‹ Brochures diverses (volume 2)Chapitre 2 sur 289 · ET AUX ETATS-UNIS · texte numérisé non relu

ET AUX ETATS-UNIS

Notre sort est lié à celui de la Grande-Bretagne et, dans une large mesure, à celui des Etats-Unis. Je ne parle pas du lien politique qui nous attache à la couronne britannique : il ne serait rien sans les nombreux ligaments qui en font la force.

Notre constitution vient d'Angleterre : elle est le rejeton de la maturité anglaise. Comment pouvons-nous la comprendre, posséder le secret de sa sève, prévoir les fruits qu'elle portera, sans connaître l'arbre séculaire dont elle n'est que le rameau ? De plus nous y avons greffé des traits nouveaux, empruntés à la constitution américaine et détachés des parties où l'œuvre d'Adams, de Madison, de Hamilton diffère le plus essentiellement des institutions anglaises : je veux dire la forme fédérative de notre régime constitutionnel.

L,a majorité du peuple canadien est d'origine britannique. De transplantation récente, l'Anglo- Canadien est moins acclimaté que nous au sol d'Amérique ; il participe plus que nous à la vie de la mère-patrie ; en un mot, il est plus Anglais que nous ne sommes Français, parfois même plus que l'indigène du I^ancashire ou du Somerset.

Nos industries, notre commerce, nos institutions financières, nos voies de communication naissent, vivent et s'engraissent des capitaux anglais ou américains. Notre vie commerciale et industrielle est donc anglaise ou américaine par son origine et par ses œuvres. Or nous vivons à une époque et sur un continent où la

vie matérielle prime tout, où les artisans de l'esprit se nourrissent des miettes qui tombent de la table du riche. Nous sommes jeunes, nous avons grandi trop vite, nous appelons à grands cris la pâture qui donnera des muscles et de la chair à ce corps immense. Notre avenir sera donc déterminé par nos intérêts matériels — en dépit des élans d'enthousiasme et de patriotisme sentimental qui soulèvent tour-à-tour l'une ou l'autre race.

D'ailleurs, les emportements de l'élément anglais, moins fréquents que les nôtres, sont plus violents, plus pratiques, plus lourds de conséquences. S'il est vrai de dire que la marche des peuples s'accélère à leurs heures de folie, ces crises aiguës ne font qu'accentuer l'influence des Anglo-Canadiens qui ont déjà pour eux la force du nombre et de l'argent. Que leur intérêt les jette vers les Etats-Unis, vous entendrez les mêmes voix qui s'éraillaient hier à acclamer l'héritier du trône d'Angleterre, chanter demain les gloires du drapeau étoile.

En face de cette situation, nous ne connaissons pas l'histoire contemporaine de la Grande-Bretagne qui nous tient et des Etats- Unis qui nous guettent. Nous en savons plus long sur les campagnes de César et de Napoléon que sur les mouvements politiques et sociaux des deux peuples dont nous dépendons dans le présent et plus encore dans l'avenir. Nous avons tout au plus quelques opinions toutes faites, accrochées aux points de contact immédiat où nous nous sommes heurtés à ces deux grandes nations : la cession de notre territoire à l'Angleterre, la Révolution américaine, la guerre de 1812, la révolte de 1837, l'Union des deux Canadas et la conquête du gouvernement responsable, la Confédération, la guerre de Sécession et le traité de Washington, la guerre du Transvaal. En repassant, de près ou de loin, ces événements, nous tenons souvent, sans trop savoir pourquoi, pour ou contre l'Angleterre, pour ou contre les Etats-Unis. Mais nous n'étudions pas les tendances politiques de ces deux pays, leurs causes, leurs mobiles et leurs conséquences, et — ce qui nous importe davantage — la force d'attraction et de répulsion qu'elles exercent sur nous.

Cette insouciance étrange tient sans doute à l'état de sujétion où nous nous sommes trouvés jusqu'ici. Nos impérialistes canadiens ont beau proclamer que nous sommes une nation, nous n'avons jamais exercé l'une des prérogatives essentielles de la souveraineté nationale : la direction et le contrôle absolus de nos relations étrangères. Confiant dans la politique anglaise — très sage, avant les jours du jïngoïsme — nous avons abandonné à la Grande-Bretagne le soin de notre status international. Il en résulte que nous ne connaissons pas la politique des autres pays, pas même celle de l'Angleterre.

Nous sommes donc aussi mal préparés que possible à nous diriger nous-mêmes, à résister aux courants dangereux, à maintenir nos gouvernants dans la voie droite.

C'est cette pensée qui m'a fait choisir le sujet de cette conférence ; c'est la même préoccupation, oserai-je ajouter, qui a dirigé constamment ma vie publique depuis tantôt deux ans.

Je laisse de côté, ce soir, l'étude de la politique américaine et je me contente d'aborder le sujet très vaste de l'évolution impérialiste de l'Angleterre.

Parler. des relations passées, présentes et futures de la Grande- Bretagne et du Canada, autrement que pour dérouler un simple tableau chronologique, c'est faire l'histoire de l'Empire britannique. C'est du moins rechercher le développement de l'instinct impérialiste du peuple anglais. Esquissons cette étude à grands traits.

Page 1