MOTIFS ET OBJETS DE L’INTERVENTION
Pensée personnelle de M. Wilson.
En commençant cette étude, j’avais songé à consacrer un chapitre spécial à l’analyse des motifs de l’intervention américaine, ou, plus exactement, des objets pour lesquels les Etats-Unis vont se battre. Mais je m’aperçois qu’en recherchant les causes qui ont amené un grand nombre d’Américains, partisans de la paix, à accepter la déclaration de guerre, j’ai virtuellement indiqué les objets de l’intervention autant que les motifs subjectifs qui ont entraîné le président et la nation. Il suffit maintenant d’en résumer l’énumération en tenant compte surtout de la pensée d président Wilson. C’est lui qui, vraisemblablement, décidera de la politique de guerre des Etats-Unis, comme il a dirigé leur politique de paix et de neutralité.
Théoriquement, les Etats-Unis n’ont déclaré la guerre à l’Allemagne qu’à cause du torpillage des navires américains par les sous-marins allemands. En rigoureuse logique, ils devraient donc se tenir disposés a faire la paix dès que l’Allemagne se déclarerait prête à leur donner raison sur ce point. Mais les Alliés n’ont pas à redouter cette éventualité. D’abord, il est peu probable que l’Allemagne cède aux justes exigences des Etats-Unis : elle s’y est refusée avant ta déclaration de guerre du président, tout en sachant très bien que cette .déclaration siérait la conséquence inévitable de son refus. Mais il y a plus que cela. Ainsi que je l’ai indiqué précédemment, lorsque M. Wilson a prononcé son discours du 22 janvier, il savait la guerre inévitable. Sans la provocation des attaques sous-marines - — motif national, égoïste si l’on veut, de l’intervention — le président n’aurait vraisemblablement pas déclaré la guerre. Mais la guerre une fois déclarée, pour le motif d’intérêt national, le président reprend son programme tout entier. C’était son programme de paix ; ce devient son programme de guerre. On peut donc dire que le discours du 22 janvier contient l’énumération complète des objets pour lesquels les Etats-Unis se battent — réserve faite des modifications apportées à ce programme par le message de guerre. Les articles de ce pronunciamento, on s’en souvient, peuvent se ramener à quelques propositions concrètes: pas de conquêtes, liberté de chaque nation de se gouverner à sa guise, libre acquiescement des peuples à la forme de leurs gouvernements respectifs, liberté des mers, limitation des armements, substitution d’un accord international au système des coalilions rivales. Je supprime à dessein celui de ces articles qui a suscité
le plus de protestations dans les pays aujourd’hui alliés aux Etats-Unis et dans la presse qui porte aux nues l’homme d’Etat qu’elle vilipendait il y a trois mois à peine. Cet article, c’est la “paix sans victoire”. Il est encore difficile de déterminer dans quelle mesure le chef de la nation en guerre restera fidèle à ce dictum de l’arbitre de la paix. En tout cas, nous le retrouverons lorsque nous examinerons les conséquences probables de l’intervention américaine.
“Affranchissement” des peuples.
Sur l’affranchissement des “petites nationalités”, dont on fait si grand état dans les pays alliés et chez nous, le président a toujours été d’une extrême sobriété. Son discours du 22 janvier ne parlait que de la Pologne. La révolution russe va sans doute faciliter la libération de cet intéressant pays. Et encore ! Une récente dépêche de Pétrograd semble indiquer que la Russie révolutionnaire n’est pas toute prête à renoncer aux avantages substantiels de la victoire L De la Belgique, M. Wilson a sans doute jugé que sa complète restauration est toute décidée d’avance. Ce n’est pas, d’ailleurs, la concession la plus difficile à faire accepter aux Allemands eux-mêmes. Mais l’Alsace-Lorraine ? Le silence systématique des Anglais et des Américains, sur ce point capital pour la France, est de mauvais augure 2. Espérons que la France ne sera pas jouée par ses alliés, comme elle l’a été en d’autres occasions — à la suite de la guerre de Crimée, par exemple. Et l’Irlande ? C’est ici que le rôle de l’influence anglaise devient décisif. La démarche directe de deux cents congressmen auprès du gouvernement britannique paraît avoir été assez mal accueillie dans la presse de Londres. Et pourtant, j’ai tout lieu de croire que l’initiative de cette démarche est de source toute anglaise, et même de source officielle. Le danger, pour l’Irlande, c’est que le gouvernement américain n’intervienne en sa faveur que dans la juste mesure où le gouvernement britannique le trouvera utile à ses manoeuvres parlementaires, et dans les termes mêmes que dictera la diplomatie anglaise. On a là un indice frappant de l’emprise des in-
1 Cette dépêche, en date du 26 avril et publié dans la Gazette du 30, faisait principalement allusion à la question de Constantinople; mais elle mettait les Américains en garde, généralement, contre l’idée préconçue que la Russie républicaine est prête à renoncer à toute conquête.
