‹ Brochures diverses (volume 2)Chapitre 78 sur 289 · DÉTRESSE DE LA FLOTTE ANGLAISE · texte numérisé non relu

DÉTRESSE DE LA FLOTTE ANGLAISE

En février 1897, lord Charles BERESFORD publia, dans le Nineteenth Century, un article intitulé : "Questions urgentes pour le Conseil de défense. ' ' Cet article causa une énorme sensation. Parlant du rapport de la "Commission Hartington", de 1890, lord Beresford disait :

Il y a six ans que ce rapport a été publié, mais je prétends que le même dangereux état d'insuffisance existe aujourd'hui — et on peut le prouver d'une manière concluante. Ce rapport est rempli de faits si monstrueux et révèle un état de choses tellement révoltant que, dans tout autre pays au monde, il y aurait eu réorganisation complète de ce "système"

L'amiral établit ensuite que la réserve de 25,000 marins {Royal Naval Reserve ) est presque entièrement composée d'hommes incapables de servir en guerre ; que 45 des vaisseaux sont encore armés de canons se chargeant par la gueule, tandis qu'il n'en existe plus

un seul dans les autres marines européennes ; que 80 ou 90 cuirassés sont absolument impropres au combat. Il raconte que lorsqu'il siégeait à la Chambre des Communes, il voulut un jour proposer une expérience sur certains vaisseaux de guerre ; et qu'un membre du Cabinet le pria de ne pas insister, lui disant :

En supposant que vos craintes fussent bien fondées, croyez-vous qu'il soit à l'avantage de l'Angleterre de prouver aux autres nations que 13 sur 22 de ses vaisseaux de guerre de première classe sont inférieurs à ceux de la France et que même le feu des canons de petit calibre peut leur être fatal ?

Lord Beresford ajoute :

L'honorable ministre oubliait évidemment qu'il serait plus dommageable que les autres nations découvrissent ceci lorsque les treize vaisseaux en question eussent coulé à pic, comme des tortues, en pleine bataille et avec tout leur équipage

On pourrait allonger cette liste de faits sérieux et incroyables sur le compte de notre administration et de son défaut de méthode, de manière à remplir plus d'un numéro de cette revue ; mais il ne serait pas sage de révéler trop de nos faiblesses à la lois. Les puisssances étrangères les connaissent. Le contribuable anglais est le seul qui n'en sache rien. Evidemment, Leurs Seigneuries de Whitehall — [les lords de l'Amirauté] — connaissent tous ces faits ; mais grâce au "système", ils sont supposés ne rien faire

Le 22 mai 1897, l°r(l Beresford parlait devant une réunion de la Ligue de la Marine, à Canningtown. Il dit que par une "erreur quelconque", le gouvernement avait 15,000 marins de moins que les 100,000 qu'il prétendait avoir ; puis il parla de la condition où se trouvait la marine marchande :

Elle est dans une condition révoltante, dans un état très critique ; et à moins qu'on ne fasse quelque chose, nous mériterons, lorsque la guerre viendra, d'être accusés de folie, de folie criminelle. La moitié des matelots de notre marine marchande ne sont pas sujets britanniques (Times, 24 mai 1897).

L'Amirauté a sans doute opéré des réformes dans le "système" depuis 1897 l mais il ne semble pas que ces réformes soient complètes, si l'on en peut croire la nouvelle suivante que le Times donnait le 2 juillet dernier :

On annonce que bien qu'ayant droit de conserver pendant deux ans encore le commandement de l'escadre de la Méditerranée, lord Charles Beresford tient à être dégagé de ses responsabilités officielles dès février prochain ; son désir étant de pouvoir critiquer avec une entière liberté les nouvelles conséquences de la politique ministérielle dans l'administration de l'armée et de la marine.

