LA PRESSE ET LES CATÉGORIES SOCIALES
Clergé
Nous avons étudié jusqu’ici l’influence de la presse catholique et nationale sur les activités diverses qui tendent à enrichir ou à défendre le patrimoine moral, intellectuel et économique de la race. Il me semble également utile de signaler l’intérêt que les journaux de doctrine et d’idées devraient inspirer à certaines catégories de Canadiens-français catholiques, indépendamment des oeuvres particulières auxquelles les uns ou les autres peuvent s’intéresser. Commençons par le clergé.
Ce que nous avons vu des caractéristiques foncières de la presse catholique, de l’utile appui qu’elle apporte aux oeuvres religieuses ou bienfaisantes, devrait suffire à justifier le concours actif du clergé en faveur des journaux voués à la défense de l’Eglise et de la morale chrétienne, et aussi des traditions nationales. Notre clergé a glorieusement conquis le droit, j’ose dire le devoir d’être patriote; — non pas dans le sens faussé qui prévaut en quelques pays où certains prêtres, plus ou moins enjacobinés, en sont rendus à faire du patriotisme une seconde, voire une première religion; mais au sens vrai du mot, au sens chrétien, selon la doctrine du Christ et de l’Eglise, d’accord avec la pratique constante du clergé de tous les temps et de tous les pays, du clergé canadien en particulier.
Au Canada comme partout ailleurs, — et, à certains égards, plus qu’ailleurs — le clergé a besoin de la presse catholique et nationale pour prolonger son action sacerdotale, pour vulgariser les principes qu’il enseigne du haut de la chaire, pour défendre dans la rue, au niveau des faits concrets et en plein coeur de la foule, les droits de l’Eglise, de la famille et de la patrie, ces trois assises fondamentales de toute société bien ordonnée.
Jusqu’ici, le Canada français a été assez généralement préservé des attaques directes contre la foi, contre l’ordre social chrétien, contre l’organisation ecclésiastique. Mais l’on aurait tort de croire qu’il échappera toujours à cette épreuve. La crise viendra peut-être plus tôt qu’on ne le croit; et elle sera d’autant plus dangereuse que l’esprit public est moins préparé à la subir et qu’elle se produira dans le domaine des faits plutôt que dans la sphère des idées et des doctrines. Elle sera déterminée par la pénétration au coeur du Canada français de
toutes les poussées anticatholiques, antifrançaises et antisociales qui ont déjà plus qu’à moitié conquis le Canada anglais; et ces poussées auront le concours actif ou la complicité tacite d’une foule de Canadiens-français habitués, par la pratique d’une fausse conciliation, à faire très large la part de l’erreur, du mensonge et de l’injustice.
A ce danger s’en ajoute un autre, plus redoutable peut-être parce que moins visible. La plupart des questions qui ont donné lieu partout aux assauts du protestantisme et de la Révolution sont déjà résolues en principe, dans nos lois, contre la doctrine et la législation catholiques. Le divorce est reconnu par la constitution, sans exception pour la province de Québec (comme on le croit généralement). Sur le mariage, notre code civil s’écarte partiellement du droit canonique et entr’ouvre la porte qui conduit au mariage civil. Pour la tenue des registres d’état civil, les curés ne sont que les fonctionnaires de l’Etat. Le droit de frapper d’impôts les biens d’Eglises est attribué à l’Etat par le code municipal, la Loi des cités et villes et toutes les chartes particulières. Les nouvelles taxes fédérales atteignent les clercs, comme les autres contribuables. La plupart, pour ne pas dire toutes les lois d’incorporation des communautés religieuses, des maisons d’enseignement ou de bienfaisance, renferment des dispositifs qui permettent à l’Etat de les dominer ou tout au moins de les tracasser. Enfin, dans le domaine de l’instruction publique — le terrain favori des ennemis de l’Eglise, de la famille et de la société chrétienne — le principe de la suprématie de l’Etat a été appliqué dès le début et s’est singulièrement étendu, dans la pratique.
Tous ces empiétements, toutes ces atteintes aux droits de l’Eglise et de la famille, nous les avons subis presque sans nous en apercevoir, rassurés par les bonnes intentions des législateurs dont la plupart, simples copistes, ne se rendaient peutêtre pas compte de la gravité des actes qu’ils posaient et du parti qu’en pourraient tirer plus tard les ennemis de l’Eglise et de la société.
Croire que ces lois et ces dispositifs resteront toujours lettre morte; espérer que les pouvoirs publics et les tribunaux les appliqueront toujours en conformité des principes catholiques, ce serait une dangereuse illusion. Et puisque, en notre pays, les pouvoirs publics, voire les tribunaux dans une certaine mesure, relèvent de l’opinion publique, il semblerait d’une élémentaire prudence de faire l’éducation du peuple en ces matières. Education des intelligences, afin de démontrer la supériorité de la législation catholique et la nocivité des lois qui s’en écartent; éducation des volontés et des énergies, afin de préparer la résistance aux assauts, ou, mieux encore, afin
d’obtenir la modification, dans le sens catholique, de celles de ces lois qui relèvent de la juridiction provinciale.
Compter sur tous les journaux, sur les organes de parti et sur les feuilles jaunes, autant que sur les journaux catholiques, pour faire cette éducation et soutenir la lutte jusqu’au bout, serait une autre illusion, aussi fatale que la première. Quelques-uns, je veux le croire, seront du bon côté tant que la force de l’opinion où l’intérêt du parti seront de ce côté-là. Mais dès qu’il sera plus populaire et plus avantageux d’être de l’autre côté, ou quand les chefs du parti l’exigeront, combien resteront sur la brèche?
Certaines attitudes au sujet de l’instruction obligatoire, du divorce et du mariage, des exemptions d’impôt, des programmes d’enseignement à tous les degrés, dénoncent assez nettement les vues et les tendances obliques d’une foule de braves gens et de plusieurs journaux. Et ces tendances, ne l’oublions pas, seront toujours favorisées, ouvertement ou en sous-main, par les influences anglicisantes, qui exercent une si formidable emprise sur la politique et la presse, et sur la troupe innombrable des snobs et des arrivistes, des trembleurs et des suiveurs. En ceci, comme en toute chose ou à peu près, la défense religieuse se lie à la défense nationale. Si trop des nôtres l’oublient, nos ennemis s’en souviennent toujours.
Ce seul aspect de la situation doit suffire à justifier le clergé d’aider particulièrement les journaux sur lesquels l’Eglise peut toujours compter, parce que la défense des droits de l’Eglise, de la famille, de la patrie, de la race est toute leur raison d’être. Le moment où ces journaux failliraient à leur tâche et trahiraient leur mission, ils disparaîtraient. Avec l’abaissement de la foi et l’oblitération du sens de l’ordre, les organes des partis et les grosses feuilles populaires pourront braver les censures ecclésiastiques et le mépris de l’opinion catholique; les journaux voués à la défense des intérêts religieux et nationaux jamais. Ceci devrait suffire à rassurer les prêtres qui redoutent ce que l’on appelait, en France, l’ingérence de la presse catholique dans les affaires de l’Eglise.
Si l’on tentait d’établir à cet égard une distinction entre les journaux catholiques rédigés par des prêtres et ceux dirigés par des laïques, il serait facile de démontrer par toute l’histoire de la presse catholique, depuis qu’elle existe, que les organes laïques n’ont pas causé plus d’embarras ni rendu de moindres services que les journaux ecclésiastiques. Les uns et les autres ont leur raison d’être. “Pourquoi,” demandait Louis Veuillot, “la vérité, destinée à soutenir une guerre éternelle, n’au- “rait-elle pas des escadrons légers, des soldats exercés aux combats de broussailles et toujours prêts à partir? Voilà l’oeuvre
“des laïques. Ils sont bons à cela; je dirai plus: ils y sont plus “propres que d’autres.” 1
Cette observation est particulièrement applicable au Canada. Bien plus qu’en France, où les luttes d’idées sont toujours au premier plan, la bataille entre la vérité et l’erreur est surtout faite ici de “combats de broussailles.” Si l’on admet qu’il faut la faire et que des laïques peuvent et doivent s’y livrer, il faut admettre aussi que ces laïques et leurs journaux doivent pouvoir compter sur l’appui moral et matériel du clergé. Car cette lutte ingrate, difficile, dénuée de toutes satisfactions personnelles, ils la poursuivent tout en soutenant de lourdes charges de famille, dans l’unique but d’apporter leur appoint à la défense de l’Eglise et de la société dont ils font partie au même titre, mais pas plus, que tous les autres Canadiens catholiques. En les aidant dans leur dure tâche, le clergé reste fidèle à sa mission sacerdotale et à ses traditions patriotiques. Qui saurait, de bonne foi, lui en faire reproche?
Communautés religieuses
Les arguments qui justifient le clergé canadien d’aider activement aux journaux de défense religieuse et nationale s’appliquent, avec plus de force encore, aux congrégations religieuses.
Les communautés d’hommes et de femmes, de fondation canadienne ou française, ont rendu au Canada français d’incalculables services et occupent dans son organisme social une place immense. En y ajoutant les sociétés de prêtres qui dirigent les grands et les petits séminaires, on peut dire que les congrégations religieuses portent, chez nous, presque tout le poids des oeuvres de bienfaisance et d’éducation. Elles soutiennent et accomplissent cette double tâche sociale avec a i dévouement, une abnégation et une intelligence hors pairs, et aussi avec une humilité, une discrétion et un désintéressement qu’on serait tenté de trouver exagérés. On se prend à penser parfois qu’elles en font trop; qu’en se prodiguant ainsi, elles favorisent les calculs de l’égoïsme individuel. Que de gens s’accoutument à trouver tout naturel de se décharger sur les communautés de leurs premiers devoirs sociaux: éducation des enfants, soin des malades, hospitalisation des infirmes, etc. Ils en arrivent même à penser que cette transposition de charges est toute naturelle et ne comporte, de la part des laïques, aucune autre obligation que celle d’une infime compen-
1 De la presse religieuse laïque — article du 26 janvier 1.853, reproduit dans les Mélanges, 2e série, vol. I. Cet aspect de la question a été traité à fond par M. l’abbé Perrier dans son discours du dixième anniversaire du Devoir, reproduit en brochure sous le titre : Le Devoir, journal catholique.
sation d’argent, qui reste bien inférieure à la valeur purement matérielle des services rendus par les congrégations.
Certes, au fond du coeur, l’immense majorité de notre peuple garde une réelle reconnaissance et une vive affection pour ces hommes et ces femmes de Dieu, qui se dévouent au salut des âmes et au soin des corps. L’administration publique, provinciale ou municipale, a traduit ces sentiments en confiant aux communautés la quasi-totalité des services de bienfaisance, et en les exemptant des impôts ordinaires. Elle y trouve son large profit. Que l’on compare le budget de la charité, dans notre province, à celui des autres provinces ou des Etats- Unis; que l’on mette en regard les institutions protestantes, ou simplement laïques, et nos maisons congréganistes; et l’on constatera que les communautés religieuses rendent ici à la communauté civile, et à chacune des familles qui la composent, des services dont la seule valeur économique représente, chaque année, des millions d’épargne publique et privée. Et que dire du gain moral, des âmes sauvées, des angoisses apaisées, des souffrances adoucies et sanctifiées? J’imagine que même aux yeux des gens pratiques, cela compte encore, bien qu’impossible à monnayer.
Ces oeuvres tirent toute leur valeur morale et sociale de l’esprit qui anime toutes les oeuvres de l’Eglise, de l’esprit évangélique; c’est le même esprit qui leur donne leur principale valeur économique. Les communautés accomplissent leurs prodiges d’économie et d’efficacité pratique parce que leurs membres ont renoncé à tout avantage personnel, à tout pécule, à toute gloriole; parce qu’ils ont fait voeu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance.
Ces élémentaires vérités, ces faits éclatants devraient être connus et appréciés de tous les Canadiens-français, et même de tous les Canadiens. Et cependant, combien ne songent qu’à critiquer les communautés, leurs discrets appels à la charité volontaire, les modestes industries qui permettent à quelquesunes de soutenir leurs oeuvres tout en fournissant à leurs hospitalisés d’utiles occupations, enfin, l’exemption partielle d’impôts dont elles jouissent, ou plutôt, dont profite la population tout entière?
Là-dessus comme sur tous les autres aspects de notre situation religieuse et sociale, il faut se garder des illusions. Nombre d’oeuvres de bienfaisance ou de protection sociale, confiées aux congrégations, sont soumises à des obligations contractuelles envers l’Etat. La plupart, pour ne pas dire toutes, sont sujettes à l’ingérence des pouvoirs publics. Pour les exemptions d’impôts, elles sont toutes à la merci de l’Etat. Or, ils ne manquent pas, parmi les Canadiens-français, ceux qui guettent
l’occasion favorable de restreindre la liberté des congrégations, d’appesantir sur elles le joug de l’Etat, de rétrécir graduellement la marge des exemptions, en vue de l’extinction totale. Ils n’attendent, pour agir, que le jour où l'opinion publique endormie ou mal informée leur permettra de pousser leurs pointes.
Ces démolisseurs se garderont bien, du reste, de lever le masque et de déclarer une guerre générale et ouverte. Ici, ils prétexteront le renouvellement d’un contrat; là, ils invoqueront les exigences de l’hygiène et de la sécurité des maisons. Dans telle ou telle ville — à commencer par Montréal — ils feront miroiter aux yeux des propriétaires la perspective menteuse d’un dégrèvement d’impôts fonciers, suite de l’imposition des biens d’Eglise. On peut être sûr qu’ils choisiront l’heure et l’occasion propices, et qu’ils trouveront des complices parmi les politiciens et les journalistes, et tout plein de suiveurs dans l’immense troupeau des jouisseurs, des égoïstes et des badauds.
Pour déjouer ces tentatives, l’action de la presse catholique et nationale est nécessaire. Elle seule peut faire efficacement l’éducation de l’opinion populaire; et elle y réussira d’autant mieux que la campagne sera menée par des laïques.
Que des prêtres, du haut de la chaire ou dans un journal, défendent les droits de l’Eglise et fassent l’éloge des communautés religieuses, cela parait tout simple. Mais que des laïques, pères de famille, prennent en main, je ne dirai pas la cause des communautés, mais leur cause à eux, la cause des familles, des orphelins, des malheureux, des infirmes, des vieillards, la cause de la société civile, la première intéressée au soulagement des misères, l’impression est plus forte.
Mieux que tous autres — ou du moins avec plus d’effet — les publicistes laïques démontreront que les services de bienfaisance et de préservation sociale sont plus efficacement accomplis par les congrégations que par les laïques, et à bien meilleur compte pour les contribuables; qu’en toute justice, ces services exigent tout de même une compensation matérielle et que cette compensation, tout en restant toujours bien inférieure aux exigences des institutions laïques, doit tout de même suivre la marche ascendante du coût de toutes choses; que les exemptions d’impôt ne représentent qu’une infime partie de la dette, jamais soldée, de la société civile envers les congrégations; qu’aucune compensation, directe ou indirecte, des services rendus par les congrégations n’autorise les pouvoirs publics à s’ingérer indûment dans leur gouvernement et leurs activités; que cette ingérence abusive ne ferait qu’entraver leur action et nuire à l’efficacité de leurs oeuvres; qu’en con-
séquence, la communauté civile, c’est-à-dire tout le monde, a un intérêt primordial à maintenir la situation, faussement appelée “privilégiée,” des congrégations religieuses.
Voilà ce que la presse catholique et nationale peut et doit dire souvent, avec démonstrations à l’appui, pour éclairer l’opinion publique et l’immuniser contre les sophismes et les pénétrations insidieuses de l’étatisme, pour éveiller les énergies et les préparer à la défense de cette partie très importante de notre patrimoine religieux et national.
Mais pour mener cette oeuvre à bonne fin, ceux qui s’y dévouent ont besoin du concours bienveillant et actif des congrégations, dont ils se constituent les défenseurs volontaires. Leur faire grise mine, sous prétexte de ne pas provoquer les ennemis ou irriter les indifférents, serait de mauvaise tactique. Ils n’en seraient pas moins fidèles à l’heure du péril; mais désavoués ou peu avoués à la veille du combat, leur influence serait notablement affaiblie au moment où elle pourrait être décisive.