2 Depuis que ces lignes ont été écrites, Lord Robert Cecil a dit un mot de l’Alsace- Lorraine, dans le discours qu’il a prononcé le 16 mai afin d 'expliquer le programme de “paix sans annexions et sans indemnités” du nouveau gouvernement russe. Parlant de la Pologne, de l’ Alsace-Lorraine et de l’Italie irrédentiste, il aurait dit: “Could Great Britain commit herself to a policy of non-annexation in these cases ?” Cette formule interrogative n’est guère compromettante. Du reste, Lord Robert Cecil a joué, jusqu’ici, dans le Cabinet de Londres, le rôle d’attacheur de grelots. Il formule les propositions extrêmes, que le gouvernement se réserve d’adopter ôu de rejeter, selon le courant de l’opinion publique. Ce rôle est traditionnel dans la politique anglaise. Lord Palmerston l’a joué en maintes circonstances, souvent avec succès; mais, en 1851, lorsqu’il adhéra au Coup d’Etat de Louis Napoléon, il y laissa sa tête. Cette déclaration de Lord Robert, loin d’être rassurante, devrait plutôt éveiller la vigilante attention de ceux qui croient à la légitimité de la reprise de l’Alsace-Lorraine par la France.
fluences anglaises à Washington. Ce résultat est d’autant plus probable que les Irlando-Araéricains, irrémédiablement divisés, sont devenus incapables d’exercer une action décisive sur leur gouvernement.
Objets “nécessaires” ou “désirables.”
Quant aux autres articles du programme du président, jusqu’à quel point est-il prêt à exiger leur adoption par le congrès qui réglera 'les conditions d’après-guerre? En d’autres termes, quels sont les objectifs vrais de l’intervention américaine, ceux pour lesquels le président luttera jusqu’au bout ? M. Wilson, je l’ai noté, est un opiniâtre, mais un opiniâtre intelligent. “C’est un véritable autocrate,” me disait l’un de ses fervents admirateurs ; — en quoi il ressemble à beaucoup d’autres champions de la démocratie et du “libre consentement des gouvernés”. Il a aussi prouvé qu’il possède à un rare degré les qualités de persuaü et de patience qui lui permettent d’amener à ses vues les chefs
il ion et les masses populaires, dans son pays ou ailleurs. Tout de même, son pouvoir est limité; et il est assez pratique pour savoir proportionner ses exigences à T étendue de son pouvoir. D’ores et déjà, Ton peut être certain qu’il a départagé, dans son esprit, les conditions de paix qu’il se propose d 'exiger et celles qu’il se bornera à proposer, résigné d’avance à y renoncer s’il ne peut amener les gouvernements des autres puissances à y consentir.
Quelqu’un qui connaît bien le président, sinon sa pensée, appelait cela les conditions nécessaires et lus conditions désirables. M. Wilson, présumait-il, classe dans la première catégorie, — celle des conditions nécessaires — la liberté des mers, teille qu’interprétée dans ses notes à l’Angleterre et à l’Allemagne, l’accord international et la démocratisation des gouvernements. A la suite de mon interlocuteur, j’insiste sur le dernier point : il corrobore ce que j’ai dit précédemment de la passion démocratique de M. Wilson et de tous les Américains. Dans la seconde catégorie, — celle des objets simplement désirables — il rangerait à peu près tout le reste, y compris la libération de la Belgique et des autres “ petites nationalités” , et toutes les revendications de territoire ou rectifications de frontières. Comme je m’étonnais de cette prédominance de théories abstraites, fort discutables, sur des faits concrets, sur des injustices patentes ou des spoliations odieuses, je reçus cette réponse1: “Le président juge que le plus important est de tarir la source du mal, et d’empêcher de nouvelles guerres, de nouvelles spoliations, de nouvelles injustices. Ce résultat primordial ne peut s’obtenir que par le renversement des autocraties et le triomphe de la démocratie universelle. Ceci fait, il sera facile de remédier aux injustices présentes ou passées. Sans doute, s’il est possible d’obtenir immédiatement la réparation de ces injustices, le président s’y efforcera; mais il ne sacrifiera pas l’accessoire au principal.”
Quoi que l’on pense de cette thèse, elle suffit à démontrer que je n’avais pas tort de qualifier M. Wilson de doctrinaire. Elle n’est pas de nature à fortifier les espérances des peuples opprimés. Déjà l’Angleterre a démontré qu’elle n’est guère pressée de libérer l’Irlande. En France
même, on a mis une sourdine aux appels en faveur de la Pologne. Il ne faudra pas trop compter sur l'affranchissement de toutes les “petites nationalités”, même si leurs champions sont vainqueurs. Ils aviseront tout d’abord à leurs propres intérêts. On ne saurait les en blâmer — pourvu qu’ils ne dépassent pas la mesure — - ; mais on aurait tort d’entonner trop tôt le cantique de la délivrance des peuples. Il devient de plus en plus apparent que ce que les champions de la “liberté” entendent par “l’affranchissement des peuples”, c’est beaucoup moins la rupture des liens injustement imposés par les nations puissantes aux nations faibles que le renversement des trônes et le chambardement des monarchies. Tout “démocrate hérétique” que je suis, paraît-il, ce programme et cette perspective ne m’enthousiasment nullement.