‹ Brochures diversesChapitre 5 sur 58 · MODE ET VALEUR DE L’INTERVENTION · texte numérisé non relu

MODE ET VALEUR DE L’INTERVENTION

Les “bêtises” de l’Angleterre.

Etudions maintenant le mode d’intervention des Etats-Unis.

De quelle manière les Américains vont-ils combattre les Allemands ? Par quelles mesures le gouvernement et le Congrès vont-ils exécuter leur dessein de poursuivre la guerre jusqu’au triomphe des objets nécessaires qu’ils poursuivent?

Tout d’abord, qu’on se convainque bien d’une chose : les Etats- Unis ne feront pas la guerre à moitié. Le mot d’ordre du président : “Nous emploierons toutes les ressources du pays pour nous assurer la victoire”, va s’exécuter à la lettre. Maintenant qu’ils ont franchi le Piubicon, les Américains ne s’arrêteront pas à mi-chemin. De leurs ascendances anglaises, ils ont gardé la qualité dont les Anglo-Saxons se glorifient à juste titre et qu’ils désignent d’un mot brutal et significatif : doggedness. Au contact des nombreux éléments étrangers qui se sont ajoutés au vieux fond de race anglaise, ils ont acquis une clarté d’esprit et une célérité d’exécution qui font' généralement défaut à leurs cousins 'd’outre-mer. Avec 'l’usuelle franchise qui lui vaut le pardon de fautes nombreuses, M. Lloyd George disait récemment aux Américains : Votre tardive entrée dans la mêlée comporté un avantage précieux pour vous et pour nous; vous allez pouvoir profiter de nos bêtises (blunders) , en les évitant ; et Dieu sait “que nous les avons toutes commises !” A cette boutade du “dictateur”, un correctif s’impose : fussent-ils entrés en guerre le même jour que les Anglais, les Américains n’auraient pas commis foutes les bêtises ; et surtout, ils auraient manoeuvré beaucoup plus rapidement que les Anglais. J’ose prédire que, moins préparés encore que l’Angleterre ne l’était au début, les Etats-Unis vont faire, en trois mois, plus que la Grande-Bretagne n’avait accompli au bout de la première année de la guerre.

Le lendemain du jour où le Congrès a ratifié la déclaration de guerre du président, il a été saisi d’une série de projets de loi qui témoignent à la fois d’un grand sens pratique et d’une étude approfondie de tous les aspects et de toutes les exigences de la situation intérieure et extérieure. (Preuve additionnelle, notons-le en passant, de la conviction déjà ancienne du président et de ses ministres que la guerre était inévitable.)

Les “expériences” du Canada.

Un Canadien, un ministre, si je ne me trompe, a fait observer que le gouvernement américain a pu profiter de nos “expériences”. Ce brave homme eût mieux fait d’imiter la crâne modestie du premier ministre de la Grande-Bretagne. Comme célérité d’action, le gouvernement canadien a certainement damé le pion aux autorités britanniques. Mais en fait de “bêtises”, de grosses bêtises surtout, nos ministres n’ont rien à envier à leurs maîtres de Londres. Ils n’ont peut-être pas commis toutes les bêtises anglaises : mais ils en ont commis de pires. Et, surtout, ils n’ont rien fait, rien tenté, pour réparer ou atténuer leurs gaffes les plus désastreuses. On peut être sûr que le gouvernement américain ne suivra pas cet “exemple”.

En huit jours, le président et le Congrès ont pris des mesures énerrinu-.-s et radicales pour prévenir des abus qui existent ici depuis deux ans et demi — abus qui vont même en s’aggravant — - et pour résoudre des problèmes vitaux auxquels nos ministres et nos législateurs n’ont pas encore touché.

D’abord, les deux gouvernements sont partis de points initiaux radicalement opposés. L’emploi de “toutes les ressources” nationales pour assurer la victoire nationale • — victoire militaire et victoire économique — : tel est le programme initial du président. “'Mettre le Canada en banqueroute, pour aider la mère-patrie”, •c’est-à-dire un pays qui n’est pas le nôtre, tel est le mot d’ordre de la trahison nationale, donné dès 'le début par l’un de nos ministres. Et le parlement tout entier, rouges et bleus, s’est appliqué avec un soin remarquable à le rendre aussi réel que possible.

Dans l'application concrète, je me borne à signaler le contraste sur deux ou trois points capitaux.

