‹ Brochures diverses (volume 2)Chapitre 87 sur 289 · NICARAGUA · texte numérisé non relu

NICARAGUA

Ce n'est pas ici le lieu ni le moment de discuter ces deux questions importantes. Je veux seulement rappeler les preuves nombreuses d'amitié officielle que la Grande-Bretagne a prodiguées à nos voisins des Etats-Unis, surtout au moment de leur guerre avec l'Espagne. L'Angleterre a obtenu le consentement des autorités américaines à l'arbitrage du Venezuela, leur coopération en Chine et leur neutralité au Sud-Africain. Néanmoins, le gouvernement britannique n'a pas fait le moindre effort pour nous obtenir un règlement à l'amiable des frontières de l'Alaska ou même le renvoi de la question à un tribunal d'arbitrage.

[1] Voir le Star, de Montréal, 26 octobre 1901, et le Herald, de Montréal, 30 octobre-

Après que le Congrès anglo-américain eût siégé six mois, sans résultat apparent, l'un des plénipotentiaires britanniques, sir LOUIS DAVIES, ministre de la Marine au Canada, déclara naïvement qu'il avait été forcé d'écrire " un gros volume " afin de convaincre les autorités anglaises qu'elles devaient soutenir nos prétentions plutôt qu'aider les Américains contre nous (i). Une telle déclaration, venant au moment même où nous protestions si hautement, en paroles et en actions, de notre amour sans bornes pour l'Angleterre, a dû convaincre davantage les hommes d'Etat américains que leur refus de faire droit aux demandes les plus légitimes du Canada ne les entraîneraient dans aucune complication sérieuse vis-à-vis du gouvernement britannique.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce gros volume de sir Louis Davies n'a pas même accouché d'une souris.

M. DAVID MILLS, ministre de la Justice, vient d'écrire de savantes dissertations sur ' ' La Doctrine Monroe et le Canal Interocéanique " (2). L'autorité de M. Mills sur les questions constitutionnelles et internationales est incontestable. Il établit très nettement les droits de la Grande-Bretagne et la futilité des prétentions américaines.

Les dispositions du traité Clayton-Bulwer, dit-il, sont d'un intérêt vital pour le Canada ; et le gouvernement du Royaume-Uni ne doit pas, — {must not) — pour aucune considération politique, sacrifier les intérêts du Canada et l'avenir de l'Empire britannique sur le continent (page 413).

Les journaux d'Angleterre ont commenté ces articles et en ont fait le plus grand éloge. A peine M. Mills avait-il manifesté sa pensée que tout l'Empire recevait la nouvelle que le gouvernement du Royaume-Uni avait "sacrifié les intérêts du Canada et l'avenir de l'Empire britannique". Si la presse de la métropole avait reconnu franchement que les embarras du Sud-Africain avaient forcé l'Angleterre à abandonner ses droits à Nicaragua, personne n'y aurait pu faire objection ; — et le gouvernement canadien moins que tout autre, lui qui avait tant fait pour encourager la mère-patrie dans sa folle politique de guerre et si peu pour l'aider à en sortir en lui conseillant de faire la paix en temps opportun. Mais au lieu de conserver une attitude discrète et et de se soumettre modestement à l'action de circonstances incontrôlables, les journaux de Londres se sont fait un panache absolument grotesque de cet abandon des droits de l'Angleterre et du Canada — et M. Mills et le Canada restent Gros- Jean comme devant.

(1) Voir le Herald, de Montréal, 31 octobre 1899.

(2) Voir Empire Revieio, de Londres, novembre et décembre 1901.

Cette explosion d'allégresse a donné sur les nerfs de nos loyalistes canadiens. Le 5 décembre, le Citizen, d'Ottawa, l'un des principaux organes du parti tory, publia un article très sensé intitulé : "Réjouissances intempestives" (Ill-timed Effusioii) . En voici un passage :

Les commentaires de la presse anglaise sur le message du président Roosevelt sont de nature à causer aux Canadiens loyaux une douleur profonde et étendue. La plupart des journaux, dit le correspondant dans sa dépêche télégraphique, "signalent le ton triomphal que prend le président pour traiter de la question du canal ;' ' mais la presse anglaise presque tout entière manifeste moins d'ennui à ce sujet que le désir d'applaudir servilement et de se complaire à tout prix dans toutes les paroles du président et même dans la manière dont il s'exprime Ces journaux semblent avoir

éloigné complètement de leur esprit l'idée qu'en faisant ces concessions énormes sur la question du canal, on aurait dû arracher quelque compensation pour le Canada sous forme d'un règlement des frontières de l'Alaska.

