DÉCHÉANCE DE L'INDUSTRIE ANGLAISE
Je ne dirai point, comme beaucoup d'autres, que les théories de Cobden ont fait leur temps. Mais on ne saurait nier qu'il en est du libre-échange comme de toutes les théories sociales qui n'ont en vue qu'un résultat matériel : c'est qu'elles ne peuvent être vraies et bienfaisantes à moins que la majorité ne les accepte. Dans la pensée même de Cobden, son œuvre ne serait parfaite que le jour où le monde entier eût suivi l'exemple de l'Angleterre. Or, sur ce point, les prévisions du grand économiste ne se sont pas réalisées, au contraire.
L,e producteur anglais* a vu peu à peu les nations civilisées lui fermer leurs portes. Ses meilleurs clients, l'Allemagne et les Etats- Unis, se lancèrent hardiment dans la voie de la grande industrie. Pendant quelques années, le commerce de la Grande-Bretagne n'en souffrit pas trop. Ses vaisseaux continuèrent de transporter sur toutes les mers les articles de consommation du monde entier. Il en résulta, dans ses annuaires statistiques, des chiffres quasi fabuleux qui étonnèrent le monde. Mais il ne faut pas oublier que ces chiffres, toujours croissants, ne représentent pas la seule puissance de vente et d'achat du peuple anglais. Une proportion énorme couvre les cargaisons d'échanges qui ne font qu'entrer et sortir, ne laissant à l'Angleterre que le bénéfice, d'ailleurs considérable, des frais de transport, Ni le manufacturier, ni l'ouvrier, ni l'exportateur de produits anglais n'y trouvent le moindre profit.
Grâce à sa marine et à la dispersion de son empire sur tous les points du globe, l'Angleterre a continué, jusqu'à ces dernières années, de répandre les produits de ses usines sur les marchés lointains et à demi civilisés. Mais le moment vint où le protectionnisme des autres nations industrielles produisit un résultat inattendu.
(i) Presque au moment où je faisais cette observation, Mr. Asquith, le chef reconnu des libéraux impérialistes, rendait le même témoignage dans un discours qu'il prononçait à Edimbourg, le 16 octobre, et dont je trouve le texte dans le Herald de Montréal, le 31 octobre :
" Les ennemis les plus formidables du libre-échange, dit-il, ne se trouvent pas parmi des gens
" comme mon ami sir Howard Vincent et sa troupe miséreuse d'économistes Bohémiens il y a des
" groupes du parti tory qui sont criblés d'hérésies fiscales. Ils nous disent que nous sommes le seul " grand pays libre-échangiste du monde ; ils demandent si nous sommes plus sages que nos voisins et " nos concurrents "
Après avoir réalisé d'énormes profits sur leurs marchés, fermés à la. concurrence étrangère, les industriels allemands et américains se mirent à déverser le surcroît de leur production sur les marchés extérieurs, sacrifiant ce surplus à des prix souvent inférieurs au coût de la production.
Un autre résultat fatal aux manufacturiers anglais provient d'un trait distinctif de la race : sa lourdeur intellectuelle, accentuée par la qualité même qui lui a rendu tant de services, en maintes circonstances, — je veux dire son inaltérable confiance en elle-même. Ainsi que me le faisait observer, un jour, un diplomate français : cette qualité cesse d'en être une le jour ou elle n'a plus à sa disposition les moyens d'action qui la justifient. Trop enclin à croire que le Créateur a fait le monde pour l'Angleterre, ne laissant aux autres ations que les parcelles que sa patrie ne peut digérer, le manufacturier anglais pense ingénument que l'humanité est trop heureuse de se chausser, de se vêtir et de se coiffer comme les bourgeois de- Londres et de Birmingham. Les produits allemands et américains, faits au goût et à la mode de chaque pays qui les achète, déplacent peu à peu les produits similaires anglais.
Cette confiance aveugle de l'industriel anglais, jointe à son esprit d'ordre et d'économie, lui fait subir un autre désavantage. Tandis qu'il use jusqu'à la dislocation ses appareils et ses machines, ses concurrents étrangers perfectionnent sans cesse leurs procédés de fabrication. Ils arrivent ainsi à fabriquer plus rapidement et à meilleur marché, en dépit d'une main-d'œuvre plus dispendieuse, en ce qui concerne les Américains, et de matériaux plus rares et plus coûteux, quant aux Allemands.
Le résultat pratique de toutes ces causes se fait sentir partout où l'on achète aujourd'hui les tissus et la coutellerie " made in Germany " , les machines, les locomotives et les rails d'acier fabriqués à l'abri des impôts prohibitifs du tarif Dingley. Et "partout", cela veut dire non-seulement dans les pays neutres où l'Angleterre et ses concurrents luttent à armes égales, mais à la porte même des grandes usines de Manchester, de Shefneld, de Glasgow, sur le sol de la patrie de Cobden. (i)