L'OPINION DES HOMMES D'ETAT ANGLAIS
J'ai fait en Angleterre, il y a quelques années, un voyage d 'études. J 'y ai rencontré le plus que j'ai pu d'hommes
d'état britanniques appartenant aux deux partis. Je les ai trouvés profondément divisés sur toutes les questions de politique impériale et de politique nationale:— instruction publique, gouvernement de l'Inde, question d'Irlande, libre-échange et protection, etc. — mais il y a un point sur lequel je les ai trouvés tous d'accord, c'est sur la nécessité de vivre en paix avec les Etats-Unis.
Je ne crains pas de l'affirmer hautement: jamais l'Angleterre ne tirera un coup de canon contre les Etats-Unis pour notre défense.
Messieurs, je ne blâme pas les hommes d'état britanniques: gouverner, c'est prévoir. Et le véritable patriotisme, ce n'est pas celui qui soulève l'enthousiasme des foules pour leur faire accomplir, dans les moments d'effervescence, des sacrifices qui dépassent les forces de résistance de la nation. Le patriotisme vrai, et c 'est en cela que j 'admire les hommes d'Etat de la grande tradition anglaise, le patriotisme vrai consiste parfois à humilier l'orgueil national plutôt que de l'exalter jusqu'à ses extrêmes limites.
L'Angleterre a compris et elle comprend encore qu'une guerre entre les Etats-Unis et l'Empire Britannique serait une effroyable et inutile calamité.
Ce ne serait pas seulement une guerre fratricide, comme le disait un jour M.
Laurier, qui aime plus volontiers à invoquer le sentiment que la raison — cela ne les a pas empêchés, entre nous, de se cogner la tête assez durement en deux ou trois occasions: — ce serait une lutte sans issue et sans gloire.
Incapables de s'atteindre dans leurs parties vitales, les deux peuples s'épuiseraient en de vains efforts qui ruineraient inutilement leurs industries et leur commerce. L'Angleterre surtout comprend qu'elle serait à la merci des Etats-Unis, vainqueurs ou vaincus.
Et c 'est pourquoi nous ne devons pas rougir de reconnaître que contre le seul ennemi que le Canada puisse avoir, l'Angleterre ne peut pas nous défendre.
Nous devons même remercier les hommes d'Etat britanniques qui prennent toutes les mesures possibles pour éviter les conflits avec les Etats-Unis.
Mais puisque l'Angleterre ne peut pas nous défendre contre le seul ennemi dangereux que nous ayons, — au témoignage de sir Wilfrid Laurier, — pourquoi irions-nous maintenant nous imposer des sacrifices énormes et susciter au Canada de nouveaux ennemis que nous n'avons pas?