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LA PRESSE CATHOLIQUE ET NATIONALE

UNE CAMPAGNE DE PROPAGANDE Regain de confiance — Utiles contacts

On m’a persuadé que je dois rendre compte aux lecteurs du Devoir des résultats de la campagne poursuivie depuis notre dixième anniversaire, afin d’assurer la survivance du journal. Cette analyse, m’affirme-t-on, aurait une double utilité: elle encouragerait ceux de nos amis qui nous ont apporté le précieux appui de leurs conseils, de leurs efforts et de leur bourse; elle serait propre à stimuler de nouvelles initiatives, des concours plus nombreux et non moins efficaces. Peut-être.

En tout cas, je me rends volontiers à cet avis. J’y trouve l’occasion d’exprimer ma vive et profonde reconnaissance à tous ceux, prêtres ou laïques, professionnels ou modestes travailleurs, qui m’ont aidé à poursuivre la rude tâche entreprise depuis près d’un an. Et puis, il peut y avoir quelque avantage, en effet, à faire la synthèse des impressions et des constatations recueillies au cours d’une tournée dont l’ampleur a vite dépassé nos plans primitifs, puisqu’elle est devenue une véritable campagne d’éducation populaire en faveur des oeuvres de presse catholiques et nationales.

La première et la plus consolante de ces constatations, c’est celle de l’ardente sympathie que notre oeuvre inspire à ceux qui la connaissent, et de l’intérêt grandissant qu’elle éveille chez ceux qui ne la connaissaient pas ou la connaissaient mal.

L’avouerai-je, en toute naïveté? Le nombre d’amis que le Devoir compte partout, dans la province, dépasse notablement nos prévisions. A maintes reprises, et notamment à notre Congrès de janvier, on nous disait: “Le Devoir a plus d’amis que vous ne pensez.” Dans ces assurances, nous faisions, trop large évidemment, la part des illusions, la part aussi de l’amical désir de nous encourager. Il m’est doux de confesser aujourd’hui qu'on n’exagérait nullement.

Oui, le Devoir compte beaucoup d’amis, d’amis intelligents et dévoués, de vrais amis. Cette seule constatation est pour nous un précieux réconfort, pour le Devoir une garantie de durée et de bienfaisance.

Ce regain de confiance ne tient pas principalement à la satisfaction légitime mais quelque peu égoïste de dénombrer nos amis. Plus encore que les manifestations de sympathie, j’ai recueilli avec bonheur les témoignages rendus au bien accompli par le journal: fausses idées redressées, préjugés anéantis ou fortement entamés, fécondes initiatives suggérées ou soutenues, horizons élargis, patriotisme et fierté nationale réveillés, convictions raffermies, religion même, éclairée par l’étude, la réflexion et un plus efficace désir de se manifester par des actes sociaux.

Ces appréciations je les ai entendu formuler par les hommes les plus diversement situés: prêtres, éducateurs, professionnels, hommes d’affaires, ouvriers, tous catholiques, évidemment, et affranchis du joug des partis. Avec quel bonheur aije apporté l’expression de ces jugements à mes dévoués collaborateurs, attachés à la meule, et aux rares amis qui se dévouent en permanence au soutien matériel du journal! C’est bien, en ce monde, leur meilleure récompense. Ce sera aussi pour eux un motif additionnel de poursuivre le travail et d’améliorer l’oeuvre le plus possible.

A ce gain moral, la campagne entreprise — qui va se prolonger, si l’endurance physique ne me fait pas défaut — en ajoute un autre, plus étroitement professionnel mais corrélatif au premier. Ce contact intime avec une foule de personnes, étrangères les unes aux autres par leur situation, leur mentalité et leurs préoccupations, vaut à notre oeuvre et à ceux qui la dirigent un inappréciable apport d’expériences, d’idées, d’opinions, de faits nouveaux ou inconnus, ou insuffisamment appréciés.

