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LA PRESSE ET LES ŒUVRES

Éveil du sens social — Action des journaux

L’un des aspects les plus consolants de la situation actuelle, au Canada français, c’est la rapide création d’oeuvres utiles et intéressantes, oeuvres de réfection morale et intellectuelle, oeuvres sociales et économiques: Association de la Jeunesse catholique, oeuvre des Retraites fermées, Association catholique des voyageurs de commerce, Syndicats catholiques et nationaux, ligues d’action française et de défense nationale, oeuvres universitaires, congrès de commissaires d’écoles, caisses populaires, sociétés coopératives de toutes sortes — sans parler des oeuvres de bienfaisance et d’éducation, déjà fortement implantées chez nous mais soutenues, la plupart, par les communautés religieuses.

Cette floraison magnifique annonce déjà de riches rendements. Elle démontre que les Canadiens répondent enfin à l’appel du devoir social. Ils ont fini par comprendre qu’il n’est pas juste de laisser au clergé et aux congrégations tout le fardeau des oeuvres sociales, qu’il n’est pas prudent d’abandonner aux politiciens la solution de tous les problèmes vitaux de la race et de la nation.

Ce n’est pas trop tôt. Que de temps perdu! Que de situations entamées! Que de positions à reprendre! Si l’on faisait le bilan des richesses morales et intellectuelles perdues, des forces sociales gaspillées, au cours des longues années où la stérile violence des luttes électorales venait seule, à l’occasion, secouer la torpeur de l’égoïsme individuel, on serait épouvanté du résultat. Mais oublions le passé, sauf pour ne pas le recommencer, et tournons-nous vers l’avenir.

Honneur aux hommes intelligents et dévoués, aux apôtres sociaux qui ont entrepris de nous sortir du bourbier de la petite politique et des mesquines préoccupations! Mais pour que ce mouvement soit fécond et durable, il est bon de rechercher les causes qui en ont permis la naissance, qui en assureront la permanence et ie plein rendement.

Parmi ces causes, on n’a pas assez remarqué l’action de la presse catholique et nationale, de la presse de doctrine et d’idées; tout comme, parmi les origines du mal qu’on veut combattre, on n’a pas suffisamment signalé l’influence des journaux de parti et celle, plus délétère encore, de la presse jaune.

Toutes les oeuvres que j’ai mentionnées, sauf l’Association de la Jeunesse catholique, sont postérieures à la création des premiers organes de défense religieuse et nationale. Quelques-unes en sont nées. Toutes, sans exception, ont trouvé dans ces organes leurs principaux points d’appui. Ces journaux ont contribué plus que tout autre moyen de pénétration à créer la mentalité qui a permis à ces oeuvres de naître, de vivre et de croître. Ils font connaître leurs activités, ils démontrent et soulignent leur bienfaisance, ils cultivent les idées et les doctrines dont elles s’alimentent, ils suscitent et soutiennent les énergies dont elles vivent.

Quel succès aurait obtenu l’Association d’éducation d’Ontario et, généralement, la cause sacrée de l’éducation catholique et nationale, sans son vaillant et constant défenseur, le Droit? Où en seraient les syndicats catholiques, les caisses populaires et tant d’autres oeuvres, sans YAction Catholique, le Devoir, le Progrès du Saguenay et les rares hebdomadaires qui s’inspirent des mêmes idées directives?

Ces oeuvres, je le sais, ont fini par obtenir la publicité des autres journaux, forcés de suivre sur ce terrain les journaux de doctrine. Les organes de parti et les gazettes d’affaires ont fait aux oeuvres une part de leur publicité, le jour où ils ont vu dans l’importance grandissante de ces nouvelles activités un moyen d’accroître ou d’alimenter leur clientèle. Je laisse à la conscience réfléchie des hommes d’oeuvres le soin de décider dans quelle mesure ils sont justifiables de se prêter à ce calcul, d’apporter l’appoint de leur patronage à des publications dont l’esprit et les tendances générales faussent les consciences, obscurcissent les intelligences et corrompent les moeurs. Dénoncer et combattre le mal, puis lier partie avec ceux qui le propagent, ne paraît pas d’une saine logique, ni même d’une morale trè,s sûre. Les hommes d’oeuvres peuvent aussi se demander ce qui leur resterait de publicité le jour où les journaux de doctrine, morts d’inanition, ne seraient plus là pour stimuler les bons offices des organes politiques et de la presse jaune.

Mais ce qui importe plus que la publicité, c’est l’esprit public, c’est le sens social, c’est la mentalité générale. A notre époque où la masse des gens de toute catégorie ne lisent à peu près que les journaux, c’est la presse qui forme ou déforme l’esprit public, le sens social, la mentalité générale. De là la nécesssité de fonder, de soutenir et de répandre des journaux qui créent et alimentent un sain esprit public, un sens social vraiment chrétien, une mentalité générale toute pénétrée de foi catholique et de patriotisme.

De l’exactitude de cette déduction, les hommes d’oeuvres semblent généralement convaincus, du moins si l’on en juge par tout ce qu’ils demandent et obtiennent de la presse catholique et nationale: articles de propagande, comptes rendus, publicité spéciale et généralement gratuite. Mais ce qu’ils paraissent ignorer, c’est que les journaux dont ils usent si largement coûtent horrriblement cher à ceux qui les publient et que les services qu’ils en reçoivent en accroissent sensiblement les charges. Ce qu’ils ne paraissent pas comprendre, c’est que l’oeuvre de la presse catholique, si hautement recommandée par les Papes depuis soixante-quinze ans, est la plus lourde et la plus difficile des oeuvres et que toutes les autres, qui en profitent, ont envers elle des obligations de solidarité chrétienne, de charité et même de justice.

La « locomotive )) — Qui paie le charbon ?

C’est Charles Maurras, je crois, qui a défini la presse “la locomotive des oeuvres”. Cette comparaison est assez exacte. La plupart de nos hommes d’oeuvres trouvent très commode de s’installer dans le train, de remplir les fourgons de leurs colis, de se faire transporter à destination et même d’aller et venir. . . sans bourse délier. Ils ont l’air de croire que le mécanicien et le chauffeur, en plus de leurs sueurs, de leur dur labeur, des intempéries qu’ils endurent, des dangers qu’ils affrontent, doivent aussi fournir à leurs frais le charbon qui chauffe et actionne la machine.

Les fondateurs et directeurs de journaux pourraient en dire long, sur ce chapitre. Les hommes dévoués qui soutiennent le Droit ont recueilli d’incroyables rebuffades d’institutions pourtant intéressées au triomphe des causes que soutient à l’avant-garde le vaillant journal d’Ottawa. Nous avons nousmêmes fait de multiples expériences symptomatiques. S’il me fallait dresser la liste des institutions, des associations, des oeuvres de toute sorte qui ont recours à la publicité gratuite, aux articles bienveillants, aux réclames directes ou indirectes, aux services personnels ou professionnels des rédacteurs pour se faire connaître du public, pour s’attirer des aumônes, des concours et des sympathies, on serait étonné de la longueur de la liste et plus encore de ce que ces services, non compensés, représentent de charges pour le journal.

On peut évaluer à vingt-cinq mille piastres, au bas mot, les sommes déboursées par le Devoir, depuis sa fondation, pour venir en aide à diverses oeuvres sociales, intellectuelles, bienfaisantes ou économiques, dont aucune ne lui a rendu l’équivalent des services qu’elle en a reçus.

