CABLE TRANS-PACIFIQUE
La conférence impériale du Jubilé avait discuté l'urgence de cette question. Les délégués coloniaux n'étaient pas arrivés à une entente absolue — les autorités britanniques leur ayant évidemment laissé entrevoir que les colonies devraient défrayer la plus grosse partie des frais du posage et de l'entretien de ce cable, pourtant si utile à l'Angleterre. Après un an de pourparlers, les colonies australiennes décidèrent de payer les huit dix -huitième s du coût total ; et en 1899, le Canada consentit à assumer le paiement de cinq dixhuitièmes ; ceci laissait à la charge du gouvernement britannique cinq dix-huitièmes du coût de l'entreprise — c'est-à dire une part égale à ceHe du Canada.
Le gouvernement britannique, après beaucoup de tiraillements et de réticences, offrit de garantir cinq dix-huitièmes du déficit possible dans les revenus, ' 'pourvu que les dépêches du gouvernement impérial eussent la priorité sur les autres et qu'elles fussent expédiées à un taux moindre de moitié. ' ' De contribution de capital il n'était plus question.
Sir Sandford FLEMING, le prophète de cette grande entreprise, écrivit une lettre indignée qui parut dans le Globe, de Toronto, le 8 mai 1899. L'éminent ingénieur qui, entre parenthèses, est un impérialiste convaincu, indiqua cinq motifs de protestation contre cette décision des autorités britanniques. Il accusa ouvertement le gouvernement anglais de déni de parole, d'absence injustifiable d'égards à l'endroit des colonies et il termina en disant :
Ceci constitue une démarche absolument rétrograde au point de vue du mouvement impérial qui a pour but de resserrer les liens qui unissent la mère patrie et les colonies.
Il fallut encore deux ans de négociations nouvelles pour amener le gouvernement impérial à récipiscence. En août dernier, M. Austen CHAMBERLAIN, Secrétaire-Financier de la Trésorerie, proposa enfin un bill autorisant le gouvernement britannique à assumer la responsabilité des cinq dix-huitièmes du coût de l'entreprise. Il a donc fallu plus de quatre a?is aux autorités britanniques pour se décider à faire payer aux contribuables anglais une somme égale à celle que nous allons nous-mêmes verser dans le fonds de cette entreprise impériale.
Il est utile, je crois, de mettre en regard l' attitude du Parlement canadien et celle du Parlement britannique sur cette question.
I^e 25 juillet 1899, l'honorable M. MUL/OCK saisit la Chambre des Communes d'une proposition permettant au gouvernement canadien d'assumer la responsabilité des cinq dix-huitièmes des obligations à émettre pour constituer le capital nécessaire à l'entreprise — le chiffre total de ces obligations ne devant pas dépasser ^1,700, 000. L,e Canada s'engageait également à solder, dans la même proportion, sa part des intérêts à accroître sur le capital et du déficit possible de l'administration. Il expliqua que les colonies de la Nouvelle Zélande, de Queensland, de la Nouvelle- Galles du Sud et de Victoria avaient assumé chacune la responsabilité de deux dixhuitièmes, formant pour ces quatre pays, huit dix-huitièmes ; et que la Grande-Bretagne parferait la différence, soit cinq dix-huitièmes. (Dédales, House of Commons, 1899, Vol. III, page 8,354.) E ajouta que le bureau de direction se composerait de huit membres ; et qu'en tenant compte de la contribution proportionnelle des parties contractantes, l'Australasie aurait droit à 3 5/9 de la représentation, le Canada â 2 2/9, et la Grande-Bretagne à 2 2/9 également.
Le centre principal de cette entreprise, déclara-t-il, se trouvant en Angleterre et le gouvernement britannique ayant un intérêt considérable dans l'administration, il a fallu tout d'abord régulariser la base de représentation des gouvernements respectifs
L'Australasie a abandonné la fraction de cinq neuvièmes, et nous, celle de deux
neuvièmes, afin d'accroître d'autant la part de la Grande-Bretagne qui aurait été rigoureusement de deux et deux-neuvièmes. Ainsi, l'Australasie sera représentée par trois délégués, la Grande-Bretagne par trois et le Canada par deux, formant le chiffre total de huit (pages 8,354-5.)
Comme toujours, le lion reçoit la part du lion.