Par état, le directeur et les rédacteurs d’un journal — d’un journal d’idées, bien entendu — doivent tout savoir, s’intéresser à tout, donner leurs avis sur tout ce qui se passe d’important dans leur pays ou ailleurs. Du moins, c’est ce que l’on attend d’eux. D’autre part, les exigences du labeur quotidien les attachent à la glèbe. Ils sont réduits à limiter leurs sources d’information à la lecture des autres journaux — d’où il n’est guère facile de tirer la vérité pure — et à quelques relations extérieures, forcément restreintes.

Ce grave inconvénient se fait surtout sentir dans les journaux de doctrine qui, vivant de peine et de misère, ne peuvent se payer le luxe de correspondants étrangers compétents, tout à leur service, ni permettre à leurs principaux rédacteurs d’aller au loin rafraîchir leurs idées, puiser à bonne source les renseignements nécessaires et confronter leurs opinions avec celles d’autrui ou simplement avec les faits extérieurs.

Et cependant, ce sont précisément les journaux de doctrine qui ont le plus besoin de ces contacts. Combien l’action du Devoir gagnerait en efficacité, si son directeur et ses principaux rédacteurs pouvaient, à tour de rôle, explorer les parties diverses du vaste champ où le journal est appelé à porter l’attention de ses lecteurs! Que de manoeuvres louches ou tendancieuses dénoncées à temps, que de mensonges dévoilés, que de faits topiques à signaler, que de forces inertes à mettre en branle !

En tout ce qui touche aux mouvements généraux du monde, ce besoin d’informations authentiques devient chaque jour plus impérieux, pour deux raisons principales: la première, c’est que la participation intense du Canada à la guerre européenne, et l’action réflexe qui en résulte, nous ont jetés en plein courant du désarroi d’idées et de faits où le monde se débat; la seconde, c’est que les sources où nous puisons nos informations sur les événements du monde sont de plus en plus accaparées et empoisonnées par les hommes et les factions puissantes qui entraînent les peuples à l’abîme.

Si, au cours de la guerre, nous avons réussi à garder notre sang-froid, alors que tant de têtes solides chaviraient; si, à l’heure actuelle, nous pouvons jeter quelques cris d’alarme et signaler certains dangers que d’autres n’aperçoivent pas, c’est que des expériences antérieures, des contacts pris en des occasions favorables, quelques coups d’oeil jetés de près dans les arcanes où se trament les grands complots, nous permettent de percer les ténèbres du mensonge et de rompre la conspiration du silence. Mais souvent, faute d’informations précises ou récentes, il nous faut crier par intuition.

En attendant qu’une moindre pénurie nous permette de reprendre ce service d’information extérieure, la tournée de propagande du directeur a du moins valu au journal d’utiles renseignements sur les problèmes intérieurs. Tout le long de la route, entre les assemblées publiques, les réunions intimes se sont multipliées, des vues se sont échangées, d’amicales discussions ont fait surgir certains aperçus ignorés ou négligés, des moyens d’action ont été mis en valeur, des solutions ont mûri. Qu’on me permette de remercier ici tous les bons coeurs qui m’ont fait accueil, tous les bons esprits qui m’ont éclairé de leurs lumières et fortifié de leurs conseils. J’ose espérer qu’ils ont eux-mêmes tiré quelque profit de ces rencontres.

Succès notables — Résultats conditionnels

Une autre expérience fort encourageante pour nous et pour les zélateurs de notre oeuvre, encourageante aussi pour tous ■ceux qui comprennent la nécessité d’une presse catholique et

nationale, c’est l’intérêt extraordinaire que cette prédication a suscité partout.

A Québec comme à Montréal, au Lac Saint-Jean et à la Baie des Chaleurs, dans la vallée de la Matapédia et à la Beauee, aux environs de Montréal ou de Joliette, dans les villes et dans les campagnes, les gens sont venus en foule. Partout, et jusque dans les milieux les plus pénétrés du vieil esprit de parti, les auditoires ont été nombreux, attentifs et manifestement intéressés. Partout, le succès a dépassé les espérances des organisateurs.