Le 27 juin 1901, le Times publiait le document ci-dessous :

La Ligue de la Marine (Navy League) a publié le mémoire ci-joint, en date du 26 juin, et signé par M. H. Seymour Trower, président du Comité Exécutif, et par le commandant W. Caius Crutchley, R.N.R., secrétaire : 4

Le 20 octobre 1900, la Ligue de la Marine a publié un état documenté établissant que la Grande-Bretagne, après avoir maintenu sans conteste, pendant plus d'un demisiècle, sa supériorité navale, l'a perdue parce que: 10 nos derniers programmes d'organisation du personnel, des vaisseaux et du matériel de notre flotte ont été insuffisants ; 20 les programmes soumis par le ministre responsable et sanctionnés par le Parle-

ment, comme rigoureusement essentiels à notre sécurité, n'ont pas été exécutés ; 30 les vaisseaux mentionnés dans nos estimés de la marine, bien que mis sur le chantier, n'en sont pas encore sortis ou ne sont pas encore équipés ; et un certain nombre seront déjà à moitié démodés avant d'être complétés ; de plus un grand nombre des vaisseaux de guerre promis ne sont pas encore dans la marine effective ; 40 d'autres nations ont accru notablement et avec succès leurs programmes de construction navale, diminuant ainsi d'autant notre force relative ; 50 il s'est élevé une nouvelle puissance résolue à réclamer la prépondérance maritime.

Dans Y Annuaire Maritime de cette année, lord BRASSEY confirme absolument ce que lord Beresford disait en 1897 au sujet de la marine marchande :

Il y a cinquante ans, nous avions 200,000 marins anglais dans notre marine

marchande ; nous en avons à peine la moitié aujourd'hui La décroissance du

nombre est ce qu'il y a de plus déplorable ; parce qu'elle se fait sentir surtout parmi les jeunes gens. Cet état de choses est grave et appelle l'attention des hommes d' Etat. {Naval Annualy 1901, Chap. 7, page 153.)

Les autorités navales et politiques diffèrent quelque peu quant aux moyens de fortifier la flotte et d'en améliorer l'équipement ; mais il est un point sur lequel elles s'accordent toutes : c'est la nécessité d'utiliser le zèle et l'enthousiasme des colons pour accroître l'effectif de la flotte aussi bien que celui de l'armée.

Voyons maintenant comment ce problème s'est débattu au parlement britannique depuis quelques années.

Le 11 mars 1898, Sir John COLOMB, M. P., discutait la politique du ministère de la Marine :

Le Premier Lord de l'Amirauté (M. Goschen) nous a dit que l'Australie réclamait à hauts cris l'appui de notre marine. Je pense qu'il est temps que nous répondions à ces réclamations en rappelant aux Australiens que nous supportons presque tout le fardeau du budget de la marine

Puis, rappelant la conférence impériale tenue l'année précédente, lors du Jubilé, il lit à la Chambre le rapport des déclarations qu'aurait faites M. REID, le Premier- Ministre de la Nouvelle- G ailes du Sud, à son retour à la colonie. M. Reid aurait annoncé à ses concitoyens qu'il avait nettement déclaré aux autorités britanniques qu'elles ne devaieut pas compter sur une augmentation de dépenses de la part des colonies australiennes pour le .soutien de la marine anglaise.

M. GOSCHEN : Je n'accepte pas du tout l'exactitude de cette déclaration. — (P. D., Vol. 54* pageti439).

Le 18 mars suivant, M. GOSCHEN discuta les reproches de sir John Colomb :

......Mon honorable ami a rappelé le Jubilé ; il a émis l'opinion que nous

aurions dû profiter de l 'occasion opportune que nous offraient les fêtes jubilaires, l 'an

dernier, pour insister auprès des représentants des colonies sur l'urgence qu'il y avait d'augmenter leurs contributions à la défense de l'Empire. Néanmoins, le gouvernement crut que mêler ainsi les questions d'affaires aux devoirs de l'hospitalité eut été un

procédé très discutable Il est indubitable que l'idée que les colonies doivent

contribuer aux frais de la défense de l'Empire a pris racine jusqu'à un certain point ; et j'espère qu'il en sortira des fruits très vigoureux (P. D. Vol. 55, page 255).