Conscription “sélective” — Résistance économique.

Malgré la répugnance innée des Américains de toute catégorie pour le service militaire obligatoire, les membres du Congrès, à une forte majorité, n’ont pas hésité, sur les instances du gouvernement, à voter dès le début unie loi de conscription sélective. Us ont compris que c’était le seul moyen pratique et équitable d’organiser une armée effective, tout en réduisant au minimum les dangers de désorganisation économique. Tons les Américains que j’ai rencontrés, tous les journaux que j’ai lus, pacifistes ou interventionnistes, sont d’accord pour condamner l'enrôlement, si faussement appelé “volontaire”, qui se pratique ici : l'enrôlement par le chantage, l’intimidation, la séduction, les grotesques réclames de cirque, sans aucun égard aux exigences de l’agriculture et des industries aussi essentiélles à la victoire que le grand nombre de soldats.

Deux jours après la déclaration de guerre, le président faisait défendre aux fonctionnaires de l’Etat, aux employés des chemins de fer et télégraphes, etc., de s’enrôler -même volontairement. Ici, dans plusieurs ministères et dans nombre de fabriques ou de maisons de commerce, on force les employés à s’enrôler, sans tenir compte des exigences de l’ad-

ministration ou de l’industrie, non plus que de la compétence ou des charges particulières des “volontaires”; et on les remplace, ou l’on promet de les remplacer, par des soldats réformés, sans tenir compte de l’aptitude de ceux-ci à remplir les fonctions civiles qu’on leur confie.

Ici, c’est le triomphe du militarisme sous sa forme la plus dangereuse et la plus bête. Là-bas, c’est l'assujettissement de l’organisation militaire aux intérêts suprêmes de la nation.

Dans l’ordre économique, les autorités de Washington et plusieurs des gouvernements d’Etat ont déjà pris, pour activer la production agricole, des mesures pratiques qu’aucun de nos corps publics n’a encore songé à appliquer. Et tandis qu’au début de la guerre, nos modestes suggestions restèrent isolées et nous valurent même les injures et l’opprobre de la meute des “patriotards”, la presse américaine — jingoe, modérée ou pacifiste — est remplie d’articles et de lettres remarquables, consacrés à l’étude de cet aspect vital de la situation. Loin de s’en indigner et de les faire dénoncer par des journaux vendus et des gueulards au patriotisme verbeux et facile, les pouvoirs publics en profitent pour fortifier l’armature économique du pays.

Il serait facile de pousser la comparaison plus loin. Ces quelques exemples suffisent à démontrer toute la différence qui sépare la mentalité et les agissements d’une nation majeure, consciente de sa dignité, de ses devoirs et de sa force; et la légèreté d’une nation-enfant, d’un peuple en lisière, soucieux de plaire à ses maîtres avant de pourvoir à sa propre sécurité, et incapable d’agir — bien qu’il en ait le droit inconstestable et reconnu depuis cinquante ans — sans la direction et le mot d’ordre d’un pouvoir étranger. En d’autres termes, c’est toute la différence, dans leur application concrète à la solution des problèmes vitaux de la nation, entre le nationalisme et le colonialisme.

Ces observations préliminaires n’ont d’ailleurs pas pour objet principal d’établir une comparaison désavantageuse entre l’attitude et la conduite des gouvernants des deux pays. Elles étaient nécessaires pour bien établir la base du mode ou des divers modes d’intervention que les Etats-Unis vont probablement adopter.

Guerre par les armes et par l’or — Partisans de la

“grande armée.”

Du jour où la guerre est apparue comme inévitable, la première question qui s’est posée dans tous les esprits, c’est celle-ci : Que faire ? Tout d’abord, et c’est par là que l’attitude des gouvernants et du peuple américains diffèrent le plus des nôtres, tout le monde est tombé d’accord sur la nécessité de n’affaiblir en rien l’armature économique du pays. Mais, ceci réglé, et la guerre déclarée, deux courants contraires se sont immédiatement dessinés: l’un, favorable à l’organisation rapide d’une grande armée, à la mobilisation complète de toutes les forces utilisables, available, de terre et de mer; l’autre s’est porté vers l’organisation des armes économiques d’attaque et de défense. En d’autres termes, les uns veulent combattre les Allemands sur les champs de bataille, les autres

veulent les réduire par la famine et par la puissance de l’or américain mis au service des Alliés.