Et les résultats? les résultats tangibles, immédiats, pour le Devoir? Les résultats généraux et lointains pour les idées qu’il préconise?

A ces questions, je veux répondre en toute simplicité, aussi franchement que j’ai noté les impressions favorables et signalé les bons effets de cette campagne. Nos vrais amis, j’en suis sûr, m’en sauront gré.

Les résultats, immédiats ou lointains, seront ce que nos amis voudront, s’ils savent s’organiser et travailler, s’ils veulent cultiver et développer le sentiment instinctif de la foule, qui commence à comprendre que la politique ne répond pas à tous ses besoins sociaux, que la presse à nouvelles ne l’éclaire pas sur toutes choses.

De cette tournée de six mois, je reviens persuadé, absolument certain, que le Devoir compte, dans la seule province de Québec, plus d’amis et de zélateurs qu’il n’en faudrait pour assurer l’existence, le développement et la diffusion de deux journaux comme le nôtre. A qui connaît mon habituel scepticisme en ces matières, cette affirmation paraîtra significative; elle n’est nullement exagérée.

Et pourtant, les résultats actuels sont fort inégaux: ici, ils dépassent nos espérances, là, ils restent au-dessous du possible; ailleurs, ils sont nuis. Dans l’ensemble, c’est ni bien, ni mal; assez pour nous donner l’assurance de vivre; pas assez, je ne dirai pas pour vivre à l’aise, — le jour où le Devoir prendrait du ventre, son esprit et ses moeurs en souffriraient — mais pas encore assez pour donner au journal l’essor nécessaire, ni lui assurer les ressources qui lui permettraient d’étendre son champ d’action et de faire à ses rédacteurs des conditions d’existence équivalant, par exemple, à celles d’un bon plâtrier.

C’est dire que les résultats lointains restent problématiques; car, enfin, en ceci tout se tient: ressources matérielles, diffusion du journal, pénétration des idées.

La doctrine préconisée par le Devoir, les vérités qu’il défend, les oeuvres qu’il soutient, tout cela pénétrera dans le

peuple, à condition que le journal soit lu; il sera lu si ses amis lui attirent des abonnés et des lecteurs; il répondra aux espérances de ses amis à condition... qu’il vive. Et ce ne sont sûrement ni les partis politiques, ni les lanceurs d’affaires, ni les exploiteurs du crime et de la débauche, ni les indifférents, ni les endormis, qui assureront son existence et favoriseront son expansion.

Mais, objectera-t-on, si le Devoir compte tant d’amis, capables de le mettre à flot et disposés à le faire, comment se faitil qu’il en soit encore à crier famine, que son directeur doive employer à tendre la main un temps qui serait plus utilement consacré à d’autres activités?

Sur l’emploi du directeur, je pense, moi, que c’est un exercice très salutaire pour râper l’orgueil. Et puis, qu’un homme s’use à ceci, à cela ou à autre chose, cela n’a pas d’importance, si le but à atteindre est bon. Un homme n’est qu’un homme et se remplace toujours. Tout ce qui importe, c’est que l’oeuvre vive et porte de bons fruits.

Et c’est précisément parce que l’existence de l’oeuvre est languissante, parce que sa fécondité est entravée, qu’il me paraît intéressant de rechercher les causes de la disproportion entre les efforts déployés et les résultats obtenus jusqu’ici.

Cette recherche m’est inspirée beaucoup moins par le souci d’abréger mon supplice de quêteur — et celui de mes victimes expiatoires: quêtes ou assistants-quêteurs - — que par le désir d’assurer le plein rendement de notre oeuvre commune. En effet, les obstacles qui retardent l’achèvement de la structure financière de l’oeuvre proviennent de causes qui amoindriront sa portée morale et éducatrice et celle de toute oeuvre identique, si l’on n’y porte remède.