Sir CHARLES DILKE Lorsqu'il [le ministre] déclare qu'il n'était pas

convenable de mêler les affaires aux réjouissances, il aurait dû se rappeler qu'il y eut des conversations à ce sujet et que par conséquent les affaires furent jusqu'à ce point

mêlées aux réjouissances ( page 262 ) Je ne puis m' empêcher de croire que, dans

une colonie au moins, il serait possible d'essayer, avec toutes les chances de succès, à

former une réserve coloniale ; je veux parler de Terreneuve C'est la seule

colonie où il existe une excellente population de pêcheurs robustes, nombreux et mal payés ; et certaines circonstances locales font qu'il est probable qu' on pourrait induire un très grand nombre de pêcheurs à prendre du service dans les conditions que j'ai indiquées (Page 2o3.)

M. GOSCHEN : C'est une question qui est maintenant sous considération. Je partage l'opinion de V honorable député et je crois que cette colonie offre les meilleures

chances de succès à ce point de vue Il y a des obstacles considérables à surmonter,

mais j'accorderai à la question mon attention la plus suivie (page 263.)

Le 30 juin 1898,

M. H. S. SAMUEL : Je demanderai au premier Lord de l'Amirauté si, étant donnés les vides reconnus qu 'il faut combler dans la ?-ései~ve navale pour équiper nos vaisseaux en temps de guerre, le gouvernement va adopter des mesures pour tirer parti des offres que le Canada, la Nouvelle-Zélande et Malte ont faites de fournir des réserves navales pour le service de la flotte, lorsqu'on en aura besoin ; et si le gouvernement encouragera ces efforts loyaux et patriotiques ?

Le PREMIER LORD de L'AMIRAUTE (M. GOSCHEN) : Il est impossible de résumer dans une réponse ministérielle l'exposition de la nature des offres que diverses colonies ont faites au sujet de la réserve navale ; • — et à moins d'expliquer la îature de ces offres, il est impossible de faire comprendre les difficultés qui entourent leur acceptation et les doutes qui s'élèvent quant aux résultats qu'on en attend. D'une façon générale, je puis dire que je serais heureux de tirer profit de la population maritime des colonies pour accroître notre puissance navale ; mais les difficultés qu'on m'a fait entrevoir quant à l'adoption de ce projet se sont trouvées jusqu'ici insurmontables. (P. D., Vol. 60, page 639.)

Au cours du débat sur le budget de la marine à la Chambre des Communes, le 15 mars 1899, sir John Colomb, faisant allusion aux progrès accomplis par les colonies et au développement de leurs richesses et de leur population, s'exprima comme suit :

Avec un empire dont le revenu s'élève à 257 millions (sterling) et dont les intérêts îationaux sont communs, on ne saurait assurément s'attendre à ce que tout le fardeau les frais de la défense retombe à perpétuité sur une faible partie de ce revenu. Lorsque fous cherchez à résoudre le problème de la combinaison des forces de cet empire, vous voyez un obstacle surgir devant vous : l'impuissance où vous êtes de forcer les colonies autonomes à contribuer à la défense commune. Vous leur avez donné le gouvernement responsable dans toute sa plénitude et, en honneur, force vous est de tenir parole. Mais

la question qui se pose est celle-ci : avons-nous absolument raison de ne pas tenir compte de tous les progrès réalisés et de ne pas aborder l 'étude de la situation actuelle?

