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CONSÉQUENCES POUR LE CANADA

Cette étude ne serait pas complète, même dans le cadre restreint que je me suis tracé, elle n’atteindrait pas son objet pratique, si elle ne comprenait pas une brève analyse des conséquences probables pour le Canada de l’intervention américaine.

Ici comme aux Etats-Unis, et dans le monde entier, ces conséquences seront multiples, les unes immédiates, les autres lointaines. Les mesures de guerre prises par le président et le Congrès vont nécessairement affecter la situation et l’action militaires du Canada, comme celles de tous les autres pays en guerre. La participation active des Etats-Unis au conflit européen, puis au rajustement de la société des nations, va modifier profondément la base et la nature de nos relations avec nos voisins, pendant la guerre et surtout après. Selon toute probabilité, ce sera même le facteur déterminant de notre avenir national.

Le Canada, pays d’Amérique.

Le colonialisme politique anglais et le colonialisme moral français ont tellement oblitéré en nous le sens des réalités que la plupart des Canadiens ont oublié ce fait essentiel: le Canada est un pays d’ Amérique. Il a pour unique voisin la nation la plus puissante de l'hémisphère occidental. Sa situation géographique, ses conditions économiques, la composition et la mentalité de son peuple, son système d’enseignement (sauf dans le Québec), son régime politique, ses moeurs publiques et privées— tout tend à faire du Canada ,le satellite des EtatsjUhls. L’intervention américaine et ses inévitables répercussions vont décupler la force d’attraction, déjà presque irrésistible, que ta nation la plus puissante exerce sur la plus faible.

Dans leur mandement collectif sur la guerre, les évêques 'de la province de Québec ont exprimé l’avis que le sort du Canada “se trouve lié au sort des armes” de l’Angleterre. Même si bon accepte sans réserve cette respectable opinion sur la situation immédiate du Canada,' on peut affirmer, avec une certitude plus grande encore, que le sort ultime du Canada dépend principalement des décisions d’après guerre du gouvernement et du peuple américains. Le lien qui unit le Canada là l’Empire britannique, pour fort et bienfaisant qu’il soit à maints égards, est tout artificiel. Un simple accident — la chute de la monarchie anglaise, une défaite des armes britanniques, un conflit intérieur, une vulgaire

querelle d’argent ou de vanité — peut lie rompre ou l 'affaiblir au premier jour; et ce jour est peut-être moins éloigné qu’on le pense. Les nombreux ligaments moraux, intellectuels et économiques qui nous attachent au flanc de la grande nation américaine sont presque tous d’un ordre permanent et indestructible. Que le Canada soit en querelle ou en amitié avec les Etats-Unis, les deux pays restent toujours voisins, et seuls voisins. Que la guerre éclate entre eux, l’absorption du ‘Canada serait brusque et complète. Que Je voisinage devienne amical, que l’amitié surtout se transforme, comme aujourd’hui, en alliance de guerre, Je danger est peut-être plus grand encore, parce que moins visible et plus insidieux. Ii s’accroît formidablement du fait déplorable que tous les chefs politiques et sociaux de la nation canadienne, absorbés par leurs sympathies anglaises ou françaises, ne songent nullement à s’inquiéter de. la situation intrinsèque du Canada et des dangers permanents qui le menacent — dangers plus graves, et de beaucoup, que le triomphe de la “barbarie allemande”.

En esquissant cette brève et hâtive analyse de l’influence de l’intervention américaine sur la situation actuelle du Canada et sur ses destinées futures, je n’ai nul espoir d’éclairer ceux qui ont des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne pas entendre, Mfla unique objet est -de fortifier le patriotisme vrai de ceux qui croient encore que jeur premier devoir est d’être canadiens avant d’être français ou anglais, de sauver le Canada avant la France ou l’Angleterre, et d’aimer leur patrie avant de haïr les “Boches”.