Ces contributions, qu’on ne l’oublie pas, ne sont pas prélevées sur les gains d’une entreprise lucrative. Elles aident au contraire à creuser un déficit comblé, chaque année, par une demi-douzaine de personnes, elles-mêmes chargées de famille et chargées d’oeuvres. Et ce déficit se produit, parce que ces journaux se maintiennent dans des conditions d'indépendance et de dignité morale qui leur permettent d’apporter un utile appui aux autres activités catholiques et nationales.

Mais, objectera-t-on, la plupart de ces oeuvres vivent ellesmêmes de contributions volontaires; aucune n’est lucrative; comment pourraient-elles contriLuer au soutien matéi’el des journaux catholiques et nationaux? Je ne prétends pas que les oeuvres, comme oeuvres, doivent verser à la caisse des jourr- ! n’y a qu’aux journaux qu’on trouve tout naturel de

faire donner ce qu’ils n’ont pas. Mais il y a de multiples manières d’aider la presse catholique. Dans le cas des oeuvres de bienfaisance, quelques-uns de leur patrons, souvent fort riches, pourraient peut-être s’aviser d’aider personnellement au soutien des journaux dont ils se servent si copieusement pour attirer des sympathies et des secours à leur oeuvre de prédilection. Quant aux oeuvres de propagande intellectuelle ou sociale et, aux associations professionnelles, elles pourraient faire beaucoup pour attirer des lecteurs aux journaux qui les aident, pour recueillir des souscriptions en leur faveur, organiser des conférences, etc. A qui veut pratiquer le devoir de solidarité et de charité sociale, les ressources ne manquent pas. Combien y ont songé jusqu’ici? L’ Association Catholique des Voyageurs de Commerce, la plus récente de ces oeuvres et celle peut-être qui a le moins besoin des journaux, a été la première à tenter quelque chose de tangible en faveur de la presse catholique et nationale. Cet exemple, espérons-le, en suscitera d’autres. Puisse-t-il en résulter un concours permanent de toutes les oeuvres catholiques et nationales en faveur de la presse catholique et nationale! Ce concours est aussi nécessaire aux oeuvres qu’aux journaux; elles doivent travailler sans cesse à répandre les publications dont l’influence et l’action éducatrice soutiennent leurs activités particulières. Ceci est vrai de chaque oeuvre; c’est encore plus vrai de V ensemble des oeuvres.

A quoi tendent, en somme, toutes ces activités diverses? A améliorer la situation morale, intellectuelle et matérielle du peuple canadien-français; à mettre nos compatriotes en mesure de mieux élever leurs enfants, de s’ en tr’ aider plus efficacement, de servir plus fidèlement l’Eglise et la patrie, et d’atteindre l’objectif suprême de toutes les actions individuelles et sociales, c’est-à-dire d’accomplir les fins que Dieu a données à

l’homme et à la société. Pour parvenir à ce but, pour se maintenir à ce niveau, certaines conditions sont essentielles: faire connaître à tout le monde les oeuvres diverses qui sollicitent le concours de chacun, selon ses aptitudes, son tempérament, sa situation; établir entre ces oeuvres un lien de solidarité qui fortifie leur action et les préserve de l’étroitesse de vues, de l’égoïsme collectif qui est la pierre d’achoppement de beaucoup d’oeuvres excellentes en soi; enfin, les maintenir toutes dans l’ambiance générale du milieu et de l’époque où elles opèrent, afin de les préserver du danger de vivre dans l’irréalité ou l’isolement, d’où résultent la dessication intérieure et la stérilité.

Or, ces conditions essentielles, les oeuvres catholiques et nationales les trouvent dans la presse catholique et nationale. J’ose dire qu’elles ne les trouvent que là.

Il y a quelques semaines, le président de l’Association de la Jeunesse Catholique, M. Guy Yanier, de passage à Winnipeg, faisait une observation que la Liberté a soulignée, que le Devoir a commentée 1. Beaucoup de jeunes gens, disait-il, voudraient se dévouer, mais ils restent inactifs, parce qu’ils ne savent où porter leur effort; et ils ne savent où aller, parce qu’ils “ne savent pas regarder C’est très juste. Mais, pour plusieurs, n’est-ce pas que l’oeuvre qui répondrait à leur vocation sociaïe n’est pas à la portée de leurs regards? S’ils ne savent pas regarder, n’est-ce pas qu’ils ne peuvent voir?

Un religieux expérimenté parlait un jour d’un modeste opuscule, sorti des presses du Devoir, et dont l’unique mérite est de faire connaître les oeuvres de missions entreprises et soutenues par les communautés canadiennes-françaises. “Cet ouvrage, disait-il, est très favorable au recrutement des sujets, parce qu’il aide à fixer les vocations particulières. Que de vocations manquées par défaut de connaissance de l’oeuvre qui commande le choix de l’appelé!”

C’est précisément le rôle de la presse catholique et nationale. En faisant connaître toutes les oeuvres d’inspiration catholique et de fondation nationale, elle fait surgir parmi les laïques les vocations sociales; elle aide à les orienter, puis à les fixer, condition nécessaire à leur efficacité. En faisant “regarder”, elle fait agir.

Par la même diffusion générale et impartiale, elle tient toutes les oeuvres en contact et en relations mutuelles. Elle leur apprend à s’entr’ aider; elle les empêche de se nuire. Elle préserve chaque oeuvre particulière de la dangereuse tentation de se croire la seule efficace, la seule qui mérite d’être encouragée, soutenue et propagée. Avec notre tempérament, nos habitudes

1 Devoir du 25 septembre 1920; article de M. Orner Héroux.

nationales, notre esprit un peu exclusif, même dans le bien, cette seule action de la presse est d’une importance capitale.

Enfin, la presse catholique et nationale, la presse quotidienne surtout, est l’agent d’information qui apporte aux hommes d’oeuvres les aperçus et les renseignements dont ils ont besoin, absolument besoin, pour mettre leurs activités en pleine valeur. C’est la cloche d’alarme qui les tient en éveil; c’est le phare qui jalonne la route et marque les écueils. Aux moralisateurs, elle désigne les plaies sociales les plus infectieuses et les plus répandues, celles qui appellent leur action curative et urgente: ce ne sont pas toujours les plus visibles. Aux intellectuels, elle signale les attaques les plus insidieuses contre l’intelligence de la race; elle les empêche de s’engoncer dans le dilettantisme égoïste ou une vaine complaisance en eux-mêmes, et de tourner en petites sociétés d’admiration mutuelle, piège ordinaire des savants et des lettrés, ou de ceux qui se croient tels. Aux économistes, aux ouvriers, aux hommes d’affaires, elle rappelle sans cesse que leurs activités doivent rester subordonnées aux intérêts supérieurs de la race, que l’homme ne vit pas seulement de pain et que, s’il est utile, nécessaire même, d’armer les Canadiens-français pour les luttes économiques, il ne faut pas sacrifier à cet objectif les exigences de leur foi, leurs traditions, leur culture supérieure.

Sur l’utilité de la presse comme moyen de diffusion des oeuvres, il n’y a pas lieu, je pense, d’insister. Tout le monde tombera d’accord. Mais développons les deux autres aspects: la presse, lien nécessaire des oeuvres; la presse, stimulant et régulateur des activités sociales. Pour en mieux faire saisir l’importance, empruntons quelques exemples à divers types d’oeuvres religieuses, intellectuelles, économiques.

