PREMIERS GERMES D'IMPÉRIALISME
Néanmoins, les germes de l'impérialisme devaient bientôt se manifester ; et peut-être était-il impossible qn'il en fût autrement. Entre les nations qui colonisent avant de conquérir et celles qui conquièrent avant de coloniser, il vient un moment où la situation est identique : c'est celui où elles se trouvent également à la tête d'un empire colonial qu'il faut défendre.
L'agrandissement des possessions anglaises aux Indes nécessita bientôt la création d'une armée permanente et d'un personnel administratif qui attirèrent la jeunesse anglaise et développèrent le militarisme et le fonctionnarisme, ces deux plaies sociales. Afin d'écouler les produits de cette immense contrée, la Grande-Bretagne fit, plus tard, ses guerres de Chine et développa son odieux commerce d'opium. Je ne parle pas ici de cette ploutocratie sans scrupule et sans tradition, de ces nababs corrompus qui ravalèrent l'esprit public et mirent la représentation nationale à l'enchère. L'Angleterre a trouvé le moyen d'extirper ce virus.
En Amérique, les colons de la Nouvelle- Angleterre avaient fini par imposer à la métropole la conquête de la Nouvelle- France ; et la nécessité de protéger la route des Indes, la força également d'annexer à ses possessions la colonie hollandaise du Cap. C'était ajouter au poids de la question irlandaise deux nouveaux problèmes de races, toujours les plus irritants, les plus dangereux et les plus difficiles à résoudre.
Le gouvernement anglais voulut faire supporter aux colonies américaines une partie des frais de leur défense et de la guerre de Sept Ans. Cette première tentative d' impérialisme politique produisit le formidable événement qui donna le jour à l'une des plus grandes puissances modernes. Cette réaction immédiate fut d'ailleurs profitable à la Grande-Bretagne et au Canada. Réalisant le vœu de lord Chatam, la révolution américaine enraya les progrès de la folie impérialiste en Angleterre (i). Elle nous ouvrit l'ère de l'émancipation politique et de la liberté constitutionnelle.
(i) Le discours que le grand homme d'Etat prononça à ee sujet à la Chambre des Lords, le 18 novembre 1777, esta relire tout entier. Il s'applique singulièrement à la crise sud-africaine. Chatam désirait conserver à l'Angleterre ses colonies d'Amérique et cependant il s'écriait : "Si j'étais Américain comme je suis Anglais, tant qu'une armée étrangère occuperait le sol de ma patrie, jamais je ne déposerais les armes — jamais — jamais— jamais I" Evidemment, si Chatam vivait aujourd'hui, il mé~ riterait d'être conspué comme traître et pro-Boer !
On s'est parfois étonné de la répugnance avec laquelle l'Angleterre concéda aux provinces canadiennes une autonomie que les colonies américaines avaient obtenue dès longtemps. La contradiction disparaît, si l'on considère ce que j'ai dit tantôt : que l'Angleterre n'accorda tant de liberté aux plantations qu'afin de se débarrasser elle-même d'un fardeau gênant. D'autre part, et bien à tort, la révolte des Anglo- Américains, résultat des empiétements du gouvernement de Georges III, de North et de Grenville, fut mise au compte de l'autonomie coloniale. Il n'est donc pas étonnant qu'on nous refusât des avantages qu'on avait accordés aux autres colonies dans le but exclusif de sauvegarder les intérêts de la mère-patrie.
Pour bien comprendre les relations de l'Angleterre et de ses colonies, il faut s'éclairer à la lumière de ce fait constant : c'est que l'intérêt exclusif de l'Angleterre fut le seul mobile de ses gouvernants chaque fois qu'ils eurent à modifier l'état colonial.