Avantages et dangers économiques. ,

Si l’on n’envisageait que l’état de guerre et ses exigences immédiates, il serait puéril de contester les avantages nombreux et substantiels qui vont résulter au Canada de l’intervention américaine. La coopération intime des deux gouvernements, si elle n’est pas trop gâchée par l’incapacité, le favoritisme ou la corruption des politiciens, devra assurer aux deux pays une direction plus uniforme et beaucoup plus effective de toutes les activités qui se rattachent à l’action militaire ou économique: fabrication des armes et des munitions; production agricole ou industrielle; répartition plus intelligente de la main-d’oeuvre ; utilisation méthodique des voies de transport, par terre et par eau, et règlementation plus uniforme des tarifs de transport, soit pour l’expédition des troupes, des munitions et des vivres en Europe, soit pour la distribution des matières alimentaires et du charbon en Amérique; règlementation des prix minima et maxima, — mesure impossible à exécuter sans une action commune et concertée, à cause de la situation particulière des ideux pays; libre échange de certains produits alimentaires ou matières premières essentielles aux industries de guerre; nouvelles facilités d’emprunt pour le Canada sur le marché surabondant de New-York. Cette seule énumération des têtes de chapitre suffit à démontrer que, dans l’ordre économique, la coopération des deux pays peut décupler la force dynamique de leur action individuelle et la valeur de l’aide que chacun d’eux apporte à leurs alliés en Europe.

Voilà pour les conséquences immédiates. Mais demain? Demain, c’est autre chose. Si l'on prend pour acquis que plus l’effort pour la guerre, c’est-à-dire l’effort pour détruire, est efficace, plus la réaction et l'épuisement du lendemain seront intenses et prolongés, il faut bien admettre que les avantages immédiats de la coopération des deux pays es solderont, après la guerre, par un accroissement proportionnel de gène et de misère. Et comme le Canada est de beaucoup le Joli us faible et le plus pauvre des deux associés, qu’en outre il s’est déjà saigné à blanc depuis près de trois ans, tandis que les Etats-Unis s’engraissaient à nos dépens et à ceux du monde entier, c’est évidemment le Canada qui souffrira davantage. En somme, c’est l’association du pot de fer et du pot de terre; et avant même que ide se coller aux flancs de son redoutable compagnon, le pot de terre a pris soin de se fêler tout seul.

Si la guerre se prolonge, les Etats-Unis, — je l’ai noté précédemment — après avoir épuisé leurs immenses réserves, ne feront qu’accroître les misères inénarrables qui guettent le monde. De tous les pays, le Canada est celui qui souffrira davantage de la dépression économique de son puissant voisin.

Plus les Américains vont nous aider à détruire et à démolir en Europe, moins ils nous aideront à produire et à reconstruire en Amérique.

Arrêt de l’immigraticn.

Le premier effet de la déclaration de guerre a été de mettre fin à la campagne d’embauchage organisée aux Etats-Unis par le gouvernement canadien et les autorités de l’Ontario afin de procurer des ouvriers de ferme aux agriculteurs du centre et 'de l’ouest du Canada. Des soixantedix mille ouvriers qu’on voulait aller chercher aux 'Etats-Unis, .sept mille seulement sont venus; et notre ministre du Commerce, sir George Foster, a été forcé d’écrire à Washington une humble lettre d’excuses, promettant que cette campagne ne serait pas reprise.

Nos politiciens et nos hommes “d’affaires” comptaient principalement sur l’émigration des Etats-Unis, aiprès lia guerre, pour infuser du sang nouveau dans les veines appauvries de notre peuple et pour réparer les désastres économiques de notre participation affolée à la guerre. Cette émigration, totalement arrêtée par l’entrée des Etats-Unis dans le conflit, reprendra avec d’autant moins d’intensité, la paix faite, que les Etats-Unis eux-mêmes auront fait plus de sacrifices, en hommes et en argent, pour la guerre. Plus la guerre durera, plus le Canada aura besoin de sang nouveau, et moins lies Etats-Unis lui en fourniront. Est-il besoin d’ajouter que le seul fait de l’entrée des Etats-Unis dans la guerre, suivi de l’adoption simultanée du régime de conscription dans les deux pays, rejettera vers l’Amérique du Sud ides milliers d’Européens, 'des millions peut-être, qui voudront fuir les impôts de guerre et éviter à leurs enfants la sanglante expérience qu’ils auront eux-mêmes subie. L’Amérique du Nord a cessé d’être le refuge ide ceux qui haïssent la guerre et le militarisme. Il y a même ides chances pour qu’après la guerre le militarisme regagne en Am crique- ce qu’il perdra en Europe. Nous reviendrons à l’instant sur cet aspect de la situation.

