‹ Brochures diverses (volume 2)Chapitre 15 sur 289 · L'AFRIQUE AUSTRALE · texte numérisé non relu

L'AFRIQUE AUSTRALE

Mais c'est l'Afrique Australe qui était destinée à pousser l'Angleterre dans le courant des aventures militaires. Bismark a-t-il vraiment prédit que l' Afrique-du-sud serait le tombeau de la puissance britannique ? Il serait singulier que celui qui tailla, dans les chairs vives de l'Autriche et de la France, l'empire le plus césarien de l'Europe, depuis Napoléon, eût prévu le danger de l'Angleterre dans l'accroissement du militarisme. Il était certes assez clairvoyant pour comprendre qu'un régime qui convenait à l'Allemagne homogène et compacte pouvait être fatal aux possessions éparses de l'Angleterre. Ce ne furent pas, je pense, des considérations d'humanité et de probité internationale qui dictèrent cette prophétie à celui qui se moquait cyniquement du ' 'professeur' ' Gladstone.

Je ne referai pas l'histoire de cette malheureuse contrée : les événements qui se déroulent vous l'ont rendue familière. Mais elle illustre trop fidèlement ma thèse pour je n'en détache pas quelques pages où les méthodes respectives des deux écoles anglaises et leurs résultats se peignent à merveille.

Le trait particulier de la naissance de la Colonie du Cap, c'est qu'elle est le seul fruit réel de 'l'impérialisme. La conquête des Indes et du Canada, l'acquisition des autres colonies, furent les conséquences d'événements plus ou moins étrangers à la volonté de la nation anglaise. Mais le Cap fut acquis et gardé par le gouvernement de la Grande-Bretagne, dans un but politique, comme point stratégique sur la route des Indes. Remis un instant à la Hollande, il fut réclamé de nouveau. On tenta d'abord de le gouverner de Londres et par le sabre. Il s'ensuivit la révolte des colons hollandais, la répression par le fer et la corde, puis l'émigration vers le nord, et la naissance des deux petites républiques, qui, fidèles au mot du vieux président Kriiger, l'un des derniers survivants du grand Trek, étonnent aujourd'hui le monde.

Les Af rikanders des deux rives du Vaal et de Y Orange bénéficièrent comme nous du triomphe de l'école de Cobden et du passage de lord Grey au ministère des colonies. L'indépendance des deux républiques fut reconnue. Au Cap, la population d'origine hollandaise fut appelée à exercer ses droits politiques et civiques. Apaisés par l' émancipation de leurs compatriotes du Transvaal et de l' Orange, !es Boers du Cap acceptèrent aussi loyalement que nous les institutions britanniques. Il se forma parmi eux une génération nouvelle, une classe instruite, qui tout en restant très attachée au sol natal et aux vieux souvenirs, se rapprocha sensiblement de l'élément angloafricain. L'intimité fut plus rapide et plus complète qu'ici à cause,

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sans doute, de l'absence d'enseignement supérieur ; les jeunes Boers allaient demander aux écoles et aux universités de la métropole la connaissance et les diplômes qu'ils ne trouvaient pas sur le pauvre sol natal ; ils en revenaient avec la langue et les usages de leurs voisins et surtout avec l'estime et la confiance qu'inspirent les Anglais de la classe intellectuelle à tous ceux qui ont joui de leur hospitalité, (i)

Le réveil du vieil impérialisme, avec Disraeli et Carnarvon au ministère et Shepstone en Afrique, vint rompre l'harmonie et raviver les haines du passé. L'annexion injustifiable du Transvaal, en 1879, mit les Boers du nord en campagne ; et depuis ce moment, s'ils n'eurent pas toujours l'arme au poing, la haine et la méfiance pénétrèrent dans leur cœur pour n'en plus sortir. La répercussion fut immédiate au Cap. Car telle est la règle infaillible de l'histoire de l'Afrique Australe : le respect de la Grande-Bretagne à la foi jurée aux Boers de l'Orange et du Transvaal est le baromètre constant sur lequel se mesurent la confiance et la fidélité des Boers du Cap et du Natal. Par malheur pour la paix et l'honneur de l'Angleterre, les variations de ce baromètre ont été fréquentes et énormes. Lord Roberts a dit avec raison que l'Afrique-du-Sud est la terre du mensonge. A vrai dire, les secrétaires coloniaux et les hauts-commissaires de 8a Majesté y ont semé l'imposture avec une telle profusion qu'il n'est pas étonnant que les généraux anglais n'y puissent récolter les lauriers de la victoire.

La déroute de Majuba et le retour de Gladstone au pouvoir enrayèrent un instant les projets impérialistes. La générosité et l'intelligence profonde avec lesquelles le grand vieillard traita cette question sont aujourd'hui tournées en dérision par les hommes d'Etat transcendants qui ont appelé avec fracas le ban et l' arrièreban de l'empire à l'écrasement des Boers. Un demi-milliard de livres sterling dépensés, un autre demi-millard en perspective, soixante-dix mille hommes hors de combat, 200,000 soldats immobilisas, l'impossibilité de trouver de nouvelles recrues, la stupidité de l' étal-major anglais affichée aux portes de l'univers, le prestige militaire de la Grande-Bretagne anéanti (2) et un ennemi insaisissable rendu aux portes de Cape-Town, — deux ans après la déclaration des hostilités, un an après que les ministres anglais en proclamèrent la fin, trois mois après que M. Chamberlain eut enlevé d'autorité le titre de soldats aux compagnons de Botha et de Dewet : — tout ceci peut être très glorieux pour la Grande-Bretagne, très avantageux pour l'empire, très profitable pour le Canada. Mais je persiste à croire que les résultats de la politique de Gladstone peuvent soutenir la

(1) Voir pièces Justificatives, chapitre IX, " Bonne entente entre Anglais et Boers."

(2) Voir, aux pièces justificatives, chapitre II (2. Interprétation en Angleterre) — le discours de lord Rosebery, à Chatam, 23 janvier 1900.

comparaison avec les œuvres du génie de M. Chamberlain, aidé de T éloquence de tous ses chambellans coloniaux.

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