‹ Britannicus, tragédie. Avec commentaires choisis des meilleurs commentateurs français. Augmentés de remarquesChapitre 81 sur 87 · Acte Y, Scène Y · texte numérisé non relu

Acte Y, Scène Y

AG RIPPIN E.

Quoi! du sang de son frère il n’a point eu d’horreur!

B U RRH U S.

Ce dessein s’est conduit avec plus de mystère.

A peine l’empereur a vu venir son frère,

Il se lève, il l’embrasse; on se tait, et soudain César prend le premier une coupe à la main :

„Pour achever ce jour sous de meilleurs auspices,

Ma main de cette coupe épanche les prémices,

Dit-il. Dieux, que j’appelle à cette effusion,

Yenez favoriser notre réunion/*

Par les mêmes serments Britannicus se lie;

La coupe dans ses mains par Narcisse est remplie1);

Mais ses lèvres à peine en ont touché les bords,

Le fer ne produit point de si puissants efforts 2),

Madame: la lumière à ses yeux est ravie;

Il tombe sur son lit sans chaleur et sans vie.

Jugez combien ce coup frappe tous les esprits :

La moitié s’épouvante et sort avec des cris;

Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage Sur les yeux de César composent leur visage 3).

1) Dans l’histoire, Britannicus renvoya un breuvage trop chaud : on le lui rendit mêlé d’une eau froide qui avait été empoisonnée chez Néron même, et qui fut servie par ses agents apostés. L’effet du poison fut aussi prompt que le poète l’a représenté. Mais il a imaginé cette cérémonie des libations, prise dans les mœurs, qui rend ici la fête plus solennelle et le crime de Néron plus atroce, et fait intervenir avec vraisemblance le ministère de Narcisse. Z (. H.

2) Eacine a déjà employé plus haut la même pensée, lorsqu’il a dit: Et le fer est moins prompt pour trancher une vie. L . d. B. a tort de critiquer le mot efforts pour effets : ce mot d 'efforts rend même mieux que celui d 'effets, la prompte et terrible énergie du poison qui tue Britannicus, comme on le tuerait avec un glaive.

3) La prose de Tacite est plus forte: trepidatum a circumstantibus , diffugiunt imprudentes , et quibus altior intellectusy

B rit an ni eu s.

Cependant sur son lit il demeure penche1); D’aucun étonnement il ne paraît touché:

„Ce mal dont vous craignez, dit-il, la violence, A souvent sans péril attaqué son enfance/* Narcisse veut en vain affecter quelque ennui 2), Et sa perfide joie éclate malgré lui.

Pour moi, dût l’empereur punir ma hardiesse, D’une odieuse cour j’ai traversé la presse ;

Et j’allais, accablé de cet assassinat,

Pleurer Britannicus, César et tout l’Etat.

resistunt defixi et Neronem intuentes : mais ceux qui sont capables de voir plus loin, restent immobiles et les yeux fixés sur Néron. Cette immobilité absolue dans un évènement si subit et si terrible, dit L. H ., cette compression de tout premier mouvement quelconque, en observant quel sera celui de l’empereur, est le dernier effort de l’esprit du courtisan. Tacite a vécu sous la tyrannie, et c’est peut-être pourquoi il a su la peindre avec des coups de pinceau si vigoureux.

1) Ut erat reclinis ; les Romains mangeaient couchés sur des lits. Agrippine et Octavie étaient a ce repas , suivant Tacite, et le repas continua après un moment de silence: post breve sïlentium repetita convivii lætitia. Ici le repas est troublé, comme il le doit être, ou plutôt il ne commence point. Burrhus sort, et un moment après Néron sort aussi: le reste de la pièce se passe en plein jour. Il est vrai que Junie a dit plus haut qu’elle craignait que Néron n'eût choisi la nuit pour cacher sa vengeance. Ce festin pouvait durer jusque pendant la nuit; mais Néron empoisonne Britannicus en faisant les libations, avant que le repas commence. L. R.

2) Ce mot ennui , que L . R. critique comme trop faible (aussi bien que dans la dernière scène en parlant des malheurs de Junie, et plaignant son ennui), parce qu’en vers ennui se dit souvent de la plus grande douleur , est très-bien placé en cet endroit; car ce mot ayant souvent quelque chose de vague dans l’usage qu’on en fait en vers, ne dit précisément que ce que l’auteur veut dire.

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