Œuvres religieuses — Complément nécessaire

De toutes les oeuvres religieuses créées chez nous, en ces dernières années, il n’en est pas de plus belle, de plus utile, de plus féconde que les retraites fermées. Eminemment propres à soutenir la vraie piété, la piété de l’intelligence et du coeur, trop souvent faussée par les dévotionnettes, les retraites fermées aident également à la création d’un sens social vraiment chrétien, qui est le seul vrai sens social. Qui n’a lu — faut-il écrire: qui a lu? — les pages émouvantes que M. René Bazin a consacrées à cette belle oeuvre dans l’un de ses meilleurs ouvrages, Le blé qui lève? A travers le récit légèrement dramatisé d’une humble fin de vie d’ouvrier, l’éminent écrivain laisse entrevoir tout ce qu’une retraite fermée peut pour déterminer la conversion sociale d’un homme du peuple.

Ce qu’il me semble utile de signaler ici, c’est le précieux appoint que la presse catholique apporte à l’oeuvre des retraites, en prolongeant leur action sur les consciences et les volontés, dans la vie publique et sociale surtout. Cette coopération est peut-être plus nécessaire au Canada que partout ailleurs, parce que le danger qui menace ici l’ordre social est à la fois moins apparent et plus général qu’ailleurs; parce que le péril résulte moins de l’irréligion ou de faux principes, ouvertement préconisés, que d’un ensemble d’habitudes louches et lâches, d’un abaissement général des caractères — fruit de l’esprit de parti, de la torpeur intellectuelle, de l’amour des jouissances faciles — ; et qu’en conséquence il est aussi urgent de combattre le mal dans le domaine des faits que d’en déloger les causes des esprits.

L’an dernier, le zélé directeur des retraites, à Montréal, rappelait aux lecteurs de la Vie nouvelle l’importance du “devoir électoral”. Plus tard, il leur parlait du “devoir des charges publiques”. Armé du témoignage d’évêques, de théologiens, de catholiques éminents, tous européens, il adjurait les catholiques du Canada de “s’emparer des postes où ils peuvent rendre service à leur nationalité et à leur religion.” 1

Le conseil est excellent, — à condition d’avoir des hommes compétents, dont l’accession à ces postes soit possible sans accroc à la morale catholique, à l’honneur national et à la dignité chrétienne; à condition aussi que la conscience publique soutienne les hommes qui se dévouent à ces fonctions sociales.

Or, il faut bien l’avouer, nous sommes encore loin de là. Le contact du protestantisme, le libéralisme vécu, l’esprit de parti, la pratique de la fausse conciliation et, plus que tout, la soif des honneurs et les mesquines préoccupations, ont fait de tels ravages dans les consciences, ils dominent tellement l’opinion, qu’il n’est guère possible, à l’heure actuelle, d’arriver aux fonctions publiques sans abdication morale, de s’y maintenir sans défaillance ni compromission.

L’oeuvre des retraites fermées, en redressant les consciences, en éveillant le sens du devoir social, tend puissamment à corriger ce mal effroyable et général. Laissée à elle-même, elle n’y peut suffire. D’abord, elle n’atteint pas les masses ni, par conséquent, l’opinion publique, nécessaire point d’appui, en pays affligé du régime électoral, des hommes qui veulent, par devoir, assumer les charges publiques. Et puis, même dans les élites qu’elle forme, l’action des retraites ou, plus généralement, l’action religieuse exige un complément. Elle rétablit dans les consciences qu’elle atteint la notion des principes sociaux; elle n’en fait pas, elle n’en peut faire l’application à toutes les situa-

1 Vie nouvelle, octobre 1919, avril 1920.

tions concrètes qui se présentent.

De cette double et inévitable lacune, si elle n’était comblée par ailleurs, résulteraient d’étranges équivoques. J’en pourrais donner des preuves topiques et vécues, malheureusement trop propres à démontrer l’insuffisance des oeuvres et des associations religieuses pour refaire la conscience publique. C’est précisément la tâche des journaux de principes, d’idées et d’action. C’est à eux, presque à eux seuls, qu’il appartient de signaler au jour le jour les défaillances des hommes publics, les fautes qui appellent la répression d’une saine opinion publique, les attaques qui menacent la foi, les moeurs, l’ordre social.

Ce n’est pas, qu’on en soit certain, une besogne agréable. Mais il faut tout de même qu’elle se fasse; et seule la presse indépendante, la presse catholique peut la faire efficacement. Les journaux de parti dénoncent volontiers le mal commis par les hommes du parti adverse; mais comme ils excusent, absolvent ou pallient les fautes de leurs patrons, la conscience publique n’y gagne rien; au contraire, déroutée par ces attaques et ces justifications contradictoires, elle s’atrophie et finit par perdre toute notion distinctive du bien et du mal.

D’autre part, si les hommes d’oeuvres religieuses se bornent à agir sur le for intérieur, s’ils ne comprennent pas l’importance de prolonger leur action, admirable en soi, par l’éducation pratique de la conscience sociale, — éducation qui ne peut guère se faire que par la presse — on aboutira tôt ou tard à un îésultat pire encore que l’indifférence religieuse ou la fausse conscience des partis, à l’hypocrisie religieuse appliquée à la vie publique. Ce fut, même avant le déicide, le crime des pharisiens et la perte de la nation juive. Notre Seigneur a demandé pardon pour ses bourreaux: “ils ne savent ce qu’ils font;” mais il a maudit les scribes, les princes des prêtres et les hommes d’affaires qui opéraient dans le temple.

Croit-on que chez les Juifs plus que chez nous ce crime d’hypocrisie était toujours conscient et volontaire? Pour un grand nombre, n’était-ce pas la résultante de l’oblitération du sens religieux dans les intelligences, l’étouffement de “l’esprit qui vivifie” par “la lettre qui tue”? Saint Paul converti a témoigné lui-même de sa bonne foi de pharisien.

Si nous devions laisser notre peuple s’acheminer plus avant dans la route de la dépravation des moeurs publiques, se familiariser davantage avec toutes les pratiques de l’opportunisme politique, s’adonner de plus en plus au culte du succès, de la fortune et des jouissances matérielles, s’habituer à croire qu’il y a deux lois, deux morales, deux consciences, deux codes d’honneur, l’un pour la vie privée, l’autre pour la vie professionnelle et publique, n’aboutirait-il pas à la fausse religion

dont le Christ a pu dire, en s’appropriant les paroles d’Isaïe: “Ce peuple m’honore du bout des lèvres, mais son coeur est loin de moi”?

Si on laisse se généraliser la notion qu’avoir une politique catholique et nationale, cela consiste à élire aux fonctions publiques, par n’importe quel moyen, des Canadiens-français catholiques et même dévots, qui diront ou feront, ou qui laisseront dire et faire n’importe quoi, quitte à prononcer, à l’occasion, quelque sonore profession de foi, à suivre les processions, à s’inscrire dans les associations pieuses, n’est-ce pas le moyen le plus sûr de développer l’hypocrisie religieuse, calculée et volontaire chez quelques uns, inconsciente et habituelle pour le plus grand nombre?