Diminution des capitaux et des vivres.

Socialisme d’État.

Les millions que le gouvernement canadien va soutirer des Etats- Unis afin de sustenter son budget de guerre, diminuent d’autant l’unique réserve de 'capitaux où l’industrie 'canadienne aurait pu s’alimenter, après la guerre, pour reprendre les oeuvres de paix. Naturellement, la raréfaction de la main-d’oeuvre et le ralentissement de la production agricole aux Etats-Unis vont accélérer chez nous la hausse du prix des vivres et des articles de première nécessité. A ce mal grandissant, il n’y a que deux remèdes: l’application de mesures rigoureuses pour interdire l’ accaparement des vivres par le spéculateur ou le distributeur, et le gaspillage par le consommateur; la fixation de prix maxima et de prix minimci pour les principaux articles de consommation. En Europe, l’expérience a démontré que ces deux — on pourrait dire ces quatre — mesures doivent marcher de pair. Empêcher l’accaparement sans arrêter le gaspillage, c’est agrandir un trou pendant qu’on ferme l’autre. Fixer un prix maximum à l’avantage du consommateur sans garantir au producteur un prix minimum, même pour un certain délai après la guerre, c’est ralentir la production et, par conséquent) hâter le jour de la famine. Le futur “dictateur ides vivres”, M. Hoover, dont on fait de grands éloges et qui a pris contact avec les réalités de la guerre en Europe, suggérera-t-il au Président cette thérapeutique radicale? S’il le fait, le Président, tout autocrate qu’il est par tempérament et par les pouvoirs extraordinaires que la Constitution lui attribue en temps de guerre, aura-t-il la force de l’imposer au peuple américain, à l’encontre des formidables coalitions d’intérêts qui s’y opposent? Pourra-t-il vaincre en un jour les habitudes d’indépendance et de laisser-aller de cette immense agglomération de peuples divers à qui l’on a peint la liberté individuelle outrancière, la “liberté américaine”, comme le suprême idéal ? Chose certaine, le gouvernement canadien ne se résoudra à adopter des mesures aussi énergiques que si le gouvernement américain ouvre la voie et l’y entraîne.

Si cette éventualité se produit — et si la guerre se prolonge, il faudra bien s’y résoudre sous peine de crever de faim — ce sera la révolution économique et sociale la plus complète qu’on puisse imaginer. Ce sera l’instauration d’un socialisme d’Etat plus radical que les doctrinaires les plus ardents n’auraient cru réalisable en vingt ou trente ans de paix. Et qu’on ne se leurre pas de l’illusion que, la paix faite, les choses reprendront leur cours normal. Dans l’ordre économique comme dans tous les autres ordres, la guerre va laisser des traces profondes et permanentes.

Le plus curieux, c’est que ce socialisme d’Etat, dont les conquêtes sont infiniment plus rapides et durables que celles de l’une ou l’autre des armées en bataille, est un pur produit germanique, beaucoup plus allemand que “l’autocratie militaire” (inventée par Napoléon), et même que la philosophie “ allemande ” dont nos enfileurs de phrases creuses font si grand état, sans en connaître le premier mot. Au début de la

guerre, l’éminent publiciste anglais, M. Massingham — à qui revient le glorieux honneur d’avoir fait reculer l’autocratie “ démocratique” — M. Massingham écrivait que si l’Angleterre adoptait la 'conscription, elle n’aurait qu’là s’avouer conquise par le militarisme prussien, beaucoup plus sûrement que par une défaite sur les champs de bataille.. Le triomphe universel du socialisme d’Etat marque une victoire morale plus complète encore pour la philosophie allemande.

Ceci m’amène tout naturellement à signaler les conséquences les plus graves pour le Canada de l’intervention américaine, les répercussions sur notre état social et notre avenir national de l’entrée définitive des Etats-Unis dans la “ société des nations ”.

Militarisme et révolution — Conscription.