L/ article dit ensuite que tant que les Anglais ont regardé les Etats-Unis comme une nation au berceau, ils en parlaient toujours

sur un ton protecteur, bien fait pour irriter toute nation qui se respecte ....

Maintenant que ce pays est devenu riche et arrogant, .... au lieu d'exercer sur lui une action modératrice par une diplomatie ferme et par une critique franche mais amicale, la Grande Bretagne rampe, admire et s'apaise.

Cet article fut suivi d'une lettre, signée "H.", qui parut le lendemain, occupant la place d'un premier-Ottawa, sans aucune réserves ni commentaires de la part du journal. L'article est intitulé: " La Position du Canada dans V Empire ." C'est une remontrance en règle à la bien-aimée mère-patrie, dans un langage d'une vigueur telle que, tombant des lèvres d'un rebelle de ma sorte, tous les champions du loyalisme — le Citizen en tête — n'auraient pas manqué de le couvrir de malédictions.

Je ne puis résister à la tentation d'en citer quelques extraits :

Un grand nombre de nos principaux organes représentent la Grande

Bretagne comme une mère indulgente, nous protégeant de son armée, de sa marine et de son grand prestige ; — et le Canada, comme un vassal égoïste et ingrat, acceptant tout et ne contribuant en rien à la défense de l'Empire.

Les écrivains qui calominent ainsi leur propre pays ont peu profité de leur étude de l'histoire. Où et quand, depuis quatre-vingt-sept ans, l'Angleterre nous a-t-elle protégés ou a-t-elle pris notre cause en mains ?

Vient alors l'énumération des conflits où l'Angleterre a sacrifié nos droits, ou en a trafiqué à son propre bénéfice; il ajoute :

J'affirme sans hésiter que dans le règlement de chacune des disputes entre l'Angleterre et les Etats-Unis, le Canada a été la victime. Ainsi qu'Artemus Ward, prêt à sacrifier tous les parents de sa femme sur l'autel de la patrie, le gouvernement impérial a sacrifié joyeusement les intérêts du Canada pour entretenir des relations amicales avec les Etats-Unis.

Grâce à sa situation géographique, l'armée et la marine de l'Angleterre n'offrent

au Canada qu'une protection très incertaine, sinon nulle Le seul ennemi possible

que le Canada puisse redouter, c'est sa voisine sur ce continent, c'est la puissante

République. La force et le prestige de la Grande-Bretagne n'ont pas réussi jusqu'ici à nous protéger contre le» empiétements des Etats-Unis ; et si cette protection fut jamais possible dans le passé, elle cesse rapidement de l'être, — si toutefois elle n'est pas complètement évanouie

Nous faisons beaucoup plus pour l 'Angleterre que l'Angleterre n'a fait pour le Canada pendant près d'un siècle. Tandis que le Royaume-Uni nous ouvre ses marchés à des termes égaux à ceux qu'il offre aux pires ennemis de l'Empire, nous accordons au commerce britannique une faveur considérable. Tandis que depuis sa dernière guerre contre les Etats-Unis, l'Angleterre n'a jamais adopté une attitude ferme pour nous protéger contre la rapacité de nos voisins, les Canadiens ont risqué leur vie, ont versé leur sang et se sont taxés joyeusement pour soutenir le prestige de l'Empire

Il est grand temps que les Canadiens deviennent, non pas moins loyaux, mais plus patriotiques. Nous n'avons, sans doute, aucun droit de condamner la politique du gouvernement impérial ; cette politique s'est inspirée de l'intérêt, ou au moins de ce qu'on a cru être l'intérêt, de l'Empire tout entier ; — mais nous devons envisager hardiment la réalité : c'est que dans tous les conflits d'intérêts entre les Etats-Unis et le Canada, nous ne devons attendre ni sympathie ni appui du gouvernement impérial. On nous demandera de rester fidèles à la politique traditionnelle de Downing- Street et de nous sacrifier nous-mêmes à l'avantage de l'Empire et au maintien des relations cordiales entre l'Angleterre et la grande République américaine.

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