Sir CHARLES TUPPER, leader de l'opposition, dit :
Au point de vue des intérêts de l'Empire, j'estime que l'Angleterre se
serait déshonorée si elle avait perdu l'occasion opportune d'assumer sa part de cette entreprise et de la conduire à bonne fin en unissant ses efforts à ceux de l'Anstralie et
du Canada On ne saurait exagérer l'importance de ce projet au point de vue de
l'Empire. En supposant même qne le succès financier fût nul et que la dépense de deniers fût entièrement faite sans espoir de retour, l'Angleterre pourrait se voir forcée, à brève échéance peut-être, de faire une dépense trois fois plus élevée afin de réparer quelque désastre qu'elle pourrait éviter si ce cable trans-Pacifique était en opération. Pour l'Australie c'est une question d'importance absolument vitale ; c'est une œuvre
qui peut assurer d'une manière absolue non seulement la sécurité de son commerce, mais même celle de son territoire. Il est d'un intérêt immense pour l'Angleterre qu'elle puisse entretenir des communications secrètes et confidentielles sur les sujets les plus importants, entre le siège du gouvernement à Londres et le Canada et l'Australie, sans être inquiétée par une intervention étrangère et sans que les communications télégraphiques puissent être interceptées. — (Page 8,366.)
Plusieurs discours, chantant à l'unisson les gloires de l'Empire, furent prononcés des deux côtés de la Chambre. M. John CHARL,- TON, M. P., fut seul à combattre le projet.
Cette résolution donna naissance à V Acte du cable trans- Pacifique \ 1899, (62-63 Vie, Chap. 3.)
L,' année suivante, vint la nouvelle que le gouvernement britannique faisait défaut à ses promesses, ainsi que l'indique la lettre de sir Sandford Fleming qu'on vient de lire. M. BEIXOURT, député de la ville d'Ottawa, en fit le sujet d'un débat à la Chambre des Communes. Il donna lecture de résolutions adoptées par le Board oj T?ade, d'Ottawa, appuyant sur la nécessité de pousser l'entreprise à bonne fin ; et il déclara que
les obstacles provenaient surtout de l'opposition suscitée par la Compagnie de
Télégraphe Eastern Extension qui jouit d'un monopole absolu [Debates, 1900,
Vol. III, page 7041.)
Sir CHARLES TUPPER :
Nous reconnaissons tous, je crois, que l' établissement d' un cable trans- Pacifique allant de Vancouver ou de Victoria jusqu'en Australie est une entreprise d'une importance urgente, non seulement pour le commerce, mais au point de vue stratégique. Il est impossible, à mon avis, d'exagérer son importance pour l'Australie. Cette entreprise offre également un grand intérêt au Canada, au point de vue du commerce et à tous les
autres points de vue ; il offre un intérêt plus grand encore au Royaume-Uni
Au cas d'une guerre entre l'Angleterre et une autre puissance européenne, les communications avec l'Australie pourraient être facilemeni interceptées et l'ennemi pourrait faire un mal considérable avant qu'on puisse en avoir connaissance. Le Canada n'y trouve pas un intérêt aussi immédiat ; mais le Canada est une partie intégrante de l'Empire et, à ce titre, il possède un intérêt considérable dans tout ce qui peut tendre à rendre plus intime les relations commerciales et les communications qui relient les
diverses parties de l'Empire Le Canada a fait tout ce qu'on peut exiger de lui ;
et il serait vraiment déplorable qu'une des parties intéressées tît une démarche quelconque sans avoir obtenu le consentement absolu et l'approbation des autres parties
(pages 7048-49.)
Ces dernières lignes faisaient allusion à un contrat que les gouvernements de Victoria et de la Nouvelle-Galles avaient, disait-on, récemment conclu avec la compagnie Eastern Extension.il fut établi ensuite que cette rumeur était bien fondée.
M. MUL/OCK, qui s'est constitué le champion de ce projet au Canada, ne déguisa pas ses inquiétudes :
Je ne puis concevoir qu'il y ait l'ombre de vérité dans cette rumeur et que le gouvernement impérial n'ait pas accordé toute sa confiance au gouvernement canadien. Je considère, comme le leader de l'opposition, que l'échec de ce projet serait une calamité nationale. L'honorable député a peut-être raison lorsqu'il dit que cette entre-
prise intéresse surtout l'Australie. C'était aussi mon opinion lorsque j'ai commencé à m'occuper de ce projet, et ce n'est pas sans peine que j'ai découvert l'intérêt que le Canada y trouve. Mais en étudiant la question, j'en ai conclu que nous étions tous associés dans une entreprise commune ; et sans calculer minutieusement l'intérêt relatif des diverses parties de l'empire, je crois que c'est un projet qui intéresse l'empire à tel point que si le Canada doit s'associer aux entreprises impériales, nous devons donner un appui sans réserve à ce projet, quelle que soit la mesure des intérêts que nous y possédons (Pages 7050-51.)