Il me semble extraordinaire que le premier lord de l'Amirauté n'ait pas compris

ni saisi le moment opportun pour attirer l 'attention du public anglais et des colonies sur le fait que la Colonie du Cap a contribué à la défense de l'Empire [en fournissant un vaisseau de guerre à la flotte anglaise] et que c'est là le premier pas dans la voie qu'il

faut suivre Assurément, il est temps de rappeler au Canada que si la situation

du Royaume-Uni venait à se modifier, le commerce canadien serait en danger, et cela tout simplement parce que le peuple anglais se serait pris de froideur à l'endroit de la

flotte J'en suis convaincu, si les choses continuent à marcher du train qu'elles

vont, le jour n'est pas éloigné où il nous faudra choisir entre un amoindrissement de la flotte) qui mettrait l'Empire en danger, et une très forte augmentation de V impôt dont le peuple anglais seul est grevé. Si le peuple anglais découvre alors — et cela ne tardera pas à arriver — qu'il porte seul le fardeau de la protection d'un commerce dont la valeur dépasse la totalité du commerce maritime de la France, d'un commerce qui se fait entièrement en dehors du Royaume-Uni, alors, dis-je, cette question se posera dans une pensée d'hostilité, qui aboutira à un désastre et pour les colonies et pour nous-mêmes. (P. D., vol. 68, page 593).

M. KEARLEY (Devonport) : Un membre distingué du gouvernement canadien a affirmé, l'an dernier, qu'il y avait au Canada au moins 76,000 hommes ayant toutes les qualités voulues pour entrer dans la réserve. Une députation s'est rendue auprès du premier lord de l'Amirauté l'année dernière et celui-ci a posé à bon droit comme condition de l'entrée des marins des colonies dans la réserve qu'ils reçussent la même instruction que les nôtres, qu'ils fissent les mêmes manœuvres et servissent six mois en mer. En outre, pourvu que le gouvernement canadien paie les frais de V instruction de ces hommes, il offrit de faire solder leurs gages par l'Angleterre. — (P. D., vol. 68, p. 598).

Sir Charles DIL,KE, au cours de ses observations sur le discours de M. Kearley, dit :

Mon honorable ami affirme à bon droit que le nombre de nos mousses diminue

sensiblement et il suggère un remède à cet état de choses A mon avis, le

temps est arrivé où il faudrait s'adresser à toutes les sources possibles de secours, dans le but d'augmenter le nombre des réserves (page 615).

Le 14 avril 1899, M. TREVELYAN, M. P., parla des facilités d'accès qu'on devrait donner aux jeunes gens des colonies pour entrer dans la marine en qualité de cadets ; il suggéra qu'on fît subir des examens dans quelques-unes des colonies les plus importantes ; et il ajouta :

Evidemment, nous sommes tous, à cette Chambre, en faveur de la Fédération Impériale ; mais il n 'en est peut-être aucun parmi nous qui puisse formuler un projet défini pour nous rattacher nos colonies par un lien plus intime, sur lequel une fédération doit surtout s'appuyer ; bien que nous reconnaissions tous qu'à l'heure actuelle la communauté des sentiments puisse faire quelque chose dans ce sens. Mais il peut se trouver quelque moyen de resserrer les liens qui unissent les colonies et la mère-patrie ; et l'un de ces moyens serait d'essayer d'entraîner les colonies à prendre leur part de service dans

r Empire Nous connaissons l'intérêt que le secrétaire colonial porte aux colonies ;

et je crois qu'il a fait beaucoup, discrètement, pour rapprocher les colonies de la Grande Bretagne. Je suggère ceci comme un de ces moyens indirects d'action qui peuvent

produire plus tard de très grands résultats à l'avantage de l'Empire (P. D.,

Vol. 69, pages 1213 à 1217.)

Le 18 avril, M. BUCHANAN, M. P., proposait une résolution censurant l'accroissement du budget national. Il dit que l'augmentation des troupes en Afrique constituait un renversement de la politique de lord Cardwell au point de vue des relations militaires de l'Angleterre et des colonies :

Je crois que nous devrions nous préparer à retirer nos troupes de ces colonie?, autant qu'il est possible de le faire, et à rendre les colonies responsables de leur propre défense. — (P. D., Vol. 69, page 1502).

