OR ET MENSONGE
Cette guerre-ci est non seulement la guerre de l’Or; c’est aussi la guerre du Mensonge. Cette association est toute naturelle. Le démon de l’or est, plus que tout autre, le Père du Mensonge. Le règne de l’or, île triomphe de l’or, les conquêtes de l’or sont avant tout les fