SCÈNE VI
NÉRON, AGRIPPINE, BURRgUS, NARCISSE.
NERON voyant Agrippine.
Dieux 3) !
AGRIPPINE
Arrêtez, Néron: j’ai deux mots à vous dire. Britannicus est mort: je reconnais les coups;
Je connais l’assassin.
NÉRON
Et qui, madame?
AGRIPPINE
Vous.
NÉRON
Moi! Voilà les soupçons dont vous êtes capable.
Il n’est point de malheur dont je ne sois coupable.
Et, si l’on veut, madame, écouter vos discours,
!) Il y avait d’abord: Le voici . Vous verrez si je suis sa complice. Demeurez . Et ensuite Néron dit à Junie: De vos pleurs , etc.
2) Dans les premières éditions Junie revient ici avec Néron: il y avait une scène qui précédait celle-ci, mais Boileau la lui fit retrancher, parce qu’il ne convenait point en effet que Junie reparût sur la scène avec Néron. Nous avons donné cette scène telle qu’elle était d’abord, dans l’appendice, sous II.
3) C’est la vue de sa mère quii lui arrache ce cri : il la connaît capable d’éclater, et dans un pareil moment l’homicide n’est bien qu’avec des complices ou des esclaves. Au reste, l’action est ici, grâce aux convenances théâtrales, moins atroce que dans l’histoire.
B r i tanni eu s,
Ma main de Claude meme aura tranche les jours1).
Son fils vous était cher, sa mort peut tous confondre;
Mais des coups du destin je ne puis pas répondre 2).
A GRIPPIN E.
Non, non, Britannicus est mort empoisonné;
Narcisse a fait le coup3), vous l’avez ordonné.
NÉRON
Madame!... Mais qui peut vous tenir ce langage4)?
J) Il y a dans cette réponse autant d’impudence que de malignité : personne ne sait mieux que lui que c’est Agrippine qui a fait périr Claude, et c’est Néron qui reproche à sa mère ce crime commis pour lui. Quelle leçon! — Agrippine, selon l’histoire, ne fut pas à beaucoup près si hardie qu’elle l’est ici ; elle fut consternée de la mort de Britannicus, qui lui présageait la sienne, et ne vit, dans ce premier attentat, qu’un essai de parricide: parricidii exemplum. Le poète, observant toujours les mêmes nuances, a très-sagement séparé cette femme, toute méchante qu’elle était, d’un monstre tel que Néron. Il l’avait peinte assez altière et assez emportée pour qu’elle pût avec vraisemblance ne rien ménager avec Néron qui la pousse à bout. Les reproches, les menaces et les prédictions dont elle l’accable, la réconcilient assez avec le spectateur, pour laisser une juste distance entre elle et son fils, en sorte que toute l’horreur reste sur Néron, comme cela devait être, et tonte la pitié sur Britannicus et Junie. L . H.
2) Le poète lui fait dire en général, je ne puis pas répondre , ce qu’il aurait dit moins élégamment s’il eût adressé ces mots a Agrippine '.je ne puis vous répondre .
3) Faire le coup est rendu trop trivial par l’usage actuel pour pouvoir être employé non seulement en poésie mais encore dans le style soutenu. On pourrait reporter cette expression à celle semblable employée au commencement de cette scène: je reconnais les coups .
4) Néron ne veut pas avoir l’air de croire que sa mère elle-même suppose si justement qu’il est l’auteur de ce crime, il attribue cette pensée à ses ennemis.