M. SOUTTAR, appuyant la proposition : .... Il est temps qu'il y ait une entente précise au sujet de ce qu'implique la défense de l'Empire

Il déclare que l'augmentation de l'armée et de la marine est due à la nécessité de défendre le Canada, l'Australie et les autres colonies ; et il ajoute :

Je ne crois pas que les ouvriers de notre pays soient tenus de supporter plus longtemps le poids que leur impose la défense des ouvriers du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et du Cap. . . . Ceux-ci nous imposent un tarif protecteur aussi élevé que celui de n'importe quel autre pays (pages 15 14-5).

Chose étonnante, ce brave patriote oublie totalement le tarif de faveur que le Canada accorde aux produits de son pays.

Sir CHARLES DILKE : Ce ne sont pas les colonies qui nous imposent la

nécessité de maintenir notre flotte, mais notre position et notre commerce ■ — indépendamment des colonies que nous possédons ou non. Je concours absolument dans l'opinion qu'il nous serait d'un avantage immense que les colonies fissent quelques sacrifices pour la défense navale. Nous sommes tous d'accord sur ce point ; et s'il est un motif qui nous empêche d'en parler ouvertement et énergiquement, c'est la crainte défaire plus de mal que de bien. Pousser ce projet trop rapidement, tandis que quelques-unes des colonies évoluent déjà en ce sens, pourrait retarder plutôt que faire avancer la cause que nous avons tous à cœur (Page 1519.)

Le 27 juillet 1899,

Sir CHARLES DILKE : Je désire ardemment que les colonies payent

leur contribution à notre budget de la marine ; mais bien qu'on doive persister à faire des suggestions continuelles aux colonies sur ce sujet, il nous est impossible de suspendre notre budget tant que ce résultat ne sera pas atteint. — (P. D., Vol. 75, page 557.)

Le 26 février, au cours du débat sur le budget de la marine, le premier lord de l'Amirauté, M. Goschen s'étendit longuement sur les mesures à prendre pour accroître la force de la flotte et surtout celle de la réserve navale. Il dit :

Nous sommes actuellement à étudier comment il nous sera possible d'organiser des réserves navales dans les colonies. La guerre de l'Afrique du Sud a tellement développé les instincts militaires des colonies que nous sommes en bon lieu d'espérer que s'il nous est possible d'élaborer un bon système d'organisation, nous serons en mesure d'obtenir de précieux contingents pour notre marine tant de V Australie que du Canada et des autres colonies. Il se présente, toutefois, certaines difficultés venant, partie, de la différence des gages aux colonies et partie, de ce que nous n'y trouverions pas les mêmes

facilités d'instructions et de manœuvres que nous possédons ici (P. D., Vol. 79,

)age 1 1 20).

C'était un fait notoire à Ottawa, durant la session de 1900, que sir Louis DAVIES visait à la création d'un vaisseau-école pour le Canada. Sans doute, si le parlement canadien eût été saisi de ce projet, on l'aurait voilé du prétexte de former une réserve navale pour le Caiiada. La déclaration qu'on vient de lire, du ministre de la marine en Angleterre, nous indique le but réel : obtenir des marins pour l'Angleterre.

Sir CHARLES DILKE: On a fait certaines propositions au sujet des colonies. Au cours des débats antérieurs, le ministre a parlé des difficultés qu'il prévoyait en Australie à cause du taux élevé des salaires ; et quant au Canada, il existe certaines difficultés qui sont familières à F amirauté. Toutefois, le First Lord n'a rien dit de Terreneuve, où les salaires sont fort peu élevés et où il y a une énorme population de pêcheurs que nous pourrions utiliser dans l'application d'un régime semblable au nôtre.

M. GOSCHEN : Cest déjà fait.

Sir CHARLES DILKE : J'en suis bien aise car il est indubitable que Terreneuve, proportionnellement à sa population, pourrait nous fournir une réserve énorme.- — (P.D., Vol. 79, page 1167).