Voilà, je le crains, où aboutirait la remarquable et consolante recrudescence d’oeuvres et de pratiques religieuses qui se manifeste chez nous depuis quelques années, si elle ne se complétait par une vigoureuse campagne d’éducation populaire. Et cette éducation, comme toute autre, ne doit pas se borner à poser des principes généraux, à édicter des préceptes: elle doit porter sur les faits concrets, sur les manifestations journalières de la vie sociale et politique. C’est pourquoi, je le répète, l’action de la presse s’impose.

Mais cette éducation complémentaire et généralisatrice par la presse ne sera elle-même pleinement efficace que le jour où les hommes voués aux oeuvres de réfection religieuse et sociale auront appris à faire une distinction nette entre les journaux exclusivement dévoués à la défense des droits de l’Eglise, de la race et de la nation, et les organes de parti ou les gazettes d’affaires, pour qui la religion, le patriotisme et les oeuvres sociales sont de simples matières à articles, à nouvelles et à images, tout comme la politique, les crimes, le cinéma, le tarif, le prix des chaussures, la combine du sucre et le trust de l’acier.

Ces réflexions, plusieurs apôtres sociaux, la plupart peutêtre, les ont déjà faites. Il leur reste à y donner suite en se rendant aux désirs si clairement manifestés des Papes, en aidant de toutes leurs forces au soutien et à la diffusion de la presse catholique et nationale, complément nécessaire de leurs oeuvres particulières.

Le « Devoir » et le renouveau intellectuel

L’influence de la presse catholique et nationale n’est pas moins nécessaire aux activités intellectuelles qu’aux oeuvres religieuses.

Personne n’est plus persuadé que moi de l’insuffisance du journal comme instrument de culture intellectuelle. Faits au

jour le jour, dans des conditions qui obligent les rédacteurs à disperser leur attention sur une foule de sujets disparates, sans leur laisser le temps d’y réfléchir, à peine celui de choisir leurs mots, les journaux tendent fatalement à ravaler le niveau de la pensée humaine et même à empêcher le monde de penser.

“Je connais la presse,” écrivait le maître du journalisme contemporain, Louis Veuillot, après vingt années d’exercice de son dur métier. “S’il s’agissait d’en faire présent au monde, “j’hésiterais sans doute, et vraisemblablement je m’ abstiendrais. Mais il ne s’agit plus d’installer au milieu de la civilisation cet engin périlleux et peut-être destructeur. 11 s’agit de “vivre avec lui, d’en tirer le bien qu’il peut produire, de neutraliser, d’atténuer au moins le mal qu’il peut faire.” 1

C’est à cette dernière considération que je prie les lecteurs et les amis du Devoir de s’arrêter. C’est la principale, presque l’unique raison d’être de notre oeuvre et, généralement, de la presse catholique et nationale. Atténuer le mal, le mal commis par la presse à gages, dans l’ordre intellectuel, aussi bien que dans l’ordre religieux, social ou politique, c’est là tout ce nous pouvons faire; mais c’est déjà beaucoup, et nous ne pouvons y parvenir que dans la mesure où nos efforts sont secondés par tous ceux qui se préoccupent du perfectionnement de la race, dans le sens de la vérité catholique et des traditions nationales.

Dans l’ordre purement intellectuel, il me semble que le Devoir n’a pas failli à sa tâche.

Par sa rédaction il tend à inspirer à ses lecteurs un idéal élevé et d’intelligentes préoccupations; il les oriente vers les sources de la vraie et solide culture; ses rédacteurs font de leur mieux pour donner à leur pensée une forme convenable. En résumé, le Devoir se croit tenu de respecter l’intelligence de ses lecteurs et la noblesse de la culture française.

Dans le service des nouvelles, il se heurte à l’obstacle commun à tous les quotidiens de langue française au Canada: l’obligation de traduire hâtivement d’indigestes et copieuses dépêches télégraphiques, toutes transmises en anglais. La forme en souffre, mais du moins ses rédacteurs et ses traducteurs de faits divers font de constants efforts pour réagir contre l’immoralité du nouvellisme contemporain, en rejetant à l’égout les ignobles racontars dont la presse jaune repaît son troupeau de lecteurs. Ils tâchent également de corriger l’incohérence du système en mettant en relief les événements de quelque importance, propres à éveiller d’utiles réflexions.

Enfin, dans ses reproductions, ses chronic :.es littéraires, ses critiques de livres et d’oeuvres musicales, ses pages pour

1 Les odeurs de Paris (12e édition, p. 30).

les femmes et les enfants, il ne perd pas de vue sa mission principale, qui est de faire aimer le beau, le bon, le vrai. Il n’oublie pas que deux dangers menacent la vie intellectuelle du Canada et, par répercussion, sa vie morale et sa vie nationale: l’utilitarisme anglo-saxon, qui l’étoufferait, et le dilettantisme français, qui l’anémierait.

Pardessus tout, le Devoir se préoccupe de ramener sans cesse ses lecteurs à cette idée fondamentale que toute préoccupation littéraire ou artistique, toute activité de l’esprit doit tendre à servir Dieu et, par conséquent, rester subordonnée à la pensée religieuse tout en lui faisant appui.

En publiant la première série de ses Mélanges, Louis Veuillot écrivait ceci: “Si je n’avais pas un journal où la pensée “catholique peut se proclamer à l’aise, sans qu’aucune pensée “rivale, ni aucune considération humaine en ose supprimer “l’expression, je ne voudrais pas, je ne saurais pas écrire. S’il “ne m’était pas permis de défendre la cause catholique, je “rougirais presque de défendre une autre cause. Politique, “ philosophie , littérature, qu’est-ce que tout cela, séparé de l’Egli- “ se ? Qu’est-ce que tout cela devant Dieu et même devant les “hommes?”

A mon humble avis, tel doit être le programme intellectuel de la presse catholique, au Canada comme ailleurs.

Pour rester fidèle à cet idéal et ne pas trahir sa mission, le journal catholique, ou le journal simplement soucieux de sa dignité morale, doit renoncer à la grosse et facile popularité, tout acquise aux Veuilles q :i flattent les passions vulg. .3, corrompent l’imagination et abêtissent l’intelligence. Raison de plus pour que les journaux de doctrine et d’idées reçoivent l’appui actif, le concours de propagande de tous les Canadiens qui se préoccupent d’accroître et de fortifier le patrimoine intellectuel de la race, de la soustraire au culte de la vulgarité bête et de la platitude malpropre.

Au début de ce chapitre sur la presse et les oeuvres, j’ai noté la recrudescence des activités intellectuelles, depuis dix ans surtout. Personne ne contestera, je pense, l’appoint de la presse catholique, celui du Devoir en particulier, à ce renouveau. Mais les lettrés, les savants ou les artistes qui activent ce mouvement, et qui en profitent, s’arrêtent-ils à se demander ce qu’ils doivent aux journaux qui font une si large part à leurs travaux, qui soutiennent et font connaître leurs oeuvres, leurs publications, leurs activités? Songent-ils à ce qu’il adviendrait de leurs entreprises, de leurs revues, de leur enseignement, si toute la population de langue française, au Canada, était livrée à l’influence culturale des feuilles qui alimentent les intelligences avec les comptes rendus dramatisés et copieusement

illustrés des cours d’assises, de la morgue, du cinéma et de l’égout, ou à l’emprise intellectuelle des journaux de parti, dont toute la raison d’être est de rougir ou de bleuir les cerveaux?