Comme d'habitude, le Canada joue le rôle du bon gogo qui paie. Il est assez amusant de constater le zèle avec lequel nous donnons notre appui et nos deniers dans un projet où l'Angleterre et l'Australie, qui doivent recueillir tous les bénéfices, font surgir tous les obstacles et sont la cause de tous les délais.
Nous n'en sommes par restés là. A la dernière session, le gouvernement fit amender V Acte du Cable tr ans- Pacifique afin d'élever le chiffre total des obligations de 1,700,000 à 2,000,000 de livres sterling — le Canada devenant responsable de cinq dix-huitièmes de de cette dette supplémentaire. Le beau de l'affaire c'est la raison qu'a donnée M. Mulock pour accroître ainsi notre part de responsabilité. Il déclare que la compagnie Eastetn Extension avait acquis de nouveaux droits en Australie, — chose invraisemblable à ses yeux, l'année précédente — et que les directeurs du Cable trans- Pacifique se trouvaient forcés de payer une indemnité à cette compagnie. (Deôates, House of Commons, J901, vol. I, pages 896-897). En d'autres termes, on nous fait payer cinq dix-huitièmes des deniers qu'il a fallu prélever pour racheter la mauvaise foi de deux des parties les plus intéressées dans l'entreprise. Il est impossible de concevoir une manière plus parfaite de nous faire jouer pour la plus grande gloire de l'Empire !
Rendons-nous maintenant à Westminster.
Le 31 juillet dernier, M. Austen CHAMBERLAIN, secrétairefinancier de la Trésorerie, saisit la Chambre d'une résolution autorisant le gouvernement britannique à faire une avance de 2,000,000 de livres sterling pour l'établissement du cable trans-Pacifique ; — le Canada et l'Australie devant rembourser leur part proportionnelle, ainsi que je l'ai expliqué plus haut.
Les législatures coloniales, dit-il, ont adopté des Actes déterminant la part qu'elles doivent payer des intérêts à accroître, du fonds d'amortissement et du déficit qui pourra se produire dans le coût de l'administration, déduction faite des revenus, durant les premières années de la mise en opération de ce cable et le gouvernement ne pouvait et ne voulait pas refuser inconsidérément sa coopération dans cette grande entreprise impériale lorsque ces colonies autonomes la lui demandaient. Il nous est aussi très avantageux d'avoir à notre disposition une ligne autre que celle qui nous relie déjà à l'Australie : nous pourrons ainsi expédier nos dépêches sans toucher le sol étranger Le gouvernement de Sa Majesté a donc conclu un arrangement avec les colonies et assumé sa part de cette grande entreprise impériale, à cause de l'importance stratégique de ce cable en temps de guerre, à cause de son importance commerciale en temps de paix, et à cause aussi de l'intérêt profond qu'y trouvent les gouvernements du Canada, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande (P. D., vol. 98, p. 778.)
L,e 12 août, le bill subit sa seconde lecture :
M. FLYNN : ., Il n'y a pas un seul argument en faveur de cette entreprise.
C'est une nouvelle manifestation de cet impérialisme de pacotille — {shoddy imperialism) — qu'on nous sert à tout propos à la Chambre depuis deux ans. ..(P. D., vol. 99, p. 485.)
M. HENNIKER HEATON : Je laisse à d'autres le soin de discuter les
conditions du contrat. Tout ce que je sais, c'est que le gouvernement canadien fait la part du lion dans l'entreprise. Je sais que c'est l'intention du gouvernement du Canada — et j'espère que c'est aussi celle du gouvernement anglais — de poser un cable entre l'Angleterre et le Canada ; et je prévois le jour où nous pourrons envoyer des dépêches à douze sous aux Indes, à un schilling en Australie et à deux sous en Amérique. Je suis convaincu que ce jour viendra ; et je considère le projet qui nous est aujourd'hui soumis comme une démarche importante vers la destruction d'un des monopoles les plus gigantesques que le monde ait vus et aussi vers la consolidation de l'empire, (pages 487-488.)
M. Austen CHAMBERLAIN :. . . .C'est la première fois que nos grandes colonies autonomes s'adressent à nous en offrant d'unir leurs efforts aux nôtres dans une
grande entreprise commerciale Nous considérons que notre pays possède un intérêt
considérable, sinon un intérêt aussi immédiat que celui des colonies, à activer les relations commerciales et à rendre plus faciles les communications par cable. Nous considérons que l'existence de ce cable nous sera particulièrement avantageuse en temps de guerre ; et nous demandons à la Chambre de ratifier l'arrangement que nous avons conclu pour mener cette entreprise à bonne fin et que le gouvernement de chacune des colonies intéressées a déjà ratifié. Cette entreprise consacrera, je l'espère, avec un succès permanent, la coopération des colonies et de la mère-patrie, (pages 494-495.)