Pour nous comme pour le reste du monde, il est fort à craindre que le résultat ultime et permanent de l’intervention américaine ne soit le triomphe du militarisme et de la révolution. Et, à cause du voisinage immédiat, ces résultats se manifesteront ici avec plus d’intensité que partout ailleurs.

La conscription, au Canada et à Terreneuve, est la conséquence immédiate de la déclaration de guerre des Etats-Unis et du vote de la conscription au Congrès L

En décembre dernier, un brave homme d’industriel, anglo-canadien, ami intime de sir Robert Rorden, m’affirmait que jamais le gouvernement canadien ne proposerait une mesure de conscription. “ J’étais partisan de la conscription ”, disait-il, “ et c’est sir Robert lui-même qui m’a fait changer d’idée. Il m’a démontré, entre autres arguments, que l’application d’une loi de conscription serait impossible, à cause du voisinage des Etats-Unis et de la fuite facile des réfractaires” — déjà commencée dans l’Ontario et ailleurs.

Le jour où les Etats-Unis jetèrent le gant à l'Allemagne, j’étais à Washington. Un Américain me demanda : “ Quel va être l’effet au Canada?” — “Très-considérable”, répliquai-je; “bon ou mauvais, selon le point de vue. La première répercussion va être l'adoption de la conscription.”

Qu’on le note bien: je ne suis pas l’adversaire irréductible de la conscription. A plusieurs reprises, j’ai exprimé l’avis qu’une mesure rationnelle de conscription vaut mieux, à tous égards, que le système absurde, odieux et détestable d’enrôlement, si faussement appelé “ volontaire ”, poursuivi jusqu’ici par le gouvernement, au moyen des menaces, de l’intimidation, de la corruption et des réclames de charlatans en uni-

1 Les lecteurs du Devoir savent qu’avant mon départ pour les Etats-Unis, je leur ai loyalement communiqué mes appréhensions. Dans deux articles publiés le 26 et le 27 mars, je répondais à la question qui m’arrivait de tous côtés: “ Aurons-nous la conscription ?” Je concluais ainsi: “Si une action intelligente, modérée, mais énergique “et inlassable ne s’exerce pas dans ce sens,” — (la résistance sur le terrain économique) — “nous aurons certainement la conscription , sous une forme quelconque, avant trois “mois; et alors chacun pourra faire son mea culpa. Nous n’aurons que ce que nous “aurons voulu et mérité.”

forme ou en jaquette. La conscription sélective est, sans contredit, le seul mode rationnel pour assurer le maximum d’efficacité militaire et d’activité économique. Assurément tous ceux qui ont proclamé le devoir du Canada de participer à cette guerre dans toutes la mesure de ses forces — ceux surtout qui ont parlé de “ mettre le Canada en banqueroute pour aider la mère-patrie ” et sauver l’Empire — et plus encore les théologiens intégralistes et impérialistes qui ont soutenu la thèse de “ l’obligation morale ” du Canada d’obéir aux simples désirs des autorités impériales — tous ceux-là doivent se réjouir de la décision du gouvernement canadien et l’aider de toutes leurs forces à pousser aussi loin que possible l’exécution de la loi de conscription. Sinon, ils mériteront richement Iles épithètes de lâches et de farceurs.

Permanence du militarisme.

Quoi que l’on pense du mérite de la conscription ou de son opportunité pour faire face aux exigences immédiates de la situation, il est une chose certaine: tout ce qui tend à augmenter le nombre des soldats et à régulariser le recrutement et l’organisation de l’armée canadienne fortifie l’emprise permanente du militarisme au Canada. D’aucuns se leurrent de l’espoir que, la paix faite, cette formidable armée — équivalente à sept millions d’hommes pour les Etats-Unis, à cinq millions pour l’Allemagne, à trois millions et demi pour le 'Royaume Uni, à trois millions pour la France — va se dissiper comme La rosée du matin sous les rayons du soleil, et que le Canada va reprendre sa vie normale et paisible d’avant la guerre. “ Cette erreur est pire que la première.” Il faut, pour y tomber, une aussi colossale naïveté que celle qui empêchait de voir dans le Service national le prélude de la conscription; il faut, pour y faire croire, l’audace des faux docteurs qui ont soutenu qu’en refusant de suivre aveuglément l’Angleterre impérialiste dans son entreprise révolutionnaire, les nationalistes obéissaient à leurs penchants “ démagogiques ” ; il faut, pour s’aveugler sur les réalités de demain, la niaise crédulité des badauds qui se sont laissé prendre aux phrases grandiloquentes sur la croisade de la “démocratie” contre “ l’autocratie ”, de la “ liberté ” contre le “ militarisme prussien ”.