Dans les sphères dirigeantes, on dit: Both ways. C’est vraisemblablement ce qui va se produire. Mais comme il y a tout de même une proportion à déterminer, la lutte entre les partisans de la guerre armée et les tenants de la lutte économique est loin d’être terminée. En toute probabilité, elle va durer jusqu’à la fin de la guerre, même dans les régions officielles. C’est ici que plusieurs des germanophiles et des adversaires de l’intervention comptent prendre leur revanche.

A première vue, l’on serait tenté de croire que les sympathiseurs de l’ Allemagne vont s’efforcer de paralyser l’effort militaire. C’est plutôt le contraire qui est vrai. Selon des renseignements que j’ai pu recueillir • — beaucoup moins précis, parce qu’indirects, que mes informations de provenance interventionniste — leur calcul serait celui-ci. Quoi qu’il fasse, le gouvernement ne peut organiser une grande armée, t’équiper et la discipliner sans y mettre un temps considérable. Cet effort affaiblira nécessairement la production économique du pays et absorbera, au profit de l’armée américaine, inutilisable avant un an, une immense quantité d’armes et de munitions qui vont aujourd’hui aux armées de l’Entente. Pour transporter cette armée en Europe, il faudra un très grand nombre de navires ou de nombreuses traversées. Tout cela absorbera énormément d'argent. Or, ce dont les ennemis de l’Allemagne ont le plus besoin, ce sont des vivres, des armes, des munitions, des navires et de l’or. Donc, en poussant à l’organisation d’une armée puissante, nous affaiblissons pour l’instant la coalition antigermanique, avec des chances que la guerre se termine avant que l’armée américaine ne soit prête à combattre.

Ce calcul, on le voit, est assez ingénieux. Il explique, plus qu’on ne le croit, les clameurs d’un bon nombre de “patriotes” à outrance. Comme dans toutes les démocraties, on veut hurler avec les loups. De là cette forme de loyalisme hypocrite qui se traduit par des professions de foi absolument contraires aux sentiments intimes. Beaucoup de ceux qui crient à s’égosiller: à bas l’Allemagne! font en secret des voeux pour son triomphe; et ils y travaillent en fouettant l’orgueil national, en criant sur les toits: ‘La grande république américaine se doit à elle-même de mettre sur pied une armée digne de sa puissance et de sa grandeur. Les Américains doivent aspirer à un rôle plus noble que celui de banquiers, d’épiciers et de charcutiers, pourvoyeurs d’or et de vivres pour les nations d’Europe.’ Il en résulte ce spectacle étrange de la conjonction des partisans sincères mais exaltés de la guerre à outrance contre l’Allemagne et des ennemis les plus invétérés de la France et de l’Angleterre, pour réclamer tout d’abord l'organisation d’une grande armée L

Dès la première heure, le président et le Congrès ont déjoué sur un point les calculs des obstructionnistes, en mettant deux milliards à la disposition des gouvernements alliés. Réussiront-ils à éviter les autres pièges de partisans de l’Allemagne? L’avenir le dira.

1 Dans un article publié le 8 février 1917 — Les Etats-Unis et la guerre , III — j’avais signalé cette éventualité probable.

Exigences des Alliés — La part du Lion,

Mais ce qui est plus intéressant encore, à mon avis, c’est l’influence des Alliés ou de leurs représentants sur les décisions du gouvernement américain. Il ne faudrait pas croire que cette influence est une et indivisible. Ce qui a transpiré des conversations de la délégation anglofrançaise avec les autorités de Washington suffit à marquer les dissidences actuelles, à faire pressentir les tiraillements futurs. C’est même à tort que je viens d’écrire: “la délégation anglo-française”. Il faut dire: la délégation anglaise et la délégation française. Elles sont distinctes dans leurs objets autant que par leur personnel. iLe chef virtuel de la délégation anglaise, ce n’est pas M. Balfour, c’est lord Gunliffe, gouverneur de la Banque d’Angleterre. Pendant que le “papa” Joffre promène sa moustache grise de New-York à Montréal, de Boston ,à Chicago, et se fait acclamer des foules, lord Gunliffe reste ià Washington et fait des “affaires”. (Les Anglais sont arrivés les premiers : c’est emblématique; ils partiront les derniers. Qu’après leur départ, M. Jusserand travaille plus ou moins habilement que sir Cecil Spring Rice, rien ne sera changé. Ce qui était, ce qui est, ce qui restera, c’est Pierpont Morgan et compagnie, ou plutôt la finance anglaise. Que le syndicat Morgan s’efface, comme on le fait pressentir, la finance anglaise sera encolle ‘là, in person or by proxy.

