AFFRANCHISSEMENT DU CANADA
Après la lutte demi-séculaire que vous connaissez, et qui attint sa période aiguë en 1837, nous obtînmes enfin le gouvernement responsable et l' autonomie provinciale.
Depuis cette époque, nous avons suivi notre route paisiblement et nous avons perdu de vue les mouvements de la politique anglaise. Les points de contact devenant plus rares et plus légers, nous avons même laissé s'obscurcir la notion exacte des querelles d'autrefois. Loin de moi la pensée de raviver les plaies cicatricées ! Mais il me semble dangereux de laisser la légende prendre la place de l'histoire, surtout lorsque l'histoire tend à se reproduire sous une forme nouvelle.
Il devient à la mode parmi nos hommes publics d'aller répétant que nous devons une gratitude éternelle à la mère-patrie, pour la générosité, le désintéressement et la grandeur d'âme avec lesquels elle nous octroya nos libertés. " Le passé, dit-on, est une garantie de l'avenir ; les luttes de la première moitié du dernier siècle sont éteintes pour toujours ; la noble Angleterre ne cherchera et ne songera jamais à diminuer d'un iota la plénitude de l'autonomie qu'elle nous a accordée sans arrière-pensée. "
Certes, oui, nous devons, et l'Angleterre et le monde entier doivent avec nous, une reconnaissance profonde aux hommes d'Ktat qui luttèrent avec courage et persévérance pour faire triompher ces principes de liberté, de décentralisation, de respect aux minorités, qui ont fait la gloire et la force de la Grande-Bretagne. J'ai parlé de lord Wellington : quel spectacle plus noble que celui de ce vieux soldat, endurci par cinquante ans de discipline militaire, de campagnes, de batailles, protestant, à la Chambre des Pairs, contre l'Acte
d'Union des deux Canadas et se constituant — inconsciemment peut-être — le champion d'un faible rameau du vieux tronc français auquel il avait porté tant de coups !
Oui, nous pouvons donner sans réserve notre admiration et notre reconnaissance auxGosford, aux Ellenborough, aux Brougham, aux Peel, aux Grey, aux Bright, aux Gladstone, à tous ceux, peu nombreux d'ailleurs, qui contribuèrent à nous donner la liberté et qui la respectèrent, par amour de la liberté.
Mais il ne faut pas violer l'histoire ni la géographie. N'oublions pas que l'action persistante de ces grands hommes ne donna ses fruits qu'après une gestation longue et pénible ; qu'ils durent lutter contre des adversaires formidables, dont les uns voulaient l'anéantissement de la population française et les autres, précurseurs des impérialistes actuels, l'asservissement delà colonie. Dans la pensée de lord Durham lui-même, un des esprits les plus larges de son temps, l'union des deux Canadas avait pour but d'absorber l'élément français. Que nous ayons dénoué le nœud coulant et tiré un parti avantageux de la situation qui nous fut faite, je le veux bien ; mais je ne trouve pas lieu d'élever un piédestal à l'homme d'Etat qui voulait nous pendre, suivant la méthode des arracheurs de dents, sans douleur. Ce genre de reconnaissance prend, en bon français, le nom de bassesse.
L,a victoire de nos défenseurs fut donc partielle et ils ne la remportèrent qu'à la faveur de circonstances tout à fait étrangères à l'amour et à la générosité : l'éloignement de la colonie, le souvenir et le voisinage de la République américaine, le coût et les dangers d'une domination militaire, nous valurent beaucoup de votes parmi les nobles pairs et les commoners du Royaume et convainquirent le peuple anglais que la politique de conciliation était la meilleure.
Ainsi que le disait récemment M. John Morley, le percepteur des impôts est un excellent maître d'école ; mais si, éclairée par la résistance prodigieuse des Boers et la révolte croissante des colons du Cap, l'Angleterre se décidait à faire la paix en Afrique, il ne me semble pas que les héros de cette guerre de géants fussent tenus à une grande reconnaissance envers lord Salisbury ou M. Chamberlain, ni envers sir Edward Grey qui veut bien qu'on les pende, pourvu qu'on y mette les formes ; — ni même envers le gouvernement canadien qui se fait le complice et l'approbateur d'exécutions, d'incendiats et de dévastations qui rappellent à merveille les hautes œuvres de sir John Colborne, surnommé par nos bonnes gens "le vieux brûlot."
Il ne me semble pas non plus hors de propos ni contraire à mon serment d'allégeance de rappeler que les circonstances qui nous favorisèrent il y a soixante ans se sont modifiées. Les champions de nos libertés sont disparus ; et leurs disciples, réduits à l'impuissance.
sont remplacés au ministère anglais par les tenants d'une école nouvelle, descendante, en ligne directe, de celle qui voulait alors nous asservir.
Résumant ma pensée dans la langue de nos voisins, je vous dis : " Eternal vigilance is the price of liber ty