Ces arguments s’appliquent a fortiori aux congrégations enseignantes. A plusieurs égards, leur situation est peut-être plus précaire que celle des institutions de charité. Dans un très grand nombre d’écoles, les instituteurs congréganistes ne sont que les engagés des commissions scolaires, en tout soumis à la surveillance et aux programmes de l’Etat. Les écoles libres subissent forcément et de plus en plus l’adaptation au programme officiel. Cela tient en partie à la formation du personnel, qui passe tour à tour des écoles publiques aux maisons libres ou réciproquement; cela tient surtout aux exigences irraisonnées des parents et de ce qu’on est convenu d’appeler l’opinion publique, qui est, pour l’instant, quelque chose de très vague et de très bête.
C’est ici, principalement, que les communautés enseignantes ont besoin de l’appui, j’oserais dire de la protection d’une presse foncièrement catholique et nationale, assez clairvoyante pour voir le danger, assez libre pour le dénoncer, assez énergique pour le combattre. Si de fortes réactions ne s’affirment et ne se poursuivent, notre peuple, nos classes dirigeantes surtout, vont se laisser entraîner dans le courant des idées biscornues qui dominent tout le continent, en matières de programmes scolaires et d’enseignement. Ce courant, chez nous, porte vers l’élimination graduelle de l’enseignement religieux, de la formation morale et de la culture française au profit de l’utilitarisme areligieux et de l’anglicisation. Il aboutira fatalement à la déchéance religieuse, sociale et nationale.
Dans ce courant, les communautés enseignantes sont exposées à se voir pousser malgré elles par de multiples causes et
par beaucoup de gens, qui eux-mêmes ne savent où ils vont. Mais ceux qui les mènent le savent: s’ils pouvaient réussir à faire servir les congrégations religieuses à leur dessein, avec quelle joie — et quelle facilité — ils les jetteraient par dessus bord, le jour où le sens catholique et la fierté nationale du peuple canadien-français seraient assez affaiblis pour leur permettre d’exiger des concessions que la foi et le patriotisme des communautés leur refuseraient, trop tard.
Je ne suis pas de ceux qui doutent de quel côté seront nos instituteurs congréganistes, le jour où la lutte s’entamera à ciel ouvert. Mais je suis de ceux qui pensent qu’en vue de cette lutte, tous les croyants de l’ordre social catholique, tous les défenseurs du patrimoine national, prêtres et laïques, doivent s’unir étroitement, ne pas livrer de postes à l’ennemi, fortifier les convictions et discipliner lés énergies. Pour cela il faut des journaux de doctrine et de combat, qui ne cessent de lier, dans l’esprit public, la cause nationale à la cause religieuse, — en respectant toujours, bien entendu, l’ordre des choses: religion d’abord, patrie ensuite.
Professionnels
Par un concours de circonstances historiques qu’il serait intéressant mais trop long de rechercher ici, les professionnels ont, pendant plus d’un demi-siècle, constitué toute l’aristocratie canadienne. Les “hommes de profession”, c’étaient les avocats, les notaires, les médecins. La magistrature, qui a joué un rôle si important en France et en Angleterre, inexistante ici pendant deux siècles, création du régime colonial anglais, est restée une simple annexe du barreau. Quant à la noblesse terrienne créée par Colbert, elle n’a pas su résister à la domination anglaise. Les filles se donnèrent aux conquérants; les fils se livrèrent à la paresse, à l’ivrognerie ou à la bureaucratie, souvent aux trois vices à la fois. Moins d’un siècle après la conquête, elle n’existait plus; et qui pis est, en se suicidant, elle avait livré à l’ennemi nos plus solides positions sociales.
Il serait injuste de contester les services rendus à la race par un bon nombre de professionnels. Il y a quelque cinquante ou soixante ans, le médecin et le notaire étaient, avec le curé, les seuls chefs de l’unique collectivité sociale qui ait résisté au désastre de la conquête anglaise, la paroisse. La majorité, je pense, étaient dignes de la considération qui s’attachait à leur personne et à leurs fonctions. C’étaient, en général, de bons chrétiens, d’excellents pères de famille, des hommes d’honneur et de probité, au sens un peu court qui prévaut
dans une société exclusivement bourgeoise. A la fois économes et charitables, ils rendaient volontiers beaucoup de petits services individuels, ils prêtaient un appui désintéressé aux oeuvres de la paroisse. En temps d’élection, comme tous les bons Canadiens, ils se battaient aveuglément pour “le parti” et couvraient de leur respectabilité les palinodies des chefs et les saletés des agents électoraux. La débauche électorale finie, ils reprenaient leurs fonctions d’honnêtes gens, et leur place au banc d’oeuvre. Là se bornait leur rôle social. Celui des avocats a été à la fois plus éclatant et plus nocif. Dans cette humble société en reconstruction, où les notaires étaient comtes et les médecins barons, les avocats étaient ducs, au sens exact du mot: ils menaient le pays.
En toute équité, il faut reconnaître que le barreau a fourni à la patrie canadienne plusieurs hommes de haute valeur, à la race canadienne-française quelques-uns de ses plus énergiques défenseurs. Pris individuellement, les avocats ne méritent pas plus ici qu’ailleurs le préjugé qui s’attache à leur périlleuse profession. Ils n’ont pas produit plus de voleurs que les commerçants, les ouvriers ou les “habitants”. Souvent la réputation de friponnerie d’un avocat tient à la canaillerie dépitée de son client: Arcades ambo. De nos jours comme en tout temps, on trouve parmi les avocats des modèles de désintéressement, de probité, d’élévation morale.
Mais la vérité oblige à reconnaître également que le rôle social du barreau a été, à maints égards, plus désastreux encore au Canada qu’en France, ce qui n’est pas peu dire. Au sens particulier qui s’attache aujourd’hui à l’idée du devoir social, ce rôle a été nul; et c’est déjà un malheur, quand il s’agit d’un corps privilégié et prépondérant. Dans la vie politique de la nation, il a été effroyablement pernicieux. Avec rétablissement du gouvernement responsable, la victoire définitive du parlementarisme et l’accession par le canal des influences de parti à toutes les fonctions publiques, y compris la magistrature, les avocats ont fait de la politique leur chose; et par la politique, ils ont fini par tout dominer, même l’Eglise dans ses relations avec le pouvoir civil.
Aujourd’hui, la ploutocratie est en bonne voie de devenir la seule classe dirigeante; elle exerce véritablement Yimperinm sur l’Eglise et sur l’Etat. Les affaires, les grosses affaires, gouvernent la politique et la société. Les hommes d’argent commandent les hommes “de profession” aussi bien que le commun des mortels; ils dictent les lois, les programmes des partis, et même les programmes d’enseignement. Et cependant, l’emprise des avocats est telle, dans notre province, qu’ils restent les intermédiaires entre les hommes d’affaires et le peu-
pie, entre les tondeurs et les tondus. C’est par l’entremise d’avocats à leur service que les maîtres de la finance dominent les gouvernements, les municipalités, les services d’utilité publique, voire les banques, el jusqu’aux universités. Du reste, les grands avocats, comme les gros notaires, tendent de plus en plus à devenir des hommes d’affaires. 11 paraît que “l’honneur professionnel,” qui interdit sévèrement à l’homme de loi de se livrer à un honnête négoce ou à un travail légitime mais “vulgaire”, ne l’empêche nullement de tripoter à gogo les grandes affaires d’agiotage... et de chantage^ tout en gardant, comme poire pour la soif, le monopole du tricorne et de l’hermine judiciaire.
Défaut de formation sociale
De cette situation privilégiée, mais dégradante et antisociale au possible, il serait injuste de tenir uniquement responsables les avocats ou les autres hommes de profession, et pas plus ceux de la génération actuelle que les autres. Quelle a été leur formation sociale, leur formation religieuse même, comme professionnels?
