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IMPÉRIALISME DOCTRINAIRE : SON IMPUISSANCE

Il est un point théorique sur lequel j'abonde dans le sens des impérialistes doctrinaires : c'est que l'empire anglais, comme toutes les institutions humaines, ne peut rester stationnaire. Il doit marcher dans la voie que lui trace l'atavisme de sa naissance et de son développement. Aux yeux de l'école libérale, la conséquence inévitable de ses prémisses est la disjonction naturelle et harmonieuse de ses parties composantes. Dans l'esprit de la nouvelle école, cette rupture désastreuse peut et doit être évitée à tout prix, dans l'intérêt général de l'Empire et pour le plus grand bonheur particulier de la métropole et de ses colonies.

Les impérialistes — ceux d'Angleterre au moins — savent d'ailleurs que le rapprochement n'est pas facile. En dépit des platitudes officielles et des explosions passagères d'enthousiasme servile qu'une presse bien préparée leur transmet des colonies, leur expérience et leur instinct les avertissent que des groupes d'hommes libres, habitués à se gouverner sans entraves, jouissant depuis un demi siècle de toutes les prérogatives nationales, ne renonceront pas facilement à ces avantages. Leur propre histoire leur apprend que les intrigues des ambitieux et des factions ne réussissent pas à faire marcher tout un peuple en arrière. Ils nous savent ou nous devinent moins complaisants que nos représentants attitrés et titrés.

La tradition qui donna pour base à l'Empire britannique le principe de la décentralisation et de l'autonomie coloniale est encore profondément ancré en Angleterre. C'est l'opinion réfléchie de la classe intellectuelle. C'est l'instinct non raisonné des masses. L'indifférence du peuple anglais à l'endroit des colonies est encore générale. Il entend dire que nous lui avons fourni des soldats et des armes pour l'aider dans sa guerre d'Afrique ; mais les preuves de ce dévouement intempestif ne se traduisant pas par des victoires qui flattent sa vanité ni par un allégement du lourd fardeau que ses désastres lui imposent, il ne voit pas lieu de répondre à notre amour sur le ton tapageur qui nous est devenu familier, — encore moins de s'imposer le moindre sacrifice pour nous offrir des avantages commerciaux (i). Et il y songe d'autant moins que nos représentants officiels ne cessent de lui répéter que nous n'attendons aucune compensation à nos services. Cette froideur du peuple anglais sera peutêtre la meilleure sauvegarde de nos libertés contre les entreprises des jingos et la faiblesse de nos hommes politiques.

Le groupe des impérialistes systématiques qui voudraient réorganiser l'Empire au triple point de vue politique, commercial et militaire, ne représente donc qu'une faction infime du parlement britannique. Après avoir chauffé à blanc l'enthousiasme de ces fervents, M. Chamberlain, toujours pratique, les a lâchés. Ils ont fait quelques tentatives, au parlement, sur le terrain de l'impérialisme commercial. Encore à la dernière session, ils offrirent à la Chambre des Communes une proposition reconnaissant le principe d'un tarif de faveur réciproque entre l'Angleterre et ses colonies. M.Chamberlain, dont la santé était florissante la veille et qui se portait à merveille le lendemain, fut absent de la Chambre, pour cause de maladie, le soir où sir Howard Vincent proposa sa résolution ; et il laissa à son collègue de l'Echiquier, sir Michael Hicks-Beach, le soin d'étouffer au berceau ce premier-né des théories qu'il avait lui-même fécondées. (2)

(1) Voir pièces justificatives, chapitres Vet VI.

(2) Voir pièces justificatives, chapitre V : "Impérialisme commercial : ses lenteurs,"— [Troisième proposition, 1901.].

Mais il en est de l'impérialisme comme de beaucoup d'autres doctrines, des hérésies surtout : il se répande plus facilement par l'action de forces indirectes que par la voix de ses apôtres autorisés. La situation commerciale et militaire de la Grande-Bretagne fournit à M. Chamberlain une base d'action, des collaborateurs intéressés et des arguments autrement redoutable? que les homélies des adorateurs du glorieux Empire sur lequel le soleil n'a pas la permission de se coucher. ( i )

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