Ces causes tiennent, les unes au tempérament de la race, d’autres aux idées courantes en matière de journaux, d’autres encore à l’incomplète compréhension que beaucoup de nos amis mêmes ont de notre oeuvre, de son inspiration fondamentale, de sa portée véritable.

En général, nos compatriotes sont généreux, mais plutôt passivement. Ils donnent volontiers à ceux qui vont les trouver; ils donnent de main à main; mais ils font rarement un effort volontaire, encore moins un effort soutenu, soit pour aider une oeuvre de leur aumône, soit pour solliciter en sa faveur des concours et des secours. Et puis, s’ils ont, à un haut degré, le sens de la charité matérielle, ils n’ont guère celui de la charité intellectuelle. Soulager les corps, soigner les malades, hospitaliser les infirmes, les vieillards, les orphelins, ils comprennent cela; ils aident volontiers les hommes, les femmes et les institutions qui se dévouent à ces oeuvres.

On ne leur a pas encore appris à pratiquer la charité envers les intelligences, à aider les oeuvres qui se proposent d’éclairer les esprits, de fortifier les convictions, de discipliner les volontés, de susciter et d’ordonner les énergies sociales. A plus forte raison sont-ils encore fort loin de comprendre à quel point ces oeuvres de charité intellectuelle constituent un préventif et une atténuation des maux corporels ou matériels.

En second lieu, -l’esprit d’organisation, le sens de la collectivité, la pratique de la coordination des efforts individuels, en vue d’un objectif commun à atteindre, sont fort peu développés chez nous.

De cette double lacune de notre tempérament et de notre éducation nationale, les amis du Devoir ne sont pas exempts. Les nombreuses contributions volontaires que nous recevons par la poste, ou qu’on vient spontanément porter à nos bureaux, les lettres motivées qu’on veut bien ajouter à ces souscriptions, démontrent que plusieurs de nos lecteurs réagissent contre l’apathie générale. Mais il en reste un grand nombre qui attendent que nous ou nos amis allions solliciter leur contribution.

C’est ici que le travail de coopération trouverait sa valeur. Ce que certains de nos groupes de propagandistes ont obtenu démontre ce qui pourrait se faire partout. Ce que tel ou tel de nos amis a réalisé par un travail méthodique laisse entrevoir d’étonnantes possibilités. Je pourrais citer les noms de deux modestes commis-voyageurs, l’un de Montréal, l’autre des environs de Québec, dont chacun a fait plus, à lui tout seul, que la plupart des groupes organisés dans les paroisses les plus opulentes de Montréal.

Fausses conceptions — Situation particulière du “ Devoir ”

L’obstacle le plus général à vaincre, c’est la fausse conception qu’on se fait des conditions d’existence d’un journal de doctrine, à notre époque et dans notre pays.

On s’est tellement habitué à voir les journaux se fonder et vivre par eux-mêmes, couvrir les villes et les campagnes d’agents salariés, qui sollicitent des abonnements à l’aide de primes de toutes sortes, qu’on ne comprend pas encore comment et pourquoi un journal qui se respecte et qui respecte ses lecteurs, qui veut conserver son indépendance et sa dignité, ne peut pas vivre dans les mêmes conditions, ni se répandre nar les mêmes méthodes, ni entretenir sa popularité et sa caisse par les mêmes moyens. Il est pourtant clair comme le jour qu’il ne le peut pas, qu’il ne le doit pas; et cependant, il lui

faut adapter ses prix de vente et d’abonnement à la concurrence des journaux stipendiés par les partis politiques ou par les gros intérêts financiers et, pis encore, à la triomphante compétition des feuilles jaunes, alimentées par l’appétence morbide du crime et de la sensation, appétence qu’elles ont créée et qu’elles entretiennent assidûment.