Au collège, on leur a donné de bonnes leçons morales, des pratiques religieuses, applicables à la vie de tout chrétien, en tout temps et en tout lieu, mais sans relation immédiate avec leur vie professionnelle et sociale. L’éducation de collège ne peut guère donner autre chose — surtout quand la formation de la conscience sociale est nulle dans la famille — avant que le jeune homme n’ait fait le choix de sa vocation particulière. A l’université, un certain nombre de messieurs pressés viennent lui enseigner les éléments techniques de la profession qu’il pratiquera, pourvu qu’il décroche tant de points à ses examens. De direction morale, de formation sociale surtout, rien.
Combien de professeurs de droit, en soixante-dix ans d’enseignement universitaire, à Québec, en quarante ans, à Montréal, ont songé à mettre leurs élèves en garde contre les principes faux contenus dans nos lois, à leur signaler les reliquats du jansénisme et du gallicanisme, les insidieuses pénétrations de la mentalité protestante et anglo-saxonne, l’influence des fausses maximes de la Révolution française et du césarisme napoléonien, à bien marquer tout ce qu’il y a d’anticatholique ou de tendancieux dans les thèses des légistes et des jurisconsultes qu’on leur présente comme les prophètes et les pontifes de la science légale, tels Pothier, Laurent et Troplong? Combien leur apprennent à faire une distinction nette entre les vérités fondamentales vers lesquelles
l’esprit et la conscience de l’homme de loi chrétien doivent toujours se reporter, et les erreurs de principe et de fait que les circonstances — ou la faiblesse de nos législateurs — ont introduites dans le corps de nos lois?
Parmi les professeurs de médecine et de sciences, — maintenant que les études universitaires couvrent un plus vaste champ et ouvrent la porte à de nouvelles professions, justement honorées, — combien pensent à former, dans la bonne direction, le sens critique des élèves; à leur inculquer l’habitude intellectuelle de préférer la science ordonnée, disciplinée par la foi et la saine raison, à la science orgueilleuse, matérialiste et athée?
Et surtout, combien de professeurs de toute catégorie prennent la peine de dire, de temps à autre: “Jeunes gens, vous êtes des catholiques, vous êtes des Canadiens-français. Quels que soient la place que vous occuperez dans le monde, le succès que vous obtiendrez, les honneurs ou l’argent que vous gagnerez, n’oubliez jamais que vous en êtes comptables à Dieu, à l’Eglise, à la patrie, à votre race. Ne recherchez jamais le succès en dehors des voies de la stricte probité chrétiènne et de l’honneur vrai. L’influence que vous exercerez, la considération dont vous jouirez, les moyens dont vous disposerez, vous devrez en faire profiter l’Eglise et la patrie, et toutes les oeuvres sociales qui les servent. Ne soyez pas seulement des avocats habiles, des médecins achalandés, des ingénieurs compétents; soyez aussi des hommes sociaux. Et le véritable homme social, c’est celui dont la foi et le patriotisme commandent tous les actes, les fonctions professionnelles et publiques autant que les actions individuelles.”
Evidemment, pour que cette leçon soit effective, il est nécessaire que la vie publique, la vie professionnelle et la vie privée de celui qui la donne n’en offrent pas le parfait démenti. C’est Joseph de Maistre, je crois, qui disait que dans une maison d’enseignement l’examen de moralité des professeurs est aussi important que l’examen de capacité des élèves.
Si l’on objecte que ces leçons ne sont pas du ressort des professeurs, qu’elles relèvent des aumôniers, je réplique que cette seule objection suffirait à démontrer à quel point le sens social est atrophié chez nos professionnels. Sans doute, c’est le devoir des aumôniers de donner cet enseignement aux élèves; et j’imagine qu’ils ne s’en font pas faute — quand il y a des aumôniers et quand les étudiants vont les écouter. N’empêche que c’est aussi le devoir des professeurs; et que cette leçon, donnée à propos par des laïques, ferait plus d’impres-
sion que celle des aumôniers et atteindrait un nombre considérable d'etudiants qui n’entendent jamais les aumôniers.
C’est précisément cette séparation complète, cette cloison étanche entre l’enseignement religieux et l’enseignement professionnel, qui affaiblit et brouille le sens chrétien de la jeunesse universitaire — d’autant plus que l’enseignement religieux n’a, à l’université, aucun caractère régulier ni officiel. Un médecin me disait tout récemment qu’au cours de ses quatre années d’université, il n’avait jamais entendu un seul de ses professeurs prononcer le nom de Dieu. Rien d’étonnant à ce que nos professionnels fournissent la forte part des incroyants et des non-pratiquants de notre race; à ce que, même chez les croyants, même chez les dévots, on trouve les plus extraordinaires notions religieuses, en ce qui a rapport surtout à la vie sociale, à la vie publique.
De cette situation désastreuse, un bon nombre de professionnels, parmi les jeunes principalement, commencent à s’inquiéter. Ils voudraient y porter remède. C’est à la racine du mal qu’il faut d’abord aller. Il est à espérer que c’est la principale préoccupation des hommes dévoués et compétents qui s’occupent en ce moment à réorganiser nos universités, celle de Montréal en particulier. Mais en dehors des écoles, il y a quelque chose à faire aussi.
Pourquoi un certain nombre de professionnels n’entreprendraient-ils pas d’organiser des associations nettement catholiques, dont le principal objectif serait d’éveiller le sens social chrétien de leurs confrères? Ils ont déjà, plus que toute autre catégorie de Canadiens, l’esprit de corps. Ils sont fortement organisés pour protéger leurs prérogatives et leur monopole. Les avocats savent fort bien se prémunir contre l’intrusion des profanes; les notaires aussi. Les médecins pourchassent sans pitié les charlatans qui s’avisent de tuer ou de guérir les gens, sans diplôme. Pourquoi ceux d’entre eux, avocats ou médecins, qui comprennent l’étendue de leurs responsabilités sociales, comme catholiques et comme canadiensfrançais, ne prendraient-ils pas des mesures pour se protéger contre les dangers intérieurs qui les menacent, pour neutraliser l’influence des charlatans diplômés, charlatans de la parole ou du bistouri, et aussi pour accroître leur valeur sociale? Pourquoi ne feraient-ils pas ce que font, par exemple, les voyageurs de commerce catholiques, les ouvriers groupés en syndicats catholiques et nationaux?
En tout cas, quelles que soient les méthodes employées, les professionnels qui ont le sincère désir de relever le niveau moral et intellectuel de leur profession, d’exercer un apostolat social, de rendre quelques services à l’Eglise et à la race qui
leur ont tant donné, doivent sentir aujourd’hui la nécessité d’une presse catholique et nationale, d’organes d’éducation populaire qui s’appliquent à créer et à entretenir la mentalité supérieure, l’esprit social, dont toutes nos classes ont tant besoin, les classes professionnelles plus que les autres. Plus que les autres, en raison des lacunes de leur formation particulière; plus que les autres, à cause de la situation exceptionnelle qu’elles ont occupée jusqu’ici. Que nos “hommes de profession” ne s’y trompent point: les méfiances ou, si l’on veut, les préjugés populaires s’accumulent contre eux. S’ils ne se mettent pas résolument à l’oeuvre afin de justifier par de réels services sociaux la situation privilégiée dont ils ont profité jusqu’ici, ils se ménagent de désagréables surprises. Il leur arrivera ce qui attend tous les privilégiés plus soucieux de conserver leurs privilèges et d’en jouir que de les mériter.
Convaincu que tout rajustement social doit se faire dans l’ordre, avec justice et avec charité, je ne demande pas mieux, pour mon humble part, que de faire servir le modeste organe de publicité et d’éducation que j’ai fondé à l’utilité sociale des classes professionnelles, au maintien de l’accord entre elles et les autres classes de notre société. Mais, évidemment, ce concours ne peut être efficace que si les principaux intéressés en comprennent l’importance et savent l’utiliser.
Quelques-uns commencent à s’en apercevoir.