M. Goschen n'a pas trompé Sir Charles Dilke. Voici ce que le commandant C. N. ROBINSON, R. N., annonce dans le dernier Annuaire Maritime :

On a établi un poste de recrutement dans les colonies de l'Amérique-du-Nord et cinquante marins de Terreneuve ont été embarqués sur les vaisseaux de l'escadre pour faire six mois d'apprentissage. [Naval Annual, 1901, page 32).

Le 19 juillet, lord BRASSE Y souleva un débat à la chambre des Pairs au sujet des forces de réserve de l'Australie. (Voir i° Armée, page lxvii). Il parla de la contribution de l'Australie à la marine anglaise et des restrictions imposées par les gouvernements des colonies australiennes, disant :

Il faut apprécier le sentiment réel des colonies à la lumière des derniers événements. Lorsque la question chinoise, surgissant tout à coup, nous plaça dans une situation critique, on ne s'opposa nullement à l'envoi en Chine de certains vais-eaux de l'escadre australienne. Les colonies offrirent un navire que nous acceptâmes ; elles offrirent les services de leurs brigades navales, et nous les avons également acceptées. Je suis convaincu que ce qui s'est alors passé se répétera à l'avenir. Je suis certain que toutes les forces navales des colonies australiennes seront toujours à notre disposition pour la défense de l'Empire... (P. D., vol. 86, page 439).

Le vicomte FRANKFORT attire l'attention du ministre de la guerre sur une lettre du major- général FRENCH, parue dans le Times du 12 juillet et traitant des "Réserves coloniales".

J'en cite les extraits suivants :

La guerre actuelle au Sud-Africain nous a prouvé que la défense de l'Empire n'est

saires.

Un séjour de douze ans au Canada et d'une période à peu près égale en Australie, où je me suis trouvé presque constamment en contact avec les forces coloniales, m'a donné une expérience qui me permet d'établir clairement deux points :

(i) Il est inutile de croire ou d'espérer qu'on pourrait lever dans ces colonies, pour le service ordinaire de garnison, en temps de paix, une force considérable de troupes impériales payées aux taux de la solde impériale.

(2) Il est également certain qu'en temps de guerre, on peut lever des milliers d'hommes qui s'engageront pour la campagne à une solde modérée.

Il prouve alors son premier point en établissant que les salaires habituels en Australie, empêcheraient les gens d'entrer à l'armée ; et quant au second point, il invoque l'enthousiasme et la bonne volonté avec laquelle les Australiens se sont enrôlés pour la guerre sud-africaine.

A mon avis, le moyen efficace d'aider la vieille Angleterre à maintenir son drapeau par tout l'Empire, c'est d'organiser des "Réserves de guerre'' ' dans les colonies. Dans cette organisation, il taudra tenir compte des conditions particulières des diverses colonies : ainsi le Canada, avec ses 75,000 marins et pêcheurs du littoral de l'Atlantique, devrait fournir une grande réserve de guerre pour la marine ; et cette colonie y serait probablement disposée si l'Amirauté, au lieu de faire des règlements rigides qui ne s'appliquent qu'à la Grande Bretagne, se rendait compte que le temps le plus propice pour discipliner ces pêcheurs serait l'époque de l'année où ils ne peuvent se livrer à l'exercice de leur métier.

Le major discute ensuite les moyens qu'on devrait adopter afin d'organiser, dans les colonies australiennes, une grande réserve pour l'armée de terre ; et il termine par ces paroles très-suggestives :

C'est maintenant le temps d'agir ; si nous attendons que la crise de froideur vienne (till the cold fit cornes on), le progrès deviendra peut-être impossible.

Cette lettre, écrite de Sydney, Nouvelles Galles du Sud, le 8 mai, porte la signature officielle du major- général French, commandant de la milice coloniale : c'est exactement le même grade que celui qu'occupait le major-général Hutton au Canada. Ceci détermine, je crois, la nature du travail que ces messieurs font aux colonies sous la direction du gouvernement actuel de la Grande- Bretagne.

Revenons au débat du 19 juillet 1900.

Le marquis de LANSDOWNE, secrétaire d'Etat pour la Guerre, répondit à la fois à lord Frank fort et à lord Brassey :

Toute mon adhésion et toutes mes sympathies sont acquises au principe général

établi par les deux nobles Lords qui viennent de vous adresser la parole Nous

comprenons tous, j'en suis convaincu, que cette coopération des forces coloniales n'a pas été le résultat d'un caprice passager de leur part ni une effercescence momentanée de fidélité ; mais bien le fruit d^un patriotisme profondément ancré dans leur âme et d'un sincère désir de prendre leur part des fardeatix de V Empire. C'est notre désir et notre espoir, tous tant que nous sommes, j'en suis convaincu, que si jamais notre patrie se trouve encore dans une situation semblable à celle que nous venons de traverser, les colonies seront encore prêtes à se ranger à nos côtés. Et s'il nous était possible de suivre les suggestions du noble lord, mon voisin, et d'arriver à conclure avec les colonies un

accord qui soit de nature à faciliter eet te coopération de part et d'autre, je serais le premier à m'en réjouir sincèrement. Je me permettrai, toutefois, de faire observer qu'en pareille matière, on ne saurait procéder avec trop de prudence...^?. D., vol. 86, pages 441-2-3).

Tout ce que je puis ajouter, c'est que je suivrai l'avis du noble lord, et que je m'emploierai, en me consultant avec le secrétaire colonial, à faire progresser autant que faire se pourra, la politique dont le noble lord s'est fait le champion (page 447.)

Le comte CARRINGTON... J'ai peine à croire que les citoyens des colonies comprennent eux-mêmes toute la profondeur de leur patriotisme. Je le comparerais volontiers à l'une de ces grandes rivières souterraines de l'Australie, qui disparaissent dans les entrailles de la terre, puis reviennent à la surface pour disparaître de nouveau ; et lorsqu'elles peuvent se percer une issue dans le sol, leurs eaux s'élancent dans les airs en immenses geysers ; et elle se précipitent enfin leurs flots énormes vers l'océan.

A mon avis, nous pouvons toujours compter sur V appui des colonies, mais cela à une condition : c'est que l'Angleterre reconnaisse qu'il doit exister une égalité parfaite entre les soldats de nos grandes colonies autonomes et les troupes anglaises, écossaises, galloises et irlandaises. — (P. D., Vol. 86, page 448.)

SESSION DE IÇOI

L,e 21 mars 1901, au cours de la discussion du budget de la marine, aux Communes, M. Edmund ROBERTSON prononça les paroles suivantes :

Je nie que le pays ait le droit et le devoir de porter à perpétuité ce formidable

fardeau du budget de la marine Il y a un fait que le gouvernement semble vouloir

ignorer aveuglément et que le pays lui-même reconnaît ; c 'est que cette noble flotte,

notre orgueil est tout autant au service de nos colonies autonomes — pour ne rien

dire des autres — qu'à celui de l'Angleterre, de l'Ecosse et de l'Irlande La plus

pauvre des ouvrières qui travaillent aux usines du comté que je représente ici, et dont le thé constitue le breuvage habituel, est tenue de contribuer à la défense navale dont jouissent à titre gracieux et les squatta s millionnaires de l'Australie et les marchands de bois millionnaires du Canada. Je le somme [le secrétaire de l'Amirauté, M. Arnold, Forster] de nous déclarer ici si nous allons continuer à ajouter sempiternellement au budget de la marine, et cela sans même qu'on se permette la plus légère suggestion à ces puissantes colonies autonomes afin qu'elles donnent quelque chose de leurs richesses pour le maintien de la flotte, alimentée aujourd'hui par le denier du pauvre comme par le louis du riche du Royaume-Uni. — (P. D., Vol. 91, pages 782-3).