L’expérience est faite dans le monde entier: aucun journal ne peut aujourd’hui vivre honorablement de ses seules ressources. La question qui se pose, et s’impose, est donc tout simplement celle-ci: les catholiques, au Canada comme ailleurs, sont-ils prêts à faire pour les journaux catholiques, ce que les francs-maçons, les boursicotiers, les politiciens, les monteurs d’affaires, font pour leurs organes? Et chez nous se pose également cette autre question: les Canadiens-français sont-ils prêts à faire pour les organes de la défense nationale ce que leurs ennemis déclarés ou déguisés font pour les organes de la déchéance nationale, ou les politiciens pour les journaux qui subordonnent l’intérêt national aux exigences de parti?

En ce qui concerne le Devoir, ses amis ne se rendent évidemment pas un compte exact des difficultés particulières de sa situation, qui lui rendent la vie beaucoup plus difficile qu’à Y Action Catholique, par exemple. Aujourd’hui que les nuages et les malentendus sont dissipés, grâce à Dieu, nous pouvons en parler à l’aise, — d’autant plus à l’aise qu’au cours de cette tournée je n’ai manqué aucune occasion de placer YAction Catholique et le Droit sur le même terrain que le Devoir, et de solliciter pour eux comme pour nous l’appui effectif de tous les Canadiens-français catholiques.

L’Action Catholique, c’est entendu, n’est pas l’organe de l’archevêché de Québec. Mais enfin, fondée sous le haut patronage de l’éminentissime archevêque et de ses suffragants, elle a bénéficié et profite encore d’un concours direct du clergé qui fait totalement défaut au Devoir, et d’un appui indirect que le Devoir n’a pas encore reçu, en dépit des sympathies abondantes et chaleureuses qu’il rencontre généralement dans les rangs du clergé.

A YAction Catholique, plusieurs des fonctions les plus importantes sont confiées à des prêtres, dont la modeste rétribution obère fort légèrement le budget du journal. Au Devoir, ces fonctions sont remplies par des laïques, presque tous chargés de famille, dont les traitements s’ajoutent aux autres frais, nécessairement plus élevés à Montréal qu’à Québec.

A l’extérieur, pour les besoins de la propagande et de la diffusion, le grand journal de Québec reçoit également du clergé des concours gratuits qui nous manquent.

Sur les motifs qui ont fait préférer, à Montréal, la fondation d’un journal entièrement laïque par son personnel, je me suis suffisamment expliqué au dixième anniversaire du Devoir. A la même occasion, M. l’abbé Perrier a exposé les avantages de ce mode de journalisme catholique, qui a généralement prévalu. Inutile d’y revenir. 1

A mon humble avis, les trois journaux — Action Catholique, Droit, Devoir, — ont leur raison d’être; ils répondent, chacun dans sa sphère et avec son caractère particulier, aux besoins de la défense religieuse, sociale et nationale. Il est donc nécessaire de pourvoir à leur subsistance, en tenant compte de la situation et des besoins particuliers de chacun. La même conclusion s’impose à l’égard des journaux hebdomadaires qui s’inspirent des mêmes principes et s’imposent les mêmes contraintes.

Pour son compte, le Devoir se trouve en face d’un dilemme assez singulier dont j’ai senti, à maintes reprises, les deux cornes pointer à travers de multiples et très sincères protestations de sympathie. “Le Devoir est un journal clérical”, affirment un bon nombre de nos amis laïques, “le clergé devrait l’aider davantage.” — “Le Devoir est un journal laïque”, disent plusieurs prêtres de nos amis; “c’est aux laïques à le soutenir.”

En poussant l’analyse un peu plus avant, j’ai constaté, sans une extrême surprise, d’ailleurs, que si le Devoir compte plus d’amis que je ne pensais, il s’en trouve relativement peu qui en comprennent toute la raison d’être. L’ensemble de ses amis aiment l’ensemble de ses idées, sa direction et sa tenue générale. Mais dans aucune catégorie particulière d’amis - — - prêtres, hommes d’oeuvres, éducateurs, professionnels, hommes d’affaires, ouvriers, — je n’en ai guère rencontré qui s’étaient arrêtés à cette réflexion: Que vaut un journal comme le Devoir à la classe dont je fais partie, à l’oeuvre qui m’est particulièrement chère, aux fonctions que j’exerce, aux activités que je poursuis? Et donc, en plus des raisons générales que je puis avoir, comme catholique et canadien-français, de l’encourager, ai-je un devoir et un intérêt particulier à le soutenir et à le propager?