Anglo-Saxonisme — Dilettantisme français

Le danger dominant qui menace la culture française en Amérique, le péril qui demeure et croît chaque jour, c’est l’anglo-saxonisme. Nos intellectuels se croient et nous croient suffisamment préservés par le haut enseignement, par quelques publications spéciales et peut-être aussi par une confiance illimitée dans leur propres forces. C’est une erreur dangereuse. S’ils laissent angliciser et matérialiser l’enseignement primaire, qui façonne les cerveaux de la jeunesse, s’ils laissent abrutir par les petites vues et les grosses gazettes les cerveaux de tous les âges, ils s’apercevront avant longtemps que la culture des sommets restera stérile. C’est cette menace que le Devoir ne cesse de signaler. Combien lui tiennent compte de ses efforts parmi ceux qui en profitent davantage? Combien le soutiennent dans cette lutte vitale parmi ceux qui ont ou s’attribuent la mission de préserver les traditions intellectuelles de la race?

L’autre danger, celui du dilettantisme français, paraît moindre, parce qu’il n’atteint pas la masse. Nous sommes assurément plus menacés d’atrophie que de surexcitation intellectuelle. L’absence d’idées est plus à redouter pour nous que la surabondance. Mais précisément parce que le nombre des intellectuels est fort limité et leur action peu marquée, il importe que cette action s’exerce dans un sens propre à fortifier l’intelligence de la race et à lui faire produire de bons fruits, des fruits sains et nourrissants, plutôt qu’une abondante récolte de produits fades ou délétères.

Le dilettantisme intellectuel, la pléthore d’idées incohérentes, la surproduction d’oeuvres littéraires et scientifiques, vides de toute préoccupation morale, affranchies de tout principe directeur, tout cela a fait un mal énorme en France. Après la stérilité volontaire des foyers, c’est le plus sûr indice de décadence morale. Là-dessus les Français les plus clairvoyants et vraiment patriotes sont d’accord. De cette double pestilence, souhaitons que la France se délivre. Mais, pour l’amour de Dieu, de nous mêmes et de nos enfants, n’allons pas nous infecter du même virus, en y ajoutant la plaie du servilisme intellectuel, qui porte déjà trop de Canadiens à admirer béatement et à copier platement tout ce qui se dit et s’imprime en France.

Que nous devions, comme tous les peuples de langue française, recourir au riche trésor de la culture française afin d’alimenter nos intelligences, personne ne le conteste. Mais ce qui importe davantage, c’est de nationaliser ces emprunts et surtout de les christianiser.

De ce travail de culture sélective, le Devoir a fait sa large part. Chaque semaine, il signale à ses lecteurs quelque mouvement ou d’intéressantes productions de la pensée française. Combien de journaux, même de ceux qui affichent bruyamment leur culte pour la France (quand la politique anglaise l’exige ou le permet), ont fait autant que lui à cet égard?

Mais si nous voulons aider nos compatriotes à enrichir leur patrimoine intellectuel, nous refusons absolument d’amoindrir leur patrimoine moral. Nous trouvons criminel, antisocial, antinational, d’importer sans distinction tous les produits de la pensée française et d’offrir aux cerveaux de notre pays, avec un égal insouci, les aliments sains et le poison. Dût notre culture littéraire en être retardée et limitée, nous estimons qu’il y a un avantage plus précieux pour un peuple que l’hyperculture intellectuelle: c’est la foi, sauvegarde des moeurs, des traditions, du vrai patriotisme et aussi de la réelle supériorité d’esprit.

Qu’on ne s’y trompe pas, du reste; ce n’est pas en se saturant de littérature française que notre peuple se sauvera de l’anglicisation. C’est en développant son propre fond, en cultivant ses propres ressources; ce qui n’exclut pas, loin de là, l’étude rationnelle des littératures et des civilisations étrangères. Gardons-nous également de la suffisance et du servilisme.

Pour combattre ces deux tendances, si marquées chez nous en dépit de leur apparente opposition, il faut travailler énergiquement à rétablir et à développer dans l’âme canadienne les vertus contraires: l’humilité, qui n’est pas la bassesse, et la fierté, qui n’est ni l’orgueil ni la vanité. C’est à cette réforme nécessaire et urgente que la presse catholique et nationale, et généralement les oeuvres intellectuelles de chez nous, doivent viser sans cesse.

On ne réfléchit pas assez à l’importance des vertus chrétiennes, au seul point de vue de la supériorité intellectuelle. Dans un ouvrage intéressant, en dépit de certaines incohérences, M. de la Lamarzelle a fort bien démontré que la prétendue civilisation latine est en réalité la civilisation chrétienne; et que, pour atteindre à leur haut degré de culture, les nations dites latines ont dû s’affranchir de la plupart des traditions romaines. 1

1 L’anarchie dans le monde moderne (troisième partie) — Paris, Gabriel Beauchesne, 1919.

Cette noble et quasi surnaturelle origine de notre civilisation, ne l’oublions jamais, restons-lui fidèles à tout risque et à tout prix. Voilà ce qu’il faut répéter sans relâche aux Canadiens-français, plongés dans l’ambiance matérialisante qui les entoure, dans cette dure et grossière civilisation anglo-américaine, tout imprégnée de l’amour païen des richesses. Même aux hommes d’esprit, chrétiens et patriotes, il faut parfois rappeler — tant est bouleversée, de nos jours, la hiérarchie des devoirs — que la religion précède le patriotisme, que la préservation de la foi et des moeurs importe plus que la conservation de la langue, que le maintien des traditions nationales, des vertus familiales surtout, prime les exigences du haut enseignement ou la production des oeuvres littéraires.

M. Laurier me disait, un jour, que les Canadiens-français se battraient plus volontiers pour leur langue que pour leur foi. Si c’était vrai, ce serait une déchéance intellectuelle et un très grand malheur national: notre peuple ne tarderait pas à perdre et sa langue et sa foi. On ne saurait trop répéter que la lutte pour la langue et la culture française, légitime en soi, n’est qu’accessoire et subordonnée à la lutte pour la foi et le droit paternel. On ne saurait trop redire que la langue française et les traditions canadiennes-françaises doivent être conservées surtout parce qu’elles constituent de précieux éléments de l’ordre social catholique. Certains défenseurs très ardents de la langue semblent l’oublier; ou, du moins, leurs activités un peu étroites tendent à obscurcir ces notions dans l’esprit du peuple. C’est le rôle de la presse catholique et nationale de rétablir sans cesse ce nécessaire équilibre des obligations sociales, et de ramener à leur juste place les oeuvres de l’esprit.

A ce seul point de vue, les hommes de culture vraiment supérieure, ceux qui, au fond de leur conscience, ne séparent pas les fonctions de l’intelligence des suprêmes intérêts de l’âme, devraient apporter à la presse catholique et nationale un appui plus actif et plus efficace que celui qu’ils lui ont accordé jusqu’ici.

Le « Devoir )) et les questions <( pratiques ))

On a parfois reproché aux journaux de doctrine, et tout spécialement au Devoir, de planer dans les nuages, de négliger les “questions d’affaires”, de n’être pas pratiques, en un mot.

