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ÉMIGRATION BRITANNIQUE AUX COLONIES

Voici une démonstration évidente de l'indifférence du peuple et des autorités britanniques à l'endroit des colonies, quand les intérêts de la Grande-Bretagne ne sont pas en jeu. On y verra aussi combien ridicule est la posture servile que certains hommes publics et quelques journaux du Canada croient devoir prendre devant l'attitude dédaigneuse de leurs maîtres de lyondres.

Dans une lettre qu'il écrivait au Tïw^y, de Londres, en septembre dernier, l'honorable G. W. ROSS, premier-ministre d'Ontario, parlait de l'émigration du peuple anglais. Il prouva, à l'aide de chiffres, que depuis dix ans la masse des émigrants britanniques s'était dirigée vers les Etats-Unis : 520,000 sur 726,000, c'est-à-dire 72 pour cent ; tandis que 90,000 seulement, soit 13 pour cent, sont venus dans l'Amérique anglaise. Il fit valoir avec éloquence les avantages que vaudrait à l'Empire l'émigration aux colonies britanniques du surcroît de la population du royaume ; et il suggéra, pour atteindre ce but, "l'enseignement de la géographie et des ressources de l' Empire britannique. " (1)

Le Canada deviendrait un centre d'approvisionnement alimentaire pour l'Empire et un admirable champ de recrutement pour l'armée et la marine. De plus — et ceci est d'une haute importance — en ajoutant à notre population le genre d'immigrants qui nous viendraient du Royaume, l'attachement des Canadiens à l 'Empire se trouverait accru d'une manière considérable et permanente. — {Tintes, 9 septembre 1901.)

(1) Il est intéressant de noter que le major-général FRENCH a aussi conseillé au peuple anglais cet " enseignement de la géographie " comme le moyen de mieux connaître les ressources de guerre qu'on pourrait trouver aux colonies. [Voir chap. IV, pages LXXX-LXXXl].

Je me demande si cette dernière phrase indique chez le premier ministre d'Ontario le pressentiment de la répugnance que les Canadiens-Français éprouvent à l'endroit de la nouvelle politique centralisatrice de la Grande-Bretagne ? Quoiqu'il en soit, il parut à propos, même à un organe aussi impérialiste que le Times, de refroidir le patriotisme de M. Ross. Dans un article à ce sujet, le Times, parlant de l'émigrant britannique, disait :

Ceux qui quittent le pays pour aller aux Etats-Unis n'appartiennent pas tous, assurément, au type ou à la catégorie que décrit M. Ross. Une proportion considérable est probablement d'une sorte telle que ni les Etats-Unis ni le Canada puissent désirer

beaucoup en faire leurs citoyens L'émigrant n'est pas d'ordinaire l'artisan bien

élevé et aisé, "instruit à grands frais dans nos écoles et habitué aux méthodes industrielles de nos maisons d'enseignement technique et de nos manufactures" — [paroles

empruntées à la lettre de M. Ross] S 'il va aux Etats-Unis plutôt qu'au Canada,

qu'au Sud- Africain ou en Australie, c'est probablement pour lui une question de latitude et de longitude beaucoup plus que de drapeau. L'Afrique du Sud est fermée pour le moment, bien que nous espérions qu'on y trouvera, avant longtemps, de nouveaux champs d'action et des perspectives plus brillantes. L'Australie est très loin, tandis que le continent américain est relativement près de nous. Nous savons que le Canada n'est pas '* Our Lady of thc Snows " ; mais rien ne peut changer le fait que les Etats-Unis sont au sud du Canada ni l'influence que cette circonstance exerce sur le courant d'émigration. Même si le Canada faisait partie des Etats-Unis ou si le drapeau biitannique flottait sans conteste depuis l'océan Arctique jusqu'au golfe du Mexique, le courant de l'émigration européenne n'en continuerait pas moins à se diriger vers les latitudes moyennes du continent nord-américain. Même en améliorant " l'enseignement de la géographie et des ressources de l'Empire britannique, " on ne peut changer le fait primordial que les zones tempérées conviennent davantage au peuple des Iles Britanniques.- — (Times, n septembre 1901.)

On remarquera qu'entre les trois grands groupes de colonies autonomes de l'Angleterre, le Canada apparaît, dans cet article du plus grand journal de Londres, comme le moins propre à l'établissement de colons anglais. Tout ce qu'on signale au Sud-africain, ce sont les inconvénients temporaires qui résultent de la guerre ; et quant à l'Australie son éloignement semble être le seul obstacle. Mais on décrit le Canada comme n'ayant pas l'avantage d'être situé dans une "zone tempérée." %

Mais si les autorités britanniques se montrent indifférentes à l'endroit de l'émigration au Canada, elles déploient plus de zèle au Sud- Africain, pour l'excellent motif qu'il y a là des intérêts britanniques à servir. Le 2 juillet dernier, le Globe, de Toronto, publiait cette dépêche d'Ottawa :

Il nous arrive d'Angleterre que le gouvernement impérial accorde son approbation à un projet d'immigration au Sud- Africain, subventionné par l'Etat, Cette nouvelle sera accueillie avec beaucoup de regrets au Canada et aux autres colonies qui cherchent à faire venir des Iles Britanniques des colons qui s'établissent sur nos terres en triche et les cultivent. Après les sacrifices que les colonies ont faits en donnant leur sang et leurs deniers pour aider la mère-patrie,, il semble que ce soit une maigre récompense que de voir l'Angleterre activer du poids de son influence l'émigration au Sud- Africain. Le Canada a particulièrement raison de s'en trouver blessé

Ces "regrets" du Globe ne l'empêchèrent pas de renouveler ses démonstrations empressées envers la mère-patrie très peu de jours après que cette " maigre récompense " de nos sacrifices lui fût annoncée.

Le 20 juillet, passant en revue les discours du Dominion Day Di7i?ier, à Londres (1), l'organe libéral disait :

Evidemment, M. Chamberlain a mesuré la grandeur de cette question de l'unité impériale ; et il ne veut pas que l'idéal suprême soit anéanti par un empressement et

un zèle exagérés à l'atteindre Il est reconnu que ce mouvement vers l'unité doit

être spontané de la part des colonies La création d'un corps constitutionnel,

régulièrement composé de parties autonomes convergeant vers un centre commun, offre des difficultés tellement considérables qu'il n'est peut-être pas sage, à l'heure actuelle, même d'en désirer l'organisation. Si cette œuvre doit jamais s'accomplir, elle doit être le dernier pas plutôt que le premier dans la voie de l'unité impériale. Le premier ou l'un des premiers, ainsi que nous l'avons déclaré déjà à plusieurs reprises, est la préparation d'un plan de défense impériale par lequel les grandes colonies commenceront à supporter une part du lourd fardeau qui a, jusqu'ici, pesé exclusivement sur la mère-patrie. Lorsque cette réforme très importante sera accomplie, nous serons sur un un terrain plus égal pour aborder la mère-patrie et entamer des négociations subséquentes afin d'accomplir une union plus intime.

Le Globe est mûr pour l'impérialisme idéal !

" Donnons d'abord à l'Angleterre des soldats et des impôts ; — et

ensuite on verra. Et si le gouvernement britannique fait quelque

tort au Canada, exprimons-lui des "regrets" respectueux ; mais assurons-le au plus tôt que nous sommes toujours prêts à en endurer davantage. ' '

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