A un récent congrès médical, un jeune médecin, qui n’est pas de nos amis, a eu le courage et la loyauté de dire, en dépit des gros yeux de quelques confrères rouges ou bleus, que le Devoir est le seul journal quotidien qui ait jusqu’ici compris l’importance de l’hygiène au point de vue patriotique. Il y a quelques semaines, un brillant avocat de Montréal, professeur d’université (il a le sens social, celui-là, en paroles et en action), voulant combattre les tendances dangereuses de l’Association du Barreau canadien, a choisi la tribune du Devoir. Pourquoi, plutôt que tel ou tel autre journal, beaucoup plus répandu? Parce que, pour atteindre son objet, il avait besoin, non pas d’un gros auditoire, mais d’un auditoire averti, préparé par une éducation méthodique à entendre son cri d’alarme, à saisir ses arguments, à donner d’efficaces sanctions à ses conseils. Evidemment, si l’éducation préparatoire avait été donnée à un plus grand nombre de lecteurs, l’effet eût été plus considérable. Mais si l’auditoire est restreint, à qui la faute?
Ces deux exemples, pris au hasard, doivent suffire à faire comprendre aux professionnels préoccupés de leur devoir social qu’ils ont tout intérêt à soutenir et à propager des jour-
«aux dont toute la raison d’être est de préparer les esprits à recevoir d’utiles directions, de les aider dans l’accomplissement de leurs tâches éducatrices, et aussi d’enseigner à nos compatriotes à établir une équitable distinction entre les professionnels qui les servent et ceux qui s’en servent.
Hommes d’affaires
En parlant de l’action de la presse sur le mouvement économique, j’ai promis d’y revenir afin d’examiner plus à loisir “les devoirs des hommes d’affaires à l’égard de la presse catholique et nationale.” 1
D’aucuns ont accusé le Devoir d’afficher quelque dédain des “hommes d’affaires”. Le reproche vaut celui de notre insouci des questions pratiques.
A maintes reprises, il est vrai, nous avons dénoncé à la conscience publique et voué au mépris les pratiques des hommes d’affaires qui ne sont qu’hommes d’affaires. La passion de l’or est assurément l’une des plus viles qui soient. La domination de l’or, toute puissante à l’heure actuelle, impose à l’humanité le joug le plus déshonorant qu’elle puisse porter. L’influence des hommes d’affaires qui ne songent qu’aux affaires est désastreuse à tous égards. Elle a fait la guerre, elle a bâclé la paix, elle a plongé le monde dans le désarroi où il se débat, elle a énervé toutes les forces de reconstruction morales et même matérielles, elle prépare les révolutions de demain. Les brasseurs d’affaires sont les véritables fauteurs du bolchévisme, qui ne leur fait tant peur que parce qu’il les menace dans leur égoïsme jouisseur. Du jour où ils entreverront une source de profits dans le bolchévisme ou dans toute autre forme de révolution sociale, ils lui feront bon accueil. Le rapprochement qui s’opère entre les agents de Lenine et les banquiers de Londres est symptomatique.
Au Canada français, la passion désordonnée des affaires est le plus actif agent de la conquête anglo-saxonne et protestante; c’est la marque la plus certaine de l’emprise du matérialisme sans foi, sans idéal et sans patrie, qui domine toute la vie sociale et politique du continent.
En dénonçant la politique d’affaires, l’esprit d’affaires, l’influence des hommes d’affaires, le Devoir reste donc pleinement dans son rôle de propagateur de la vérité catholique, de l’ordre social chrétien, des saines traditions canadiennesfrançaises. Dans cette oeuvre de salut public, il mérite l’encouragement et l’appui actif de tous les Canadiens-français catholiques qui, adonnés au commerce, à l’industrie, à la finan-
1 Voir plus haut, page 31.
ce, savent tout de même subordonner leurs activités matérielles aux exigences supérieures de la foi et du patriotisme.
A y bien réfléchir, les hommes d’affaires constateront qu’il est très pratique pour eux que leur clientèle, leur personnel — et eux-mêmes — conservent la mentalité qu’un journal comme le Devoir s’efforce d’inculquer à tous ses lecteurs.
Il y a quelque trente ou quarante ans, la haute finance et le gros commerce de détail, à Montréal, étaient virtuellement entre les mains des Anglais. On achetait bien chez le petit fournisseur canadien-français les aliments ordinaires et les menus articles de toilette; mais pour les produits rares et les objets chics, c’était entendu, il fallait aller dans l’ouest. On négociait avec les banques canadiennes-françaises les affaires de peu d’importance; mais pour les grandes opérations, il fallait s’adresser aux banques anglaises, du moins le croyaiton, — et on le faisait. On s’assurait invariablement dans les sociétés anglaises.
Pour les négociations d’emprunts à longs termes, nos corps publics — municipalités, commissions scolaires, fabriques d’église — aussi bien que les entreprises industrielles et les particuliers, étaient à la merci des sociétés de prêts anglaises, des courtiers anglais, de la finance anglaise ou américaine. Indépendamment du danger d’absorption ou d’asservissement qui allait grandissant, cette situation entretenait chez les Anglais et chez nos propres compatriotes la fausse et déplorable notion que cet état de choses était normal, que les Anglais dominaient de droit le commerce, la finance et l’industrie, que les Canadiens-français, inaptes aux affaires, devaient éternellement leur payer tribut. Les Anglais nous méprisaient et nous nous méprisions nous-mêmes comme “scieurs de bois et porteurs d’eau” au service des Anglais — mais nous faisions de notre mieux pour accroître notre propre abjection.
Et aujourd’hui? Allez demander aux banques canadiennes-françaises, aux sociétés d’assurance canadiennes-françaises, aux courtiers canadiens-français, aux marchands canadiens-français. L’affranchissement n’est pas entièrement accompli; mais quel progrès en vingt ans, en dix ans! Comptez les maisons de commerce créées ou agrandies, les industries nouvelles, les opérations entreprises; mesurez surtout la mr che des affaires!
Sans doute, à cette progression plusieurs causes ont contribué. Mais il en est une, foncière, capitale et permanente, à laquelle bien peu d’hommes d’affaires semblent accorder l’attention qu’elle mérite: c’est le changement radical de la mentalité canadienne-française à cet égard. Autrefois, il y a dix ans à peine, combien de Canadiens-français, avant de faire un
achat, de déposer une somme d’argent à la banque, de prendre une police d’assurance, de négocier un emprunt ou de faire un placement, se posaient cette simple question: Comment, tout en faisant mon affaire, puis-je accomplir mon devoir social? On allait à la boutique ou à la banque la plus proche, à la maison où l’on pensait être le mieux servi, sans se demander ce qu’il en résulterait pour la race, pour l’Eglise. On pensait à soi et nullement à la communauté sociale.
Voilà ce qui est changé, et ce changement, qui l’a opéré, si ce n’est la presse catholique et nationale? N’ai-je pas le droit d’ajouter: et le Devoir en particulier? Du jour de sa naissance il n’a cessé de battre cette corde, ou plutôt de frapper sur ce clou et de l’enfoncer à travers la dure écorce des préjugés nés de l’asservissement colonial et soigneusement entretenus par les Anglais, grâce à la complaisante servilité de leurs complices canadiens-français, politiciens, journalistes et hommes d’affaires.
Le directeur-gérant de l’une de nos principales institutions financières avouait, l’autre jour, dans une réunion intime, que l’énorme accroissement des affaires de sa maison tenait, dans une très large mesure, au sens de la solidarité nationale éveillé par le Devoir. Mais ce que ni lui ni beaucoup d’autres ne semblent comprendre, c’est ce qu’il en coûte à un journal pour entreprendre et poursuivre cette campagne d’éducation populaire. Ce qu’ils ne se demandent pas, c’est ce qu’il adviendrait de la mentalité nouvelle dont ils profitent, si l’organe qui l’a créée et l’entretient venait à disparaître et laissait le champ libre aux protagonistes de l’anglicisation totale ou partielle.
Ce qu’il en coûte, nous seuls pourrions le dire. Je ne parle pas des horions, des injures et du mépris que cette attitude nous a valus — même de ceux à qui elle profite davantage. J’ai souvenance d’une série d’interviews arrachées par un rédacteur de la Gazette à quelques banquiers et négociants canadiens-français, conspuant le Devoir parce qu’il avait recommandé à ses lecteurs d’encourager de préférence les maisons d’affaires canadiennes-françaises. Ces bons apôtres de la conciliation ne se font pas scrupule,, du reste, d’empocher les bénéfices de notre propagande. Mais je veux me borner à signaler les sacrifices pécuniaires que comporte nécessairement l’attitude que le Devoir a adoptée à cet égard.
