Acte V, Scène VI
NARCISSE
Hé, seigneur! ce soupçon vous fait-il tant d’outrage? Britannicus, madame, eut des desseins secrets Qui vous auraient coûte de plus justes regrets :
Il aspirait plus loin qu’à l’hymen de Junie;
De vos propres bontés il vous aurait punie.
Il vous trompait vous-même; et son cœur offensé1) Prétendait tôt ou tard rappeler le passé.
Soit donc que malgré vous le sort vous ait servie,
Soit qu’instruit des complots qui menaçaient sa vie, Sur ma fidélité César s’en soit remis 2),
Laissez les pleurs, madame, à vos seuls ennemis ; Qu’ils mettent ce malheur au rang des plus sinistres : Mais vous....
AGRIPPINE
Poursuis, Néron: avec de tels ministres, Par des faits glorieux tu te vas signaler;
Poursuis. Tu n’a pas fait ce pas pour reculer:
Ta main a commencé par le sang de ton frère;
Je prévois que tes coups viendront jusqu’à ta mère3).
1) V ariante : Madame , il vous trompait , et son cœur offensé , etc.
2) Néron a désavoué l’empoisonnement: Narcisse en convient à peu près : les vues du poète, dans cette distinction, sont aussi justes que profondes. D’abord il convenait que Narcisse fût plus hardi dans le crime: il y a vieilli, et Néron en est à son coup d’essai. Ensuite cette audace déhontée de Narcisse, qui tout à l’heure va précipiter son châtiment, est d’un homme qui compte déjà sur le premier crédit auprès d’un maître tel que Néron, après l’avoir défait d’un frère et d’un rival. Enfin il importe à un scélérat de cette espèce, que son maître s’accoutume de bonne heure à ne point rougir du crime, et qu’il y accoutume aussi tout ce qui l’entoure. L. H.
3) Ces sortes de prophéties font impression sur le spectateur qui a lu l’histoire, et qui sait qu’elles ont été réalisées. La peinture des forfaits et du supplice de Néron, présentée dans l’avenir, est aussi fidèle que terrible. L’effet de ces impréca-
Britapnicus,
Dans le fond de ton cœur je sais que tu me hais *); Tu voudras t’affranchir du joug de mes bienfaits.
Mais je veux que ma mort te soit même inutile :
Ne crois pas qu’en mourant je te laisse tranquille ; Rome, ce ciel, ce jour que tu reçus de moi,
Partout, à tout moment, m’offriront devant toi.
Tes remords te suivront comme autant de furies;
Tu croiras les calmer par d’autres barbaries;
Ta fureur, s’irritant soi-même dans son cours * 2),
D’un sang toujours nouveau marquera tous tes jours. Mais j’espère qu’enfm le ciel, las de tes crimes, Ajoutera ta perte à tant d’autres victimes;
Qu’après t’être couvert de leur sang et du mien,
Tu te verras force de répandre le tien;
Et ton nom paraîtra, dans la race future,
Aux plus cruels tyrans une cruelle injure.
Voilà ce que mon cœur se présage de toi.
Adieu : tu peux sortir.
NÉRON
Narcisse, suivez-moi 3).
tions que la morale dramatique substitue à la punition présente, si le sujet ne la donne pas , est beaucoup moindre quand on sait qu’elles ne seront pas accomplies et que le coupable demeurera impuni. L. H.
!) Ce vers est beaucoup plus beau que celui qu’il y avait d’abord à sa place : Tu te fatigueras d'entendre tes forfaits.
2) Soi ne devait pas être employé ici puisque le sens du substantif représenté par le pronom est déterminé. Il aurait fallu elle-même; mais ce mot aurait donné au vers une syllabe de trop, c’est ce qui a produit cette faute si rare chez Racine.
3) Néron ne daigna pas répondre à sa mère ni parler à Burrhus qu’il voit présent: il ne veut que Narcisse qu’il appelle en sortant : il est devenu un monstre.