L'ANGLETERRE ET LES ETATS- UNIS
L'Angleterre peut-elle et veut-elle nous protéger contre les Etats-Unis?
J'ai eu l'honneur un jour de discuter cette question avec un homme distingué, sur qui on peut avoir des opinions diverses, mais qui certainement, sur les questions militaires, possède autant de compétence que MM. Laurier et Borden, Cet homme c'est lord Dundonald.
Lord Dundonald s'efforçait de me faire accepter son projet d'organisation militaire du Canada. Il plaida longuement sa cause, m'exposa ses moyens d'organisation, d'attaque et de défense
Je lui posai une simple question:
"Milord, en cas de guerre entre l'Angleterre et les Etats-Unis, avez vous prévu, dans votre plan d'attaque et de défense — et pour vous démontrer, entre parenthèses, que lord Dundonald était très optimiste, son plan comportait un mode d'envahissement de la Nouvelle- Angleterre et de l'Etat de New-York par les volontaires de la Province de Québec et de la Province d'Ontario, afin de détenir toutes les grandes villes du littoral américain et imposer la paix aux Etats-Unis — avez-vous prévu, Milord, un moyen par lequel vous maintiendrez les communications entre l'ouest et l'est du Canada?"
Il leva les épaules et dit: "Jusqu'à ce que vous ayez trouvé un moyen de peupler le territoire au nord du lac Supérieur, cela est impossible."
— ' * Alors, vous admettez qu 'en cas de
(1) Traduit du compte-rendu non revisé des Débats, 1909, texte anglais, col. 3600.
guerre avec les Etats-Unis nos communications entre le Manitoba et les provinces de l'Est seraient interrompues?"
— ' ' Inévitablement. ' '
— "Maintenant, que ferait l'Angleterre pendant ce temps-là?" — "Evidemment, la flotte anglaise bloquerait les ports américains."
— "Très bien. Maintenant, Milord, dans mon ignorance profonde, je vous poserai une autre question. Tandis que les ports américains seront bloqués et que par conséquent pas un minot de blé américain ne s'en ira à Liverpool ou à Londres; tandis que les communications entre l'ouest et l'est du Canada seront interrompues, et que par conséquent pas un minot du blé du Manitoba, de l'Alberta et de la Saskatchewan ne prendra non plus le chemin de Londres ou de Liverpool, avez-vous pensé où en seront les huit millions de citoyens britanniques dont vos économistes nous disent qu'ils sont continuellement "on the verge of starvation"?
— "Oh! mais, dit-il, la République- Argentine, la Russie, nous en donneront." — "Ne croyez-vous pas qu'il existe dans la République-Argentine ou dans les comptoirs d'Hambourg, d'Anvers ou de Rotterdam quelques spéculateurs qui s'amuseront à produire la hausse et peut-être l'accaparement du blé, tandis que vos flottes victorieuses bloqueront l'Amérique du Nord?"
— ' ' C 'est possible ' '.
— "Et alors, général, ne croyez-vous pas que plus l'Angleterre serait victorieuse — que plus elle étreindrait à la gorge la république américaine; que plus votre plan d'organisation militaire du Canada réussirait à prolonger la guerre, plus le peuple anglais serait à la merci du peuple américain? Sans doute, vous feriez perdre aux Américains des centaines de millions de dollars, mais ils auraient tant qu'ils voudraient, et à bon marché, de quoi se nourrir, de quoi se vêtir, de quoi se loger, tandis que vous, peuple victorieux, péririez de faim sur les pavés des rues de Liverpool et de Birmingham."
J'attends encore la réponse du noble général et celle des autres soldats de carrière ou d'occasion qui oublient que souvent d'autres causes, plus puissantes que la stratégie ou la portée des canons, règlent le sort des guerres.