Mais avant de répondre à cette double question, il est un point initial qu’il est, paraît-il, nécessaire d’élucider.

1 Ces discours sont reproduits dans le compte rendu du Dixième anniversaire du Devoir (prix 35 sous). Ils ont aussi été publiés séparément (prix 15 sous et 10 sous.)

Qu’est-ce qu’un journal catholique et national?

Un journal catholique et national est un journal entièrement dévoué à l’Eglise et à la patrie; c’est-à-dire à l’ordre social établi ou voulu par Dieu pour conduire l’homme à ses fins, naturelles en ce monde, surnaturelles en l’autre. J’ajoute, pour les journaux canadiens-français, “dévoué à la race”, puisque la race canadienne-française, presque entièrement catholique, constitue par son organisation sociale un élément précieux de l’ordre ecclésiastique et un élément essentiel et fondamental de la patrie canadienne.

La plupart des journaux de langue française, au Canada, sont des organes de parti ou des entreprises commerciales. Possédés et rédigés par des catholiques de diverses nuances, ils publient pêle-mêle les comptes rendus de sermons et les réclames de théâtre obscène, les consultations théologiques et les récits de vol ou de viol. Sans jamais attaquer de front la foi et la morale, ils en sapent constamment les assises; mais, comme ils prodiguent les compliments aux sommités ecclésiastiques, beaucoup de gens les tiennent pour orthodoxes et respectables. En politique, ils servent aveuglement le parti, fût-ce aux dépens de la race ou de la patrie; mais entre deux campagnes d’abdication nationale, ils donnent volontiers dans le dithyrambe patriotique. Ces occasionnelles professions de foi religieuse et nationale sont apparemment sincères; et cette incohérence n’a rien qui doive surprendre: elle tient à la nature même de ce genre de journalisme. Dans ces boutiques, la religion, la morale, le patriotisme sont forcément subordonnés aux exigences du parti qui commande la rédaction ou aux intérêts financiers qui commanditent l’entreprise.

Or, jusqu’en ces dernières années, — et même aujourd’hui, dans une mesure trop grande encore — les journaux de ce type ont nourri les cerveaux de l'immense majorité du peuple canadien-français. Est-il sage, est-il prudent, est-il juste de leur abandonner la direction des idées et des opinions de la foule? L’expérience n’a-t-elle pas démontré qu’en toute occurrence où les intérêts des partis, ou ceux des hommes d’affaires, sont venus en conflit avec les droits de l’Eglise ou les intérêts supérieurs de la race et de la nation, tous ces journaux — les uns plus, les autres moins — se sont faits, tantôt par leurs plaidoyers, tantôt par leur silence, les apologistes ou les complices de l’iniquité, de l’erreur, de la trahison, de l’abdication morale? N’ont-ils pas contribué tous, quoique à des degrés variables, à l’obscurcissement des intelligences, à l’oblitération des principes sociaux, à l’atrophie des consciences, à l’émoussement des énergies, à la dégradation des moeurs publiques et privées?

Et donc, n’est-il pas urgent, n’est-il pas nécessaire de fonder, de soutenir et de répandre des journaux exclusivement voués à la défense des droits de l’Eglise, des traditions familiales, des oeuvres sociales catholiques, du patrimoine religieux, intellectuel et économique de la race? des journaux qui pourront se tromper sans doute, qui se tromperont assurément, mais qu’il est toujours possible de remettre dans la voie droite, parce qu’ils obéissent primordialement et toujours à une autorité qui ne faillit pas? des journaux qui pourront, qui devront s’occuper de toutes questions politiques, sociales, littéraires, etc., mais s’en occuper toujours en vue des intérêts supérieurs de l’Eglise, de la famille, de la race, de la patrie? des journaux qui ne seront la chose d’aucun parti, d’aucune coterie, d’aucune coalition d’intérêts, mais qui apprécieront les partis, les hommes, les événements, à l’unique lumière des principes qui les guident, dans l’unique but de servir Dieu, la race et la patrie?