Dans le chapitre précédent, j’ai indiqué que l’un des résultats probables de la guerre sera la diminution des armements dans les pays de l’Europe continentale et raccroissement du militarisme aux Etats-Unis, •en Angleterre et dans les autres pays britanniques. De tous ces pays, c’est le Canada qui a toute chance de rester le plus militarisé. Sa situation intérieure et extérieure, la folle politique de ses gouvernants, l’aveuglement de ses chefs d’opinion et — il faut toujours y revenir — le voisinage des Etats-Unis, sont autant de causes qui vont imposer à la nation canadienne la permanence du militarisme.

Caste militaire.

Afin de stimuler l’enrôlement “ volontaire ”, politiciens, officiersrecruteurs et jingos de tout poil ont promis mer et monde aux croisés de la “ démocratie ” et de la “ civilisation supérieure pensions, indem-

ni tés, terres libres, places de faveur dans toutes les administrations publiques et privées. Cette propagande pernicieuse a déjà réussi à faire de l’armée, aux veux du peuple et bien davantage dans l’esprit des soldats, une caste privilégiée. De ce seul 'chef, le “ militarisme canadien ” surpasse déjà le “ militarisme prussien ”. Que vaJt-il advenir de ces promesses mirobolantes? Celles qui sont payables en deniers publics se solderont assurément, dût le contribuable en crever; mais c’est là le plus facile. Que fera-t-on des milliers de soldats, revenus de la guerre plus ou moins avariés? Les experts témoignent déjà de l’impraticabilité du retour à la terre, non-seulement des soldats recrutés dans les villes, mais même des fils d’agriculteurs. Deux ou trois années de la vie des camps et des tranchées les ont à jamais déracinés de la terre natale et détachés rie la vie simple et paisible des champs; — d’autant plus qu’ils estiment que le gouvernement et le pays leur ont promis une situation privilégiée, une vie facile, agréable, en tout supérieure à celle qu’ils menaient avant de se dévouer au salut de l’Empire, de la “ démocratie ” et de la “ civilisation supérieure ”. Restent les places de faveur. Y en aura-t-il assez pour tout le monde? Et puis, la guerre finie, les fabriques de munitions fermées, la main-d’oeuvre surabondant, le tarif des salaires subitement abaissé, les impôts sur l’industrie énormément accrus, est-il certain que tous les chefs d’industrie, que les gouvernements eux-mêmes, seront fort empressés ou simplement capables >de remplir leurs alléchantes promesses? Seront-ils nombreux les gérants d’entreprises financières ou industrielles qui destitueront ou repousseront les employés et les ouvriers compétents, parce qu’ils n’ont pas endossé le khaki, pour les remplacer par des vétérans de la “guerre sainte”, sans compétence particulière? Non; le sens commun et surtout l’intérêt, qui dominent tout en pays britannique — sauf aux heures de crises et 'd’affolement, — reprendront leurs droits. Force sera donc à l’Etat de garder sous les drapeaux une multitude de soldats impropres à tout autre métier et de maintenir une forte armée permanente. Indépendamment de toute autre considération, l’ordre social et l’équilibre économique l’exigeront.

Qu’on ne se fasse pas d’illusion: le militarisme est entré de plainpied dans notre organisme social; il a pénétré pusqu’au coeur: il y restera longtemps.

Le Canada, tampon anti-japonais.

Indépendamment des causes internes, l’attitude des Etats-Unis va contribuer à, maintenir l’emprise du militarisme au Canada.