Cette influence, elle s’est traduite dans la première mesure de guerre votée par le Congrès: l’émission de deux milliards en faveur des Alliés. Elle se fera sentir jusqu’au bout.

Dès que le projet de cette gigantesque et généreuse appropriation d’argent pour les Alliés fut connue, la pensée qui surgit spontanément dans la plupart des esprits et se traduisit dans un grand nombre de journaux, c’est celle-ci : ‘Donnons un milliard à la France. C’est l’équivalent de l’indemnité payée à la Prusse en 1872 ’ ; et l’on ajoutait, par un joli sentiment de délicatesse : ‘ C’est le tardif remboursement de ce que la France a dépensé pour notre propre liberté, il y a plus d’un siècle.’ Que la France eût accepté le cadeau, c’est peu probable. Mais quel ne fut pas l’étonnement général, lorsqu’il fut connu que la première “tranche du melon”, deux cents millions, allait au plus riche des pays alliés, l’Angleterre! Le lendemain, on annonçait que la France et l’Italie auraient bientôt leur part. Puis, à deux ou trois jours de là, arrivait la nouvelle stupéfiante qu’une seconde portion plus considérable que la première serait d’abord servie à l’Angleterre.

. le lion par ses ongles compta;

Et dit : Nous sommes quatre ù partager la proie.

Puis en autant de parts le cerf il dépeça;

Prit pour lui la première en qualité de sire :

* Elle doit être à moi, dit-il; et la raison,

C’est que je m’appelle lion :

A cela l’on n’a rien à dire.

La seconde, par droit, me doit échoir encor :

Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort.

La dépêche qui annonçait le second partage, heureusement modifié depuis, ajoutait ce bref commentaire: “Le premier lot attribué à l’Angleterre se liquide ici à raison de huit millions par jour.” La maison Morgan et ses multiples satellites doivent se sentir singulièrement soulagés; ils ont remporté la première “victoire” économique.

Des vivres pour l’Angleterre, des soldats pour la France.

La même supériorité de l’influence anglaise se manifeste dans les préparatifs de guerre. Le maréchal Joffre et M. Viviani ont suggéré l’envoi immédiat d’un noyau d’armée et l’expédition régulière et constante de nouvelles troupes. A l’appui de leur opinion, ils ont invoqué l’effet moral que produirait, de part et d’autre, la présence du drapeau étoilé au-dessus des tranchées. Dans un ordre plus technique, ils ont démontré la supériorité de l’entraînement dans le voisinage immédiat des 'armées en activité de service; ils ont signalé la quasi-impossibilité de transporter à temps une grande armée. Ils semblent même avoir deviné le calcul des amis secrets de l’Allemagne. Sous le couvert de dépêches nécessairement contrôlées, on devine qu’ils ont rencontré pas mal d’opposition et qu’ils n’ont remporté qu’un succès tout relatif. La dépêche “spéciale à la Gazette” (du 3 mai) qui annonçait leur “victoire” en définissait les conditions dans ces termes sobres mais significatifs :

“In a large sense, the Government’ s promise to send the American “unit places the actual détermination of the time IN THE HANDS OF “THE BEITISH, since the United States is acting in complété co-opera- “tion with the British Government in the shipping problem. Great Bri- “ tain has been directing the Allied shipping interests, and is best qua- “lified through lier organisation and the information at hcr disposai TO “SAY WH EN AND HOW MUCH TONNAGE CAN BE SPABED from the “shipping of food and supplies TO CARRY TROOPS AND TIIEIR BAG- “GAGE.”

Voilà qui est clair. La France demande des troupes, l’Angleterre des vivres. La France aura les troupes, quand l’Angleterre aura reçu ses -ravitaillements. Primo nominor leo.