Entendons-nous. Si l’on veut dire par là qu’à nos yeux les intérêts de l’Eglise et de la race priment ceux de la banque et du commerce, que la protection de l’âme et de l’intelligence des enfants importe plus que la protection des capitaux placés dans l’industrie, que la situation morale, intellectuelle et physique des masses populaires appelle l’attention des pouvoirs

publics à un plus haut degré que la situation financière des raffineurs de sucre et des exploiteurs de tramways ou d’autres choses, l’accusation est juste, nous plaidons entière culpabilité. A notre avis, l’âme est supérieure à l’intelligence, et l’esprit l’emporte ou du moins devrait l’emporter sur le ventre et sur la bourse.

Nous trouvons juste, nécessaire et même très pratique de répéter ces élémentaires vérités souvent, de diverses manières, afin de réagir contre la tendance générale de l’époque et du continent, qui est de faire passer la matière en premier lieu, l’esprit ensuite, et l’âme en queue de train, quand on y pense et qu’on y croit.

Mais si l’on prétend dire que nous négligeons les problèmes économiques et les intérêts matériels de la race, on se trompe étrangement: aucun journal au Canada n’y a porté plus d’attention que le Devoir, n’a consacré à ces questions plus d’études attentives et suivies, n’a conseillé ou appuyé plus de solutions vraiment pratiques. Qu’on se remémore ses analyses des budgets d’Etat, ses études sur l’immigration et la main-f’oeuvre étrangère, sur les banques et les chemins de fer, ses recherches des causes de la vie chère, sa claire vue des répercussions économiques de la guerre, ses avertissements, dès le branle-bas dt début, sur l’urgence de parer au dépeuplement des campagnes et à la raréfaction des produits alimentaires, sa dénonciatior constante des mensonges, des fausses prophéties ou des illusions de tant d’hommes pratiques; qu’on se rappelle ses fréquents conseils sur la nécessité d’économiser, pour les gouvernements et pour les individus, ses multiples encouragements à toutes les oeuvres propres à développer et à coordonner les forces économiques de la race; — et l’on conviendra sans peine que la lutte pour les principes et les idées ne nous fait pas oublier les faits concrets et matériels.

Si je crois devoir rappeler l’attitude du Devoir en ces matières, ce n’est pas avec le ridicule désir de donner à ses rédacteurs figures d’économistes et d’hommes d’affaires. S’ils ont vu parfois plus clair et parlé plus juste que les journalistes pratiques, c’est tout bonnement qu’aucun obstacle, aucun bandeau, ne les empêche de regarder; aucun bâillon ne leur scelle les lèvres, aucun mot d’ordre des chefs ou des patrons ne les oblige à se taire ou à mentir.

Ce qui fait la valeur particulière des journaux catholiques et nationaux, lorsqu’ils traitent des questions dites “pratiques”, c’est qu’ils n’ont aucune affaire personnelle à soigner, aucun parti, aucun groupe particulier à servir. Ils n’envisagent ces questions qu’au point de vue de l’intérêt général, c’est-à-dire.

chez nous, des intérêts catholiques et canadiens-français, d’abord.

Constamment, nous avons combattu cette idée fausse, ignoble et démoralisante, que la religion et le patriotisme n’ont rien à voir aux affaires. Toujours nous soutiendrons que les règles de la justice et de la morale chrétienne doivent gouverner les opérations du commerce aussi rigoureusement que les autres actes humains; que les pratiques de la charité chrétienne doivent sanctifier, j’oserais dire faire pardonner la possession des richesses; que le droit de chaque individu de jouir honnêtement de gains honnêtement acquis ne supprime pas ses obligations sociales, ni, par conséquent, le devoir de tout Canadienfrançais catholique de faire profiter ses compatriotes du fruit de son travail ou de ses épargnes.

Ces divers aspects de la question “affaires”, nous les retrouverons en étudiant les devoirs des hommes d’affaires à l’égard de la presse catholique. Pour l’instant, bornons-nous à signaler l’appui que le Devoir et les journaux du même caractère ont donné aux oeuvres propres à compléter et à fortifier l’armature économique de la race.

Avec la Vérité (de Québec) et l’Action Sociale, — qui avaient commencé cette campagne avant la naissance du Devoir — nous avons prodigué les encouragements de toutes sortes aux Caisses populaires, fondées par M. Alphonse Desjardins, ce bon et fidèle serviteur de la race et de l’Eglise, qui vient d’entrer dans le repos si bien gagné, après vingt années de dur mais fécond labeur social. En voilà un qui mérite la reconnaissance de ses compatriotes par des services autrement utiles et durables que ceux de la plupart de nos grands hommes d’avant-scène!

Nous avons également fait connaître les diverses associations, coopératives ou autres, qui tendent à grouper les épargnes populaires et les efforts individuels, afin d’améliorer les conditions matérielles des gens de condition modeste.

En tout ceci, nous avons songé au bien-être des individus et des familles; mais nous pensons surtout à l’accroissement des forces sociales de la collectivité, pour le bien de l’Eglise et de la nationalité.

Il existe une autre école qui veut, comme nous, l’affranchissement économique de la race. Mais elle le cherche dans l’adaptation des méthodes d’affaires de nos compatriotes à celles des Anglais ou des Américains, dans ce qu’elle appelle l’éducation pratique, c’est-à-dire l’anglicisation intellectuelle de nos enfants, enfin dans la chasse aux grosses fortunes. Cette école a toujours existé; elle est née le jour de la conquête anglaise. Mais ce qui la rend plus inquiétante, c’est qu’elle est

en train de faire des conquêtes dans les régions qui avaient, jusqu’ici, résisté à sa propagande et à ses sophismes: le haut enseignement et le petit monde des intellectuels, vrais ou prétendus.

Cette école nous la combattons, c’est le devoir de la presse catholique et nationale de la combattre à outrance, pour deux raisons primordiales: son triomphe aboutirait à la déchéance morale et intellectuelle des Canadiens-français; et loin de les affranchir de la tutelle économique, il en ferait, plus que jamais, les “porteurs d’eau et les scieurs de bois” de la majorité anglophone. Toute l’histoire démontre — et le simple bon sens l’enseigne — qu’un peuple autochtone, compact, distinct par sa foi, sa langue et ses moeurs, progresse et triomphe des rivalités étrangères dans la mesure où il demeure fidèle à lui-même, à tout ce qui constitue son caractère particulier. Dans l’ordre matériel comme pour la culture de l’esprit, ceci n’exclut pas une intelligente étude des autres peuples, ni même une adaptation rationnelle de celles de leurs méthodes qui sont conformes à son génie particulier et qui ajoutent à ses moyens d’action sans rien enlever à sa valeur foncière. Aller audelà, c’est courir à l’asservissement puis à l’extinction.

Naturellement, la plupart des prôneurs de l’éducation pratique et de l’anglicisation effective protestent, avec sincérité peut-être, qu’ils n’entendent rien sacrifier du patrimoine national, qu’ils ne veulent qu’y ajouter. Mais les méthodes qu’ils préconisent, les résultats que ces méthodes ont déjà produits, ici et ailleurs, les objectifs qu’ils proposent au peuple, tout cela mène où ils affirment ne pas vouloir aller.

Inévitable banqueroute de l’anglomanie

Qu’il s’agisse d’éducation publique, de finance, de commerce, ou de toute autre matière, vouloir nous faire copier les Anglo-Saxons, c’est nous livrer à eux, soit comme rivaux, soit comme associés. Rivaux, ils nous écraseront; associés, ils nous avaleront.