Les principaux partisans de l’intervention américaine, on l’a vu, combattent les “ autocraties militaires ” mais ne répugnent nullement aux “ démocraties armées ”. Leur véritable objectif est moins la guerre actuelle que son lendemain. Us ont résolu de profiter de l’excitation du moment pour armer la république contre tous ses ennemis futurs et particulièrement contre le Japon et ses alliés possibles. La question japonaise, ai-je dit, sera la pierre de touche de l’entente anglo-américaine. De toutes façons, il en résultera un accroissement de charges militaires pour le Canada.

Si, -comme tout l’indique, le rapprochement entre l’ Angleterre et -les Etats-Unis se resserre, le -gouvernement américain exigera, tout naturellement, que le Cana-da -fortifie ses -côtes et ses ports -du Pacifique. Il ne tolérera pas, qu’on en soit certain, que Ile Canada soit aux Japonais ce que la -Belgique a -été -aux Allemands, -c-e qu’elle aurait été aux Anglais si les Allemands -n 'avaient pas pris le devant. Si, au contraire, 1 '-entente anglo-américaine s-e -relâche et que le -Canada -refuse ou néglige de se piêt-er aux -désirs -des Américains, -ceux-ci verront à se protéger quand même. . . à nos dépens,

En- un -mot, la -militarisation des Etats-Unis entraîne comme conséquence rigoureuse, inéluctable, la -militarisation du Canada, pour ou contre les Etats-Unis i.

Le Canada, enjeu de l’entente anglo-américaine.

-Ceci -m’amène au -point culminant, à la plus redoutable — -pour le Canada — -de toutes les conséquences de l’ intervention américaine. Les Etats-Unis, ai-je -écrit, vont apporter à la Révolution un énorme -appoint. Dans les pays d’Europe, où les conflits -d’idées et les haines -de classes sont intenses, c’est la révolution politique et la révolution sociale qui vont surtout profiter de l’ influence de la grande démocratie d’Amérique. Au Cana-da, pays d’idées rudimentaires et peu nombreuses, mais de faits énormes, la révolution va être à la fois plus simple et plus radicale.

Dans une étude antérieure, j’ai énuméré quelques-uns des -facteurs principaux, id’ordre moral, intellectuel et économique, qui militent en faveur de l’absorption du C-anada -par les Etats-Unis2. -Ces facteurs, ceux -d’ordre -économique surtout, -se sont fortifiés énormément -par la seule entrée -du 'Canada -dans le brasier de l’Europe. L’intervention des Etats-Unis les a décuplés.

Un journal de Pitts-burg a 1-ancé la nouvelle stupéfiante qu’en garantie d’un emprunt global de dix milliards, le -gouvernement britannique aurait hypothéqué le -Canada en -faveur -des Etats-Unis 3. Qu’on ne s’étonne pas outre mesure. Ce ne serait pas la première fois que les hommes id’Eta-t britanniques -auraient offerts à nos voisins to strike a good bargain en faisant main-basse sur -le Canada, sur ses immenses richesses naturelles et son bénévole troupeau de moutons -coloniaux, de laine si drue et si facile -à tondre 4.

1 En juillet 1914, l’une des autorités navales les plus compétentes d’Angleterre, la plus haute peut-être, me disait en toutes lettres: “Il est inutile et puéril, pour le Canada, de songer à une organisation de défense navale ou militaire sans s’entendre au préalable avec le gouvernement de Washington et les chefs de l’armée et de la flotte américaines.” Cette parole m’avait étonné. Elle me paraît claire, maintenant.

2 Hier, Aujourd’hui, Demain, — Montréal, 1916. (Prix franco, $0.85, aux bureaux du Devoir) — chapitre V : “Les solutions de demain."

3 Pierre Labrosse a commenté ce scoop (pardon de l’américanisme) dans le Nationaliste du 20 mai.

4 Le très loyal Jos. Pope, aujourd’hui sir Joseph Pope, sous-secrétaire d’Etat canadien, a lui-même raconté comment sir John Macdonald se résigna, en 1871, à signer le Traité de Washington, si contraire aux intérêts canadiens, parce que les plénipotentiaires britanniques menaçaient de livrer le Canada tout entier aux Américains.