Quel mode le gouvernement américain va-t-il adopter pour activer le transport des vivres et neutraliser ou atténuer les effets, désastreux pour l’Angleterre, des déprédations sous-marines des Allemands ? Au moment où ces lignes sont écrites, la décision n’est pas connue. Le mode le plus généralement préconisé, jusqu’ici, c’est la construction rapide d’un grand nombre 'de petits navires en bois. Ce moyen est ingénieux. Ici encore, on peut voir la trace de l’influence anglaise. En induisant les Etats-Unis à construire rapidement une flotte de petits

ires en bois, elle s’assure un mode de ravitaillement prompt et efficace ; et, la guerre finie, cette flotte éphémère disparaissant bientôt, la marine marchande anglaise reste le grand convoyeur du monde. Aussi, tout en conseillant aux Américains de construire beaucoup de petits navires en bois, d’un usage temporaire, elle continue, pour son compte, à construire le plus possible de gros navires en fer, qui dureront longtemps. Britannia, rule the waves!

Puissance et grandeur de l’Angleterre.

Qu’on me permette d’ouvrir ici une parenthèse. Les nigauds, et aussi les hypocrites, m’accusent sans cesse de pratiquer et de prêcher la haine et le mépris de l’Angleterre. Il n’y a peut-être pas, dans toute la Confédération, un publiciste qui ait, aussi souvent et aussi hautement que moi, rendu témoignage au génie impérial des Anglais, à la magistrale

incité de leur politique extérieure, à leur incomparable maîtrise des hommes et des événements. Mais, pardieu! qu’on n’exige pas de moi que je m’aveugle sur leurs moyens d’action et que je prenne à la lettre toutes leurs formules de vertu. Us ont de grandes et de nombreuses qualités ; mais ils ne peuvent, à l’encontre de tous les autres humains, de toutes les autres nations, posséder et pratiquer les vertus qui s’excluent forcément. Feu M. Tarte disait volontiers : “Les élections ne se gagnent pas avec des prières.” Pareillement, on ne conquiert pas un quart des terres du globe, on ne gouverne pas un cinquième du genre humain, on ne domine pas les forces politiques et économiques du monde entier, par la «cule pratique des vertus évangéliques. Les Anglais n’ont pas le droit d’exiger, à la fois, l’admiration pour leur incontestable supériorité ■comme race impériale, et la niaise croyance dans leur désintéressement. Si Ton pose en principe qu’aucune nation conquérante a fait, un moindre usage de la force brutale dans le gouvernement des hommes, j’en rends volontiers le témoignage aux Anglais; mais la plus élémentaire connaissance de l’histoire et des événements contemporains impose l’égale conviction qu’aucune autre nation ne s’est servie comme elle du “mammon d’iniquité” pour s’assurer la maîtrise des principaux facteurs d’opinion d’action politique, dans la plupart des pays. Ce n’est pas seulement pour le salut de leur âme que les puritains d’Angleterre et d’Ecosse ont tant étudié la Bible.

Jamais plus que durant mes récents voyages aux Etats-Unis, ai-je été frappé de l’immense force de pénétration que l’Angleterre exerce dans le monde ; de l’extraordinaire faculté que possèdent ses hommes d’Etat, ses diplomates, ses hommes “d’affaires”, pour tirer parti de tout, — même de leurs propres “bêtises”, selon le mot crû de Lloyd George; — enfin, de l’inlassable patience qu’ils mettent à contourner les obstacles, à user les oppositions hostiles et à mettre finalement à profit les circonstances qui paraissent le plus militer contre eux. Oui, en vérité, l’Angleterre est une grande, très grande nation ; ses fils légitimes et libres sont de grands, très grands patriotes. Qu’on n’exige donc pas qu’une basse servilité peigne l’Angleterre comme un paradis peuplé cranges, de saints et de bienfaiteurs de l’humanité.

Revenons à la politique américaine relative à la guerre, et aux influences étrangères qui s’y exercent. De tout ce qui précède la conclusion qui s’impose est celle-ci : la sympathie pour la France est le principal facteur populaire qui rattache la cause des Etats-Unis à celle des Alliés ; l’influence anglaise est d’emblée la plus puissante, la plus constante et la plus directe qui s’exerce sur la politique de gouvernement. On peut donc en déduire que, dans la mesure où les moyens d’action des

Etats-Unis s’adapteront aux besoins des Alliés, c’est la direction de l’Angleterre qui l’emportera — ■ ce qui ne veut pas dire qu’à la longue les autres nations alliées n’en bénéficieront pas à 'des 'degrés divers .... à moins qu’elles ne s’en trouvent plus mal: tout dépend de la concordance cle leurs intérêts et de ceux de la reine des mers et de l’or.

Page 1