Jamais on ne fera des Canadiens, fils de Français, petitsfils de Gallo-Latins, des hommes d’affaires à la façon anglaise, tout en les gardant français pour le reste. Si l’on anglicise une partie de leurs cerveaux, le reste se prendra. Ils perdront leurs qualités propres; ils n’acquerront qu’à moitié celles des Anglo- Saxons, ou plutôt ils n’en nrendront que les défauts.

Si l’on réussit à leur inculquer le culte de la matière, du lucre et des jouissances matérielles, — qui ne les séduit déjà que trop, hélas !. - — ils ne seront pas, comme les Anglais l’ont été jusqu’ici, les maîtres de l’or, mais ses esclaves. A la fois

plus sensuels et plus intellectuels que les Anglo-Saxons, plus avides de jouissances variées, ils voudront gagner plus vite pour jouir plus tôt. Plutôt que de conquérir la grande fortune par un labeur opiniâtre, ils courront au gain facile, aux spéculations hasardeuses et se feront toujours rouler, à la longue, par les Anglo-Saxons. Pressés de jouir, ils s’arrêteront plus tôt de gagner et dépenseront plus vite. De plus en plus détachés des satisfactions intelligentes, incapables de se contenter du seul bonheur de brasser de grosses affaires, ils descendront rapidement la pente des plaisirs crapuleux. Ils y perdront leur foi, leurs moeurs, leur intelligence, leur santé, leur fortune.

Même s’ils parvenaient à s’adapter aux moeurs anglaises au point de maintenir l’équilibre entre les exigences des affaires et leurs appétences jouisseuses, et de mettre leurs vices à couvert d’une façade d’hypocrite respectabilité, ils n’en perdraient pas moins les vertus sociales propres aux peuples catholiques et incompatibles avec l’acquisition des grandes richesses. Je n’en nomme que deux: la probité foncière — celle qui ne compte pas seulement avec les lois et le crédit, mais avec la conscience — et la fécondité des foyers. Il devient de plus en plus difficile, pour ne pas dire impossible, d’être riche, de le devenir surtout, par des méthodes irréprochables, et d’accroître ou même d’entretenir une fortune tout en élevant une nombreuse famille. Si l’école des gens pratiques veut que les Canadiens-français s’enrichissent, elle doit d’abord leur enseigner à n’avoir plus d’enfants, ou le moins possible.

Il y a “dans l’origine et le principe” des grandes fortunes, disait Bourdaloue, “des choses qui font trembler”; c’est plus vrai que jamais.

Ceci nous ramène à l’aspect social de la question, et aussi à l’aspect national.

Plus on y réfléchit moins on aperçoit ce que la race canadienne-française aurait à gagner à cette anglicisation de fait. Ce qu’elle y perdrait on ne le voit que trop. Tous les maux que je viens de signaler ne fondent-ils pas déjà sur nous? N’ont-ils pas commencé à exercer de profonds ravages? Et où sont les compensations? où est l’apport, même purement matériel, au patrimoine national?

Ils ne sont pas rares les jeunes Canadiens, “connaissant parfaitement les deux langues”, — suivant la formule consacrée et menteuse ici comme ailleurs: personne ne connait parfaitement deux langues; sauf de rares exceptions, les gens qui parlent également deux langues les parlent également mal;— ils trouvent de faciles emplois dans les maisons d’affaires anglaises ou américaines. Ils ne manquent pas, non plus, les Cana-

diens-français riches, associés aux Anglo-Saxons dans les grandes affaires.

Que valent-ils, les uns et les autres, pour “l’affranchissement économique” de la race? Qu’apportent-ils au patrimoine national? Rien, ou plutôt ils aident à resserrer nos liens, ils contribuent à nous appauvrir collectivement.

Les uns et les autres ne servent qu’à engluer la clientèle canadienne-française au profit des maisons anglaises qui les emploient. Commis, associés ou co-administrateurs, ils ne sont là que pour apporter de l’eau au moulin et scier les plançons fournis par l’épargne canadienne-française. Tous “porteurs d’eau et scieurs de bois”, depuis les honorables directeurs de grandes compagnies anglaises, les gros directeurs de gros trusts anglais, les minces directeurs de sociétés d’assurance anglaises, jusqu’aux petits buralistes et aux demoiselles de magasin, employés dans les maisons anglaises.

Qu’on se mette bien ceci en tête : les Anglo-Saxons, au Canada comme en Angleterre, aux Etats-Unis ou ailleurs, ne feront jamais à leurs esclaves blancs, jaunes, bruns ou noirs, à cheveux plats ou crépus, munis d’anneaux dans le nez ou décorés de rosettes, sirés ou lordifiés, Canadiens ou Maoris, Punjabis ou Hottentots, Boers ou Malais, que la part strictement nécessaire pour fortifier la domination anglo-saxonne sur les races dont ces prétendus associés ne sont que les otages. Ceci est aussi vrai en affaires qu’en politique, — les deux domaines où l’Anglo-Saxon entend régner en maître dans le monde entier, à plus forte raison dans ses possessions propres.

L’éducation pratique, les méthodes anglaises, la chasse à l’argent sont pour nous autant de boulets au pied, autant d’anneaux aux narines.

Est-ce à dire qu’il faille délaisser les activités économiques, le commerce, l’industrie, les affaires en général? Loin de là; mais il faut s’y adonner à notre façon, avec nos ressources.

Les succès remportés dans ce domaine par plusieurs Canadiens-français, dans des conditions autrement difficiles que celles d’aujourd’hui, démontrent ce que l’énergie, le travail, la persévérance, l’économie, la prévoyance, unies à la probité et à l’intelligence, pourraient apporter aux hommes d’affaires de chez nous, qui voudraient réussir sans rien sacrifier des qualités morales et intellectuelles qui font la valeur foncière de la race. Notons bien que la plupart de nos compatriotes qui ont obtenu de réels et durables succès dans les affaires — pour ne pas dire tous — étaient des Canayens pur-sang, catholiques à l’ancienne façon; ils ignoraient l’anglais et les méthodes anglaises. Ils ont réussi en appliquant aux grandes affaires leurs qualités natives; et leurs établissements ont prospéré dans la mesure

où ils sont restés fidèles aux traditions des fondateurs. Que reste-t-il des fortunes canadiennes-françaises édifiées par les méthodes anglaises ou associées au capital anglais? Je serais étonné qu’on en pût désigner une seule; elles ont toutes été sucées par la pieuvre. Elles ont appauvri d’autant le patrimoine national.

L’affranchissement économique par l’esprit social

Le Canada français, comme la France, ne trouvera pas son salut et sa liberté économique dans la poursuite des grandes affaires et des spéculations hasardeuses; ce ne sont pas les grandes fortunes, bien ou mal acquises, qui l’affranchiront du joug de la finance anglo-américaine, mais la multiplicité et la croissance normale des petits patrimoines et la mise en valeur sociale des petits capitaux. Voilà la vraie richesse des nations, la plus sûre, la plus solide, la plus profitable, celle qui résiste le mieux à l’aléa des guei'res, des révolutions, de l’agiotage, celle qui tente le moins la cupidité ou la jalousie de la haute finance, qui aiguise le moins les fringales du fisc ou les convoitises du socialisme; c’est aussi la seule qui mérite les bénédictions de Dieu et qui n’ait pas besoin, pour se justifier, de torturer les prescriptions du droit naturel, de l’Evangile et de la théologie morale. C’est la seule fortune qu’un peuple catholique, intelligent et noble peut et doit désirer. C’est celle-là, et celle-là seulement, qui assurera la liberté économique des Canadiens-français en les délivrant à la fois de la domination de l’or anglais et du joug avilissant de la cupidité. Pour l’acquisition de ce genre de fortune, les contraintes de la morale catholique et les traditions françaises, loin d’y nuire, sont un précieux appoint.