Comme bien l’on pense, si le marché s’est bâclé, ce n’est pas par un acte notarié portant la signature du Très 'Honorable Arthur J. Balfour •et celle de M. Woodrow Wilson ou de M. Robert Lansing, et dûment enregistré à Washington et à Londres. Ce n’est pas l’habitude des diplomates anglais et américains de passer des papiers. Ils préfèrent les marchés de. . . bouche, ou, si l’on préfère, les gentlemen’ s agreements. Au reste, M. Balfour sait à merveille que le gouvernement et le parlement de Westminster n’ont ni le droit ni le pouvoir de céder le Canada à qui que ce soit L Mais ce qu’ils ont bien le pouvoir — et même le droit — de dire, c’est que T Angleterre se désintéressera du sort du Canada, dans telle ou telle éventualité; — tout comme elle a sacrifié le Luxembourg et secouru la Belgique, également couverts par la garantie des puissances, parce qu’elle avait intérêt à respecter sa signature en Belgique et aucun intérêt à la respecter au Luxembourg 2. Ce qui n’est pas impossible, ni même improbable, c’est que le gouvernement britannique a fait savoir au gouvernement américain que s’il peut et veut amener les Canadiens à s’américaniser définitivement, l'Angleterre n’y mettra aucun obstacle.

Plusieurs motifs, et non des moindres, doivent faire envisager avec faveur, à Londres, l'absorption prochaine du Canada par les Etats-Unis. Dans le fonctionnement du nouveau régime impérial et, davantage, dans le rajustement des relations internationales de l’Angleterre, le Canada sera vraisemblablement un stumbling block ou, à tout le moins, un obstacle plutôt encombrant pour le gouvernement britannique. Laissons de côté, pour l’instant, ll’aspect inter-impérial de la question. Bornons-nous à envisager la situation extérieure, résultant de l’entente anglo-américaine, Si cette entente se resserre, ce sera principalement en vue d’une action commune contre “l’Asie aux Asiatiques”, dominée par le Japon. En cédant le Canada aux Etats-Unis, l’Angleterre transmettrait aux Américains le souci et le fardeau exclusif de la défense des côtes américaines du Pacifique, tout en s’assurant, une base précieuse de ravitaillement pour sa flotte. iSi, au contraire, l’entente se relâche, l’Angleterre piéférera abandonner d’avance et de bon gré un pays qu’elle ne pourrait défendre contre une agression laméricaine ultérieure — surtout si, en consentant à cet abandon en temps opportun, elle s’épargne à la fois une humiliation et le remboursement d’une dette onéreuse.

D’ailleurs, que le marché existe, sous une forme ou une autre, ou que l’histoire de Pittsburg ne soit qu’un simple canard, il y a quelque chose de plus fort que les intrigues des diplomates et les tractations des politiciens: c’est la force des facteurs économiques, c’est la puissance de il’or qui domine la diplomatie et la politique du monde contemporain, en pays anglo-saxon plus que partout ailleurs. Si, la guerre finie, les financiers et les industriels américains jugent profitable de se récupérer

1 “Céder” doit être pris ici dans le sens exact qu’il comporte en droit international, lorsque le gouvernement d’une nation souveraine abandonne à une autre nation, par traité ou autrement, une partie de son territoire. Dans le paragraphe suivant, le mot ■“cédant” doit s’interpréter au sens large du mot.

2 J’ai mis cette situation au clair dans mes brochures La politique de V Angleterre, avant et après la guerre (épuisée) et Foreign policy of Great Britain (prix franco, 28 sous).

ce leuis sacrifices en faisant main-basse sur le Canada, ils n’auront p? s même besoin de précipiter un conflit armé, comme ils ont fait pour libérer Cuba et s’emparer de Porto -(Rico et des Philippines : il leur suffira d’agir sur la “ conscience ” des politiciens et des industriels canadiens aux abois. Est-R besoin d’ajouter qu’ils se procureront, ici comme aux Etats-Unis et à bien meilleur compte, toutes les gazettes patriotes dont ils auront besoin afin de créer et d’entretenir les “courants d’opinion ” nécessaires pour éclairer la “ démocratie ” canadienne. Qui sait, même, si les pourchasseurs de la langue française dans le Canada anglais’ et les fabricants de fausse théologie dans la province de Québec, n’en auront pas alors assez fait pour transformer en partisans xle l’annexion lu plupart des Canadiens-français, qui furent, un siècle et demi durant, les adversaires irréductibles rie toute union politique entre les deux pays?

