
J UNIE
Après tous les ennuis que ce jour m’a coûtés,
Ai-je pu rassurer mes esprits agités?
Hélas! à peine encor je conçois ce miracle.
Quand même à vos bontés je craindrais quelque obstacle.,
Le changement, madame, est commun à la cour;
Et toujours quelque crainte accompagne l’amour.
AGRIPPINE
11 suffit; j’ai parlé, tout a changé de face1):
Mes soins à vos soupçons ne laissent point de place.
Je réponds d’une paix jurée entre mes mains;
Néron m’en a donné des gages trop certains.
Ahf si vous aviez vu par combien de caresses Il m’a renouvelé la foi de ses promesses 2) ;
Par quels embrassements il vient de m’arrêter3)!
leur! Déjà de ma faveur on adore le bruit. Oui, on adore tout de la faveur , et même le bruit. Mais qui , excepté Racine, aurait osé le dire?
1) Chacun des vers de ce passage révèle l’amour-propre de cette femme, et l’orgueil d’un pouvoir précaire et emprunté. L. H . nous fait observer, pour montrer toutes les nuances du caractère d’Agrippine, qu’un des moyens de crédit, c’est d’y faire croire, et on en ressaisit d’autant plus l’apparence, qu’on a été plus près d’en perdre la réalité.
2) C’est cette dernière entrevue qui a produit l’enchantement d’Agrippine. Racine en avait trouvé la peinture dans Tacite qui représente la même scène de dissimulation dans les circonstances qui la rendaient encore plus horrible, dans la dernière conversation que Néron eut avec sa mère, dont il avait ordonné la mort. Mais il faut avouer que la copie a sur l’origininal toute la supériorité que la belle poésie peut avoir sur la plus belle prose. On peut mettre au rang des vers les plus parfaits de la langue française les dix vers qui commencent par ces mots: Par quels embrassements , etc., et les quatre derniers sont du style sublime. Tout y est également imposant, la pensée les images et l’harmonie. L. H.
3) Néron était factus naturâ velare odium fallacibus blan -