Voilà pourquoi la presse catholique et nationale encourage, doit encourager tant qu’elle peut les oeuvres économiques qui entretiennent ou font revivre les vertus domestiques de la race: économie, prévoyance, probité, et les mettent en valeur par l’adjonction du sens social, de l’esprit d’association, qui nous a trop longtemps fait défaut, tout comme à nos cousins de France.

Quel est ce benêt d’économiste français qui a prétendu que les Anglo-Saxons doivent à leur individualisme ce qu’il appelait leur “supériorité” ? C’est si bien le contraire ! Grâce à leur formidable esprit de corps, les Anglo-Saxons, les plus obtus des Européens, mènent le monde; tandis que nous, Français des deux continents, nous nous faisons rouler par tout le monde, grâce à notre incurable individualisme.

Combien de fois en ai-je causé avec ce pauvre Desjardins! ( ! uque a?: née. i: :-r \ ait toucher au but désiré, qui était d’ob-

tenir une loi fédérale donnant à ses caisses populaires une solide base légale; mais il voyait toujours l’obstacle se dresser. L’obstacle anglais? Oui, mais généralement posé par des mains françaises: banquiers, marchands-détailleurs, tous gens pratiques mais de courte vue. Aveuglés par la préoccupation immédiate de leurs petites affaires, ils ne voulaient pas comprendre que tout ce qui contribuerait à mettre en valeur l’épargne française, à la sortir du bas de laine pour la canaliser, la concentrer et l’utiliser en vue d’accroître les forces économiques effectives de la race, finirait par profiter à leurs propres affaires. On peut en dire autant des coopératives de vente et d’achat, des sociétés de crédit et d’assurance agricole, etc. Elles ont toutes rencontré les mêmes oppositions sorties du même fond d’égoïsme individuel ou collectif.

Si l’obstacle est à peu près renversé, aujourd’hui, à qui le mérite en revient-il? Dans une large mesure aux journaux catholiques et nationaux, qui n’ont cessé de le battre en brèche. Pourquoi ont-ils pu soutenir la lutte? Parce qu’ils n’étaient liés ni aux banques, ni au commerce, ni aux partis politiques qui ont intérêt à ménager les banques et le commerce; et parce qu’ils ont placé et maintenu la question sur le seul terrain des intérêts généraux de la race.

En retour, qu’ont fait ces organisations pour venir en aide à la presse catholique et nationale? Pour les autres journaux, je l’ignore. Pour le Devoir, jusqu’ici, .... rien. Et pourtant, même en éliminant toute idée de reconnaissance, ces institutions ont un intérêt vital au maintien des organes qui entretiennent la mentalité dont elles vivent. Elles en auront besoin, le jour — assez prochain peut-être — où elles subiront de nouveaux assauts, où l’on voudra leur mettre de dangereuses entraves. Elles en auront besoin aussi, elles en ont besoin déjà pour créer entre elles une féconde émulation, pour établir des liens utiles qui décupleront leurs forces effectives.

Elles en ont besoin, elles en auront toujours besoin pour entretenir chez leurs propres membres le sens de leurs responsabilités sociales, pour leur rappeler que ces oeuvres réussiront dans la mesure où elles seront administrées avec une stricte probité; pour leur dire aussi qu’elles n’ont pas pour unique objet de profiter à ceux qui en font partie, mais qu’elles doivent contribuer à la prospérité générale de la race.

A-t-on songé, par exemple, à tout ce que les caisses populaires, les sociétés d’assurances, obligées à faire des placements de tout repos, pourront un jour entreprendre pour financer nos corps publics et les industries vraiment nationales, celles qui mettent en valeur les ressources naturelles de chez nous, avec le capital de chez nous et la main-d’oeuvre de chez nous ? Les

banques rurales fondées par Luzzati ont un jour sauvé l’Italie de la banqueroute. Les coopératives et les caisses organisées par sir Horace Plunkett en ont fait autant pour l’Irlande. Pour cela, il faut le concours de l’opinion éveillée et stimulée par la presse.

Il y a quelques semaines, M. l’abbé Perrier, curé du Saint- Enfant-Jésus, faisait paraître, ici même, un article fort intéressant, plein de substantiels aperçus, sur la Société des Artisans canadiens-français 1. “Souhaitons, écrivait-il, que nos “mutualistes restent fidèles à l’esprit de leur fondation. Qu’ils “cultivent le sens social, fait de justice et de charité, et qu’ils “pratiquent le dévouement à toutes nos oeuvres nationales. . . . “Le moment n’est-il pas venu pour les Artisans, comme pour “toutes nos sociétés nationales de secours mutuels, de se mettre “ plus résolument sur le terrain des oeuvres sociales et nationa- “ les et de travailler, dans la mesure de leurs forces, à deux “ oeuvres que je crois plus urgentes que les autres ? Je veux dire “la création des syndicats catholiques et nationaux, l’organisation des coopératives.”

Notre distingué collaborateur me permettra d’ajouter que l’oeuvre de la presse catholique et nationale pourrait, sans inconvénient, s’ajouter aux deux organisations qu’il a si chaudement, et avec tant de raison, recommandées à l’efficace sympathie des sociétés de secours et d’assurances mutuelles. Je ne crois pas céder au penchant contre lequel je mettais les hommes d’oeuvres en garde, — les directeurs de journaux, sans cesse ramenés à l’examen de toutes les oeuvres, n’ont aucun mérite à échapper à cette tentation — je ne crois pas exagérer le rôle de la presse en disant que le travail de coopération suggéré par M. l’abbé Perrier n’est réalisable qu’avec le concours de la presse catholique et nationale. Elle seule peut, sinon créer, du moins entretenir et généraliser le mouvement d’opinion et les concours mutuels qui permettront ce rapprochement ; tout comme, pour atteindre ces diverses sociétés et leur communiquer son idée, notre collaborateur a choisi un organe de portée générale et non les quelques revues spéciales que publient l’une ou l’autre de ces associations.

Je pourrais ajouter ici que la plupart de ces sociétés ont surtout besoin de la presse catholique et nationale pour entretenir dans la population l’esprit qui crée leur clientèle et qui est, à proprement parler, leur raison d’être. S’il est une catégorie d’oeuvres qui ont intérêt — un intérêt moral et un intérêt matériel — à détruire l’absurde préjugé que la religion et le patriotisme n’ont rien à voir aux affaires, ce sont bien les so-

1 Devoir du 18 septembre 1920.

ciétés de mutualité, les syndicats professionnels et les coopératives.

Ce motif s’ajoutera, espérons-le, à tous les autres, pour démontrer aux fondateurs et aux propagandistes des oeuvres économiques, qu’ils doivent à la presse catholique et nationale un appui plus actif, plus général et plus efficace que celui qu’ils lui ont donné jusqu’ici.

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