Absorption probable du Canada par les États-Unis.

A ces facteurs particuliers, qui existent depuis longtemps et que 1 inter vention américaine ne fait que fortifier, il convient d’en ajouter un autre qui se rattache, celui-là, à la situation générale du monde et a 1 action générale des Etats-Unis. C’est par'1 là que la révolution qui nous menace se rattache à la -Révolution.

Le dessein arrêté du Président et des principaux chefs de la nation américaine, on l’a vu, est de renverser les trônes et d’instaurer partout 1 universelle, triomphante et sacro-sainte “ démocratie ”. Pour l’instant on se borne à menacer ouvertement les “ autocrates ” d’Allemagne et d Autriche, les despotes ’ qui osent croire qu’ils tiennent leur couîonne de Dieu et professer qu’ils doivent à Dieu d’abord compte de leur charge et de leurs responsabilités. Des rois constitutionnels d’Angleterre et d’Italie, les Américains ne disent rien, pour l’instant. Du moins ont-ils la décence de ne pas leur idécerner les éloges hypocrites qu Anglais et français prodiguaient au Tsar, avant sa chute. (Mais lorsque William Hohenzolilern et 'Charles Hapsbourg auront pris le chemin de Nicolas Romanoff ”, si le “ démocratie ” anglaise s'avise, comme tout l ‘indique, de jeter par-dessus bord son “roi-soliveau” — selon la classique expression révolutionnaire, employée récemment par un sénateur canadien 1 et de se livrer à la grue démocratique, croit-on que les champions de la démocratie américaine se retourneront contre leurs alliés, les 'démocrates d'Angleterre, les républicains de France et les révolutionnaires de Russie, pour garder la couronne à l'arrière-petit-fils de Georges III?

U n’est donc nullement exagéré de dire que l’intervention américaine, en hâtant le jour de la déchéance de l’antique monarchie anglaise

oi Dandur£md, a 1 assemblée de recrutement du Général Lessard et du “colonel”

Blondin, tenue au Monument National le 7 mai. Ni l’un ni l’autre de ces messieurs qui poitent. 1 uniforme du roi, et dont l’un a prêté serment comme aviseur du roi en Canada, n ont proteste contre cette botte portée au roi. Je ne passe pas pour ultraloyaiiste, et je ne sms pas fou des monarchies, des monarchies inutiles surtout; mais, franchement, de telles violences et de tels silences me paraissent indécents.

la plus ancienne de l’Europe, aujourd’hui, — hâte également la rupture du lien qui rattache le Canada à la Grande-Bretagne et le renversement du principal obstacle à l’absorption du Canada par les Etats-Unis.

Un seul dérivatif — l’indépendance complète du Canada — pourrait retarder ou détourner cette échéance fatale. Un Canada indépendant serait plus à l’abri des cupidités américaines que le Canada, dépendance britannique. Cette vérité, on ne saurait trop la répéter, car elle s’attaque à l’un des préjugés les plus faux et les plus répandus 1. incontestable avant la guerre, elle l’est plus que jamais depuis l’entrée des Etats- Unis dans le conflit. Les Canadiens de toutes races auro nt-ils la sagesse et l'intelligence de le comprendre? Auront-ils la volonté patriotique de se préparer aux éventualités prochaines? En auront-ils même le temps? C’est de plus en plus douteux.

“ L’avenir est à Dieu ”. La providence divine nous ménage peutêtre de miraculeuses échappées: nous ne les avons guère méritées! Mais dans l’ordre des prévisions humaines, le résultat le plus probable, pour ne pas dire certain, la conséquence dominante et ultime de l’intervention simultanée du Canada et des Etats-Unis dans la guerre européenne, c’est la fusion des deux peuples anglo-saxons de l’Amérique du Nord.

1 Sur ce point, on trouvera quelques arguments dans l’ouvrage déjà mentionné dans une note précédente: Hier, Aujourd’hui, Demain, chap. V: “Les solutions de demain.’’

TABLE DES MATIÈRES

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