Telle est la situation de Y Action Catholique, du Droit, du Devoir; telle est aussi la situation du Progrès du Saguenay, de la Vérité, du Bien Public, de la Liberté (de Winnipeg), du Patriote de l’Ouest et de quelques autres hebdomadaires inspirés des mêmes principes et publiés dans les mêmes conditions.

La seule existence de ces journaux et leur influence grandissante sur l’opinion ne contribuent-elles pas déjà à garder ou à ramener les autres journaux dans la voie droite? Les organes de la défense religieuse et nationale n’aident-ils pas les hommes publics qui veulent rester fidèles aux dictées de la conscience — et c’est encore le grand nombre — à s’appuyer sur une opinion plus saine pour résister aux assauts de l’ennemi, aux exigences injustes des partis ou aux passions égarées de la foule? En conséquence, ceux des journalistes et des politiciens de parti qui préfèrent encore le bien au mal, la vérité à l’erreur, ne devraient-ils pas favoriser, au lieu de les combattre, les journaux de principes qui les aident à conserver leur propre dignité et à mieux remplir leurs devoirs particuliers?

A toutes ces questions, la grande majorité des Canadiensfrançais catholiques, laissés à l’inspiration de leur coeur, de leur raison et de leur conscience, répondraient assurément oui. A plus forte raison, la presque totalité des lecteurs et des amis du Devoir, amenés depuis longtemps à faire ces salutaires réflexions. Il leur reste à en déduire l’inévitable et logique conclusion: ils doivent, de toutes leurs forces, aider au maintien et à la propagation des journaux voués à cette tâche salutaire mais ingrate, et notamment du Devoir.

Pourquoi, du Devoir en particulier? Parce qu’il vit dans des conditions particulièrement difficiles et parce qu’il opère dans le centre le plus important de la province et du pays.

dans cette grande ville, aujourd’hui cosmopolite, où tous les problèmes religieux, sociaux, intellectuels, économiques, se posent avec une effrayante rapidité et sous une forme intense. Si ces problèmes ne sont pas résolus, à Montréal, dans le sens des traditions catholiques et nationales, l’Eglise et la race connaîtront de mauvais jours. Et comment le seront-ils, si on laisse l’opinion des Canadiens-français catholiques de Montréal aller à la dérive, au gré des étroites passions alimentées par les journaux de parti? ou, pis encore, s’embourber dans le cloaque de la dégradation intellectuelle et morale, dans le bourbier des préoccupations mesquines et des jouissances bêtes ou immondes, alimenté par les journaux jaunes, par les journaux à tout faire, à tout dire, à tout publier, à tout annoncer?

Dans ce travail de défense religieuse et sociale, le rôle de la presse catholique, celui du Devoir, en particulier, est d’une importance capitale. Mais il est tellement complexe et si peu compris, même par une foule de bons esprits, qu’il paraît nécessaire de l’examiner à fond et d’en présenter les nombreux aspects aux hommes qui se dévouent aux causes de l’Eglise et de la société, chacun selon son tempérament, ses idées, ses préoccupations, et aussi selon son milieu social ou professionnel.

Nous allons donc étudier le rôle de la presse catholique et nationale au Canada: — lo, en fonction des oeuvres diverses qui sollicitent l’effort et la coopération de tous les Canadiens français vraiment catholiques; — 2o, du point de vue particulier de chacune des catégories sociales dont se compose notre petite collectivité; — 3o, pour la conservation de la famille chrétienne, fondement de la société; — 4o, comme facteur d’un vrai patriotisme.

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