Sir John COLOMB : L'heure est venue de poser cetie question: "Pouvonsnous éternellement continuer à payer les frais de la défense d'un empire qui couvre toutes les parties du globe, avec les seules ressources d'une île qui n'occupe qu'un coin de cet empire ?" Je suis et j'ai toujours été un impérialiste sincère; mais je déteste cordialement cet impérialisme qui, se bornant à pérorer sur V Empire, recule devant les mesures à prendre au point de vue de la sécurité commune et refuse d'en faire une question d'union et de coopération pratique de la part de tous les membres de cet empire. — (P. D., Vol. 91, page 783.)

Le 22 mars, au cours du même débat, le secrétaire de l'Amirauté, M. ARNOLD-FORSTER, répliquant à M. Robertson, disait :

Au cours de ses observations, l 'honorable député a touché à une question qu 'il a souvent développée dans cette chambre et qui rallie toutes mes sympathies. Il nous a parlé de l'importance et même de la nécessité de partager le fardeau de la défense navale avec les autres grands peuples, membres de l'empire, qui bénéficient de la protection

de notre flotte. .... Qu'il me suffise de dire qu'en ce qui concerne notre coopération, nous ferons tout en notre pouvoir pour créer au sein des colonies un sentiment public assez puissant pour nous faire atteindre le résultat le plus complet que l'honorable

député désire Je ne voudrais pas affirmer, toutefois, que le moyen le plus direct

et le plus infaillible d 'obtenir la coopération que nous désirons soit d 'imputer à blâme aux colonies le fait de n'avoir pas donné ce que nous ne leur avions pas encore demandé. Ici la vieille fable nous offre un enseignement dont nous pouvons faire notre profit : c'est que le soleil, plus que le vent, induira le voyageur à sedépouiller de son manteau.... (P. D., Vol. 91, page 979.)

Le 25 mars, au cours du même débat, M. William REDMOND :

Avant d'approuver l'augmentation des forces navales, il tiendrait à

savoir si le cabinet s'est abouché avec les gouvernements des grandes colonies autonomes de l'empire et leur a demandé s'ils sont prêts à porter leur part des frais onéreux qu'entraînera cette énorme augmentation. . . .

Le SECRÉTAIRE de L'AMIRAUTÉ répond qu'il abonde dans le sens de l'hon. député de Clare-est et fait les vœux les plus ardents pour que toutes nos grandes colonies contribuent tant à notre marine qu'à notre armée. — (Vol. 91, pages 1131-3.)

Commentant ce débat, l' Army and Navy Gazette, du 30 mars 1901, disait :

Les Canadiens ne se sont pas encore élevés jusqu'à la notion exacte de leurs

devoirs envers la marine ; ils ne contribuent en rien à l'entretien de la flotte ni à la protection de leur commerce maritime. D'autre part, il n'est pas sage de perdre de vue cette considération que le Royaume-Uni pourrait difficilement réduire sa marine, même si nous perdions la plupart de nos colonies. Les réformateurs envisagent rarement cet aspect de la question.

Il n'est pas mal d'ajouter ici ce que disait M. ASQUITH, à Edimbourg, le 16 octobre dernier :

Si vous perdez une fois la suprématie des mers vous serez affamés et réduits en servitude avant qu'un seul soldat étranger ait même la chance de poser le pied sur notre sol. — (Du Herald, de Montréal, 31 octobre 1901).

Je pourrais aussi citer l'opinion qu'exprimait sir Charles TUPPER, en 1893, à Winnipeg :

Je nie que nous soyons un fardeau pour l'Empire. Je dis que si demain le Canada était enlevé à la Couronne d'Angleterre, si demain le Canada devenait une portion de la grande République qui nous avoisine, l'Angleterre ne pourrait réduire son armée d'un seul soldat, ni sa flotte d'un seul vaisseau

(Du Free Press, de Winnipeg, 22 septembre 1893).

Depuis la réunion du théâtre National, une autorité éminemment compétente a affirmé de nouveau la nécessité de venir chercher aux colonies des recrues pour la marine anglaise.

Page 1