Que l’on compare d’un coup d’oeil les colonnes d’annonces des journaux français de Montréal; et l’on constatera sans peine que dans le Devoir les annonces de maisons anglaises n’occupent qu’une place fort restreinte, tandis qu’ailleurs elles dépassent généralement celle faite aux maisons canadiennesfrançaises. Afin de ne pas nuire à quelques-uns de nos meil-
leurs clients d’annonces, nous avons refusé de plantureux contrats que nous proposaient des maisons étrangères en concurrence immédiate avec eux.
Sans doute l’intérêt de nos clients, ou même celui des hommes d’affaires généralement, n’est pas notre principal souci. C’est avant tout, à nos yeux, une question de principe et d’intérêt national. Mais enfin, les hommes d’affaires en profitent. L’intérêt national sert leur intérêt particulier. En soutenant la cause nationale, nous servons la leur. . . à nos dépens.
Croit-on qu’une telle attitude est possible à des organes politiques, dont le souci dominant est de flatter toutes les influences, à des journaux d’affaires dont toute la raison d’être est de faire des affaires et de s’assurer la plus grosse clientèle possible d’annonceurs? Non, il faut qu’un journal soit voué à une idée supérieure, à une cause d’intérêt général, pour s’imposer de tels sacrifices. C’est du reste ce qui lui vaut son autorité morale, même dans les questions d’affaires.
Quelques hommes de commerce et de finance l’ont compris. Ils ont compris que la valeur d’un journal, même au point de vue le plus étroit, ne réside pas seulement dans le chiffre de son tirage, mais aussi dans la mentalité qu’il crée, dans les préoccupations qu’il éveille. Les pins intelligents peut-être, les plus actifs et les plus dévoués patrons de notre oeuvre se sont recrutés dans le monde des affaires. Mais combien rares!
Si un plus grand nombre avait saisi notre pensée et nous avait aidés à faire à notre journal une situation financière absolument sûre, cela nous eût permis, non pas d’accentuer notre propagande — à cet égard comme à tout autre, nous sommes aussi libres, et même plus, que si nous étions millionnaires - — mais de n’ouvrir nos colonnes d’annonces qu’à des clients canadiens-français.
Qu’on ne crie pas au boycott, au fanatisme, à la haine de race. Tout cela c’est de la bouillie pour les chats, du thème à discours de bonne entente. Nous n’envions nullement aux Anglo-Saxons ni aux autres races leurs richesses et leur prospérité matérielle. Mais nous croyons que les Canadiens français ont le droit de se fortifier économiquement, comme tous les autres peuples, et qu’ils ont, plus que les autres, besoin d’apprendre à pratiquer le devoir de la solidarité nationale. Ceci n’implique nullement la cessation de tous rapports d’affaires avec les Anglais; au contraire: plus les Canadiens-français se rendront maîtres des sources de leur puissance économique afin de les canaliser, de les accumuler et de les faire fructifier, plus ils seront en mesure de négocier avec les Anglais de bonnes affaires, profitables à eux-mêmes, à autrui, à toute la communauté canadienne.
Telle est notre manière d’envisager les questions d’affaires. Ai-je tort de croire qu’un plus grand nombre d’hommes d’affaires devraient nous aider à répandre ces notions, à les faire entrer dans les habitudes de la vie journalière?
Si cette éducation pratique de notre peuple profite à nos hommes d’affaires, ils ont tout intérêt à ce qu’elle se poursuive dans des conditions qui lui assurent sa pleine valeur. Non seulement doivent-ils soutenir les journaux qui s’y dévouent; mais ils auraient tort de vouloir que ces journaux se plient à leurs exigences particulières ou à leur préférences politiques. Cette propagande vaut dans la mesure où elle ne tient nul compte des intérêts privés et des intérêts de partis. Elle vaut surtout dans la mesure où elle reste subordonnée aux intérêts généraux de la race et aux droits inaliénables de la conscience chrétienne.
C’est pourquoi les journaux catholiques et nationaux, tout en rappelant sans cesse au peuple canadien-français qu’il doit encourager de préférence les maisons d’affaires dirigées par leurs compatriotes, rappellent également aux hommes d’affaires canadiens-français qu’ils ont, eux aussi, des devoirs sociaux à remplir; qu’ils ne doivent pas mettre leur influence et leur fortune au service des ennemis de la race et de l’Eglise; qu’ils ne doivent pas jouer dans les mains de ceux qui les flattent pour les rendre complices de leurs projets de domination; qu’après avoir profité du patriotisme de leur clientèle, ils ne doivent pas en faire fi pour leur propre compte; qu’ils ont le devoir d’aider les oeuvres de défense religieuse et nationale en proportion de leurs moyens; que dans l’acquisition et l’emploi de leur fortune, ils doivent tenir compte des exigences de la conscience chrétienne et de l’honneur national; qu’ils rendront témoignage à leur foi et à leur race, non pas dans la mesure de leurs succès et en proportion du chiffre de leur fortune, mais en raison de leur probité, de leur intelligence et de leur esprit social; qu’ayant le droit de compter sur l’encouragement de tous leurs compatriotes, ils ont aussi l’obligation de les servir honnêtement; que si la religion et le patriotisme imposent au travail une salutaire discipline, ils obligent le capital à de justes et nécessaires contraintes. En résumé, la presse catholique et nationale doit être, pour les hommes d’affaires comme pour toutes les autres catégories sociales, un moyen d’éducation autant qu’un auxiliaire. C’est à ce double titre qu’elle mérite leur encouragement.
Ouvriers
L’attitude de la presse catholique canadienne sur la question ouvrière est bien définie. Elle s’inspire des directions
données par Léon XIII et renouvelées par S.S. Benoît XV. Elle s’efforce de rompre la tyrannique et dangereuse emprise du syndicalisme américain, forcément neutre quand il n’est pas antichrétien, sur les travailleurs canadiens-français. Elle favorise de toutes ses forces le syndicalisme catholique et national. L’Action catholique à Québec, le Progrès du Saguenay à Chicoutimi, tout en s’intéressant aux autres aspects de la situation religieuse et sociale, méritent presque d’être comptés au nombre des organes du travail catholique syndiqué. Le Devoir, appelé à une action plus générale, le Droit, voué à la défense de la minorité ontarienne, n’ont négligé aucune occasion d’aider au développement des oeuvres sociales catholiques. Celte attitude a valu au Devoir l’animosité d’un bon nombre de patrons et la haine des ouvriers soumis à la domination du travail syndiqué d’Amérique. Cette double antipathie s’est manifestée par de sérieux obstacles apportés à la diffusion du journal et au bon fonctionnement de son atelier. Ces inconvénients nous les avons subis et nous continuerons à les subir parce qu’en ceci comme en toute autre matière, nous estimons que nous devons dire la vérité, quoi qu’il en coûte.
Avons-nous tort de penser que cette attitude mérite quelque reconnaissance de la part des ouvriers catholiques? de ceux, bien entendu, dont la foi est assez éclairée et le patriotisme assez réel pour leur faire comprendre que le mouvement
ouvrier doit rester subordonné aux intérêts supérieurs de l’Eglise, de la famille, de la race et de la patrie.
Lorsque je parle de reconnaissance, il faut s’entendre. Il ne s’agit pas principalement de services réciproques, dont le seul objet serait de favoriser le développement de deux oeuvres particulières. Nous ne soutenons pas le mouvement syndical catholique aux seules fins de nous faire une clientèle; nous ne demandons pas aux ouvriers catholiques d’encourager le Devoir, ou tout autre journal, dans le but de s’assurer un utile service de presse. Non, il faut placer la question sur un terrain à la fois plus large, plus élevé et plus solide.
Ce n’est pas pour flagorner les masses ouvrières que la presse catholique s’occupe d’elles, que le Devoir s’intéresse à la question sociale. Pour ma part, je ne me fais aucune illusion sur les dangers du mouvement syndical, même catholique, et pour la société généralement, et pour les ouvriers eux-mêmes. Mais il me paraît inévitable et, à l’heure actuelle, nécessaire. Le syndicalisme catholique est le seul contrepoids efficace à la double tyrannie du capitalisme et du socialisme, tous deux sans foi, sans pairie, sans autre règle que la loi du plus fort.
C’est dans l5 intérêt général de la société, de l'Eglise, de la patrie canadienne, de la race canadienne-française, que nous appuyons le mouvement, trop tardif mais plein d'espérances, du syndicalisme catholique et national. C’est en raison de ces motifs d’ordre supérieur que nous nous appliquons, tour à tour, à dissiper les préjugés et les méfiances des classes bourgeoises à l’endroit du syndicalisme catholique, et à mettre les ouvriers en garde contre les excès où ils peuvent se laisser entraîner: esprit de caste, oubli des intérêts généraux de la société et des droits des autres classes, étroitesse de vues, danger de certaines revendications, légitimes en soi, peut-être, mais contraires à l’équilibre social. 1
Telle est, à mon sens, la seule manière dont un journal voué à la défense de tous les intérêts religieux et nationaux peut traiter ce qu’on a pris l’habitude d’appeler abusivement “la question sociale”, mais qui n’en est, en réalité, que l’un des éléments. La question ouvrière n’absorbe et ne supprime ni la question agraire, ni la question économique, ni les multiples problèmes de la politique intérieure ou extérieure, ni surtout la question sociale par excellence, la protection de la famille.
Placer ou replacer toute question à son rang, dans l’ordre normal voulu par Dieu; lier toutes les questions les unes aux autres, dans l’esprit et la conscience de toutes les classes de la société, par l’emprise des principes fondamentaux de l’ordre social: c’est toute la raison d’être d’un journal comme le Devoir; et c’est encore le meilleur service qu’il puisse rendre aux ouvriers comme à toutes les autres catégories de Canadiens.
Que nos ouvriers ne s’y trompent point: leurs conditions s’amélioreront véritablement, leurs oeuvres syndicales ou autres seront durables et fécondes, dans la mesure où elles gagneront d’intelligentes sympathies parmi les hommes de toutes catégories qui veulent, eux aussi, le bien de la société, qui cherchent le progrès dans le règne de Dieu, dans la discipline morale des intelligences et l’application sociale des règles de la justice et de la charité, autant que par le bien-être matériel et une plus équitable répartition des richesses.
Une puissante organisation syndicale peut assurer aux ouvriers une domination passagère. Mais gare au lendemain! Le despotisme égoïste, fût-il celui d’un roi, d’une caste ou d’une classe, n’a qu’un temps, généralement court, et suscite d’effroyables réactions. Les admirables corporations du moyen âge ont rendu de notables services; elles ont péri par l’excès de leur puissance, par leur égoïsme de classe surtout.
1 C’est à ce point de vue que le Devoir a traité la question ouvrière dans une série d’articles reproduits en brochure : Syndicats nationaux ou internationaux f (épuisée).
Que nos ouvriers catholiques aient leurs organes à eux, qui traitent tous les aspects particuliers du problème ouvrier, fort bien; et l’on peut être sûr que la presse catholique et nationale fera bon accueil à ces publications spéciales, pourvu, bien entendu, qu’elles s’inspirent toujours des principes de la foi et du patriotisme. Mais comme toutes les autres catégories de Canadiens catholiques, peut-être davantage, ils ont un intérêt primordial à soutenir et à propager des organes d’éducation publique qui entretiennent entre eux et les autres classes de la société ces courants sympathiques, ces liens nécessaires, qui assureront le succès durable de leurs activités sociales.
C’est sur ce terrain que nous nous plaçons en toute sécurité pour recommander l’oeuvre du Devoir à ceux qui s’intéressent au mouvement ouvrier.
On a parfois objecté que le Devoir est trop sérieux, d’un ton trop élevé, pour être accessible aux ouvriers. Cette objection, je l’avoue, m’a toujours étonné, de la part surtout de ceux qui prodiguent aux ouvriers les plus basses flatteries. Si j’étais ouvrier, je l’accueillerais comme une insulte.
Que les milliers de pauvres diables abreuvés depuis vingt ans de littérature d’égoût ne puissent lire un journal sérieux, c’est admis. Mais ceci n’est pas plus vrai des ouvriers que des autres. Il y a encore, je pense, de nombreux travailleurs qui aiment mieux s’instruire que s’abrutir. Seulement, il en est d’eux comme de tous les autres Canadiens : ils ne comprendront que graduellement l’importance éducatrice de la presse catholique et nationale; et ils n’y arriveront qu’après avoir compris l’insuffisance des journaux de parti et la dégradante influence de la presse jaune.
Ruraux
Il y a fort peu d’années encore, les agriculteurs et, plus généralement, les ruraux formaient d’emblée la couche la plus solide de notre population, la plus saine physiquement, la plus morale, la plus religieuse et, à certains égards, la plus sociale. Par contre, c’était la plus entamée par l’esprit de parti et la passion politique.
Le spectacle qu’offraient la plupart des paroisses, en temps d’élection, était à la fois grotesque et lamentable. La conscience, la raison, le bon sens, la dignité humaine perdaient tous leurs droits. A l’appel des chefs, des candidats, des “orateurs” et sous l’impulsion des “organisateurs”, tout le monde perdait la tête. C’était la surenchère des mensonges, des injures, des sophismes, le dévergondage de la débauche crapuleuse, l’oubli de toutes les lois de la justice et de la morale. Le mal n’était peut-être pas plus grand que dans les villes ou qu’en
tout autre pays affligé du régime électoral et démocratique; mais par contraste avec l’habituelle dignité de vie de nos habitants, il étalait davantage sa hideur dégradante. D’honnêtes pères de famille prenaient tout à coup des allures de voyous, d’excellents chrétiens trafiquaient de leur conscience ou de celle des autres, de braves gens qui n’auraient voulu pour rien au monde manquer la messe du dimanche, le maigre du vendredi ou le jeûne du carême, des vigiles et des Quatre-Temps, n’hésitaient nullement à se parjurer pour le plus grand bien du “parti”. Les choses en vinrent au point qu’en plusieurs diocèses, les autorités religieuses mirent les actes de corruption électorale au rang des “cas réservés” à la juridiction épiscopale.
Aujourd’hui le mal paraît moindre. Non pas que les moeurs électorales soient notablement purifiées, mais la moralité générale ayant sensiblement baissé, le contraste est moins violent. La conscience publique a fini par amener la conscience privée à son niveau.
Il y a quelque vingt ou trente ans, on eût insulté un bon habitant de vieille roche en lui demandant de signer la quittance d’une somme reçue, ou de reconnaître par un billet une dette légitime. Aujourd’hui, gare à qui ne prendrait pas ces élémentaires précautions! Le parjure judiciaire devient presque aussi fréquent que le parjure électoral. L’esprit de lucre, de rapine et de cautèle se répand comme une tache d’huile. L’agriculteur s’habitue à voir dans le professionnel et le marchand, dans l’homme des villes surtout, l’ennemi, l’exploiteur, contre lequel il doit s’armer et qu’il a le droit, quand il en a la chance, de retaper aussi souvent et aussi fort que possible.
La politique n’est pas la seule cause de cette dégradation morale et sociale des campagnes. Un faux système d’enseignement public, la manie de la prétendue “éducation” — qui est justement le contraire de l’éducation — y a contribué fortement et tout d’abord en déracinant les ruraux, les femmes surtout, et en leur inculquant le dégoût de la vie des champs. Les facilités de communication et le développement de la grande industrie ont accéléré la migration des campagnes vers les grandes villes; la multiplication des centres industriels menace de vulgariser le mal par toute la province.
La politique administrative, — celle de la province aussi bien que celle d’Ottawa — dirigée par des avocats aux gages de la haute finance, n’a rien tenté de sérieux pour guérir cette plaie grandissante de l’urbanisme, quand elle n’a pas tout fait pour le répandre.
La guerre a donné une formidable impulsion à toutes ces forces dissolvantes. A cet égard, elle a été plus nocive au Canada que partout ailleurs. Afin d’entraîner les Canadiens à
une participation outrancière qu’aucune obligation morale ou internationale ne justifiait, les agents de l’impérialisme anglais et les profiteurs des industries de guerre ont organisé une campagne systématique de mensonges et de sophismes. Ils ont exploité toutes les passions bonnes et mauvaises; ils ont éveillé tous les appétits; ils ont égaré tous les esprits. Ils ont enflammé le fanatisme antipapiste en représentant le Pape comme l’agent stipendié de l’Allemagne; ils ont trompé la foi naïve des catholiques en leur faisant croire que la cause des Alliés était celle de la justice et de la religion; ils ont flatté les instincts de révolte et l’orgueil démagogique en montrant le triomphe de la Révolution et de la démocratie dans la victoire ententiste: c’était la plus véridique de leurs assertions. Dans l’ordre des intérêts matériels, la multiplicité des industries de guerre a fait des hommes de rapine les partisans de la guerre à outrance. Les gros salaires ont apaisé les murmures des ouvriers. Les gros prix ont obscurci la conscience des agriculteurs. Il a fallu la menace de la conscription pour éveiller les méfiances; et encore, le peuple des villes et des campagnes ne s’en est ému qu’en raison des souffrances individuelles ou des pertes matérielles qu’elle lui apportait. Des causes premières de cette dure mais inévitable conséquence, il ne s’est nullement inquiété. Il a maudit les hommes et le parti qui ont voté la loi de conscription; il s’est jeté dans les bras du parti et des hommes qui en avaient posé toutes les prémisses, qui avaient acquiescé à tous les mensonges, à tous les sophismes, à toutes les mesures dont la conscription résultait aussi naturellement que la brûlure du contact avec le feu.
La guerre finie, le peuple n’a songé qu’à oublier ses terreurs dans une orgie de luxe et de dépenses folles, favorisée par les prix extravagants du travail salarié et des produits de la terre. C’était une mâuvaise préparation au rajustement moral et économique qui s’impose. Les prix baissent, le chômage est commencé; mais les habitudes prises restent, les idées fausses ou mauvaises subsistent; les consciences et le bon sens ne se remettent pas d’aplomb.
Dans les campagnes, les agriculteurs vont profiter assez longtemps encore de la hausse des prix; mais la main-d’oeuvre reste rare et dispendieuse; les jeunes gens, garçons et filles, attirés dans les villes au cours de la guerre, ne sont pas pressés de retourner aux champs. Et s’ils y retournent, dans quel état moral et physique rentreront-ils au foyer? Il n’y a pas à le cacher, l’atmosphère des villes est beaucoup plus pernicieuse pour les ruraux brusquement transplantés que pour la vieille population ouvrière encore chrétienne, plus aguerrie
contre les périls de la vie urbaine, mieux protégée surtout par la vie de famille, qui fait totalement défaut aux jeunes campagnards attirés en ville par la perspective alléchante d’un gain facile et d’une vie d’amusements grossiers.
Influence délétère des journaux
Dans cette désorganisation morale de la vie rurale et dans ce funeste exode des campagnes vers les villes, quelle a été la part de responsabilité de la presse quotidienne? Enorme, incalculable.
La presse de parti a rendu permanente l’influence désastreuse de la politique et des politiciens sur l’esprit de la population rurale. Le désarroi des idées, l’atrophie de la conscience, l’abaissement de la dignité, si marqués en temps d’élection, les journaux de parti se sont appliqués constamment à les entretenir. Chaque soir, ou chaque semaine, le journal rouge ou bleu arrive au foyer prêcher le faux évangile et la fausse morale du parti. De l’attaque aiguë il a fait la maladie chronique. De la multitude d’idées fausses répandues au cours de la guerre, les journaux de toutes nuances ont été les véhicules et les propagateurs complaisants.
Le journalisme jaune, qui a tôt fait de compénétrer le journalisme de parti, est venu étendre le mal et l’introduire dans tous les domaines de la conscience et de l’esprit. Le journal à nouvelles, à sensation, à images, c’est le cinéma des campagnes. Il familiarise la population rurale avec tous les vices, tous les crimes, toutes les turpitudes et tout le faux clinquant des villes. Il habitue les braves gens de la campagne à croire que le déshabillé du théâtre, le débraillé de la rue, la pourriture des maisons de prostitution, les drames hideux dont le dénouement se déroule en cour d’assises, c’est la vie habituelle et normale des villes; et comme toutes ces saletés s’étalent et se racontent sans vergogne, côte à côte avec des récits de fêtes religieuses ou patriotiques, des articles ou des discours politiques, des morceaux plus ou moins littéraires — le tout bariolé de portraits d’évêques et de bandits, de magistrats et de prostituées, de financiers et d’actrices — les bons “habitants” finissent par n’avoir plus qu’une notion distinctive assez confuse entre ce qui est respectable et ce qui ne l’est pas, avec une sympathie grandissante pour le crime et les criminels. Les jeunes gens, les jeunes filles, et même les jeunes ménages se prennent de l’idée que la ville où l’on voit tant de belles choses croustillantes, où l’on s’amuse de tant de façons, où l’on s’habille et se déshabille avec
si peu de gêne, où l’on dépense si facilement tant d’argent si aisément gagné, c’est l’endroit où il fait bon vivre.
A la campagne plus peut-être encore qu’à la ville, la presse de parti a été désorganisatrice des idées et la presse sensationnelle corruptrice des moeurs.
A la campagne autant qu’à la ville, le seul moyen de combattre sur son terrain l’influence du journal démoralisateur c’est la diffusion du journal moralisateur. C’est par la presse sainement inspirée qu’il y a chance de rendre à la population rurale le sens de sa dignité, un juste sentiment de son indépendance et surtout une notion exacte de son devoir social.
A cet égard, le mouvement agraire qui se manifeste dans les provinces anglaises mérite d’être observé. En dépit des incohérences inhérentes à la mentalité protestante, cette évolution marque un progrès manifeste sur les déchéances du passé, accélérées par la guerre. La terreur et l’antipathie qu’il inspire aux politiciens, aux brasseurs d’affaires, à tous les exploiteurs de la crédulité campagnarde, le recommandent à l’observation sympathique de tous les Canadiens français qui ne veulent pas voir leur province rester à l’arrière-plan et continuer à servir de tremplin aux arrivistes de la finance et de la politique.
Je ne prétends pas que les agriculteurs du Québec doivent copier en tous points ceux de l’Ontario et de l’Ouest, et se lancer tête baissée dans un mouvement de séparatisme de classe. Mais ils pourraient les imiter, avec toute la supériorité de leurs traditions religieuses et nationales, tout comme les ouvriers catholiques font en marge de l’organisation syndicale sans religion et sans patrie. Ils trouveraient avantage à se serrer les coudes, à chercher dans les principes de l’association catholique et nationale, les moyens de consolider leur situation économique, de perfectionner leurs méthodes de culture, de régulariser la vente de leurs produits, de garder leurs enfants, de faire appliquer aux écoles de campagnes des méthodes rationnelles d’enseignement. Ils apprendraient à secouer le joug des politiciens qui les exploitent et s’en moquent depuis soixante quinze ans. Ils s’habitueraient à faire aux choses de la politique et à toutes choses l’application des règles ordinaires du bon sens, dont ils savent si bien user quand il s’agit de leurs affaires personnelles ou locales. Et en opérant cette évolution sous l’empire des principes chrétiens et des traditions familiales qui ont permis à leurs ancêtres de sauver la race et la nationalité, ils accompliraient véritablement leur devoir social.
Dans la poursuite de cette tâche nécessaire, la presse catholique et nationale leur apporterait un concours précieux.
A mesure qu’ils perceront le mensonge des évangiles de parti, qu’ils sonderont les plaies morales causées par la presse jaune, ils comprendront davantage l’utilité de la presse de principes — à moins qu’ils ne versent dans le plus étroit égoïsme de classe. Pour échapper à l’emprise des vieux préjugés sans tomber sous le joug des principes dissolvants qui menaçent toutes les sociétés contemporaines, ils ont besoin que quelqu’un leur rappelle sans cesse leurs devoirs autant que leurs droits, leur fasse connaître la situation des autres classes de la société, les mette en garde contre les démagogues qui exploitent tour à tour ou simultanément le peuple des villes et celui des campagnes. En un mot, leur conscience sociale a besoin d’être soutenue et éclairée, dans l’ordre des faits journaliers comme dans le domaine des principes. Pour eux comme pour les autres, c’esi service ^ue la presse catholique et nationale leur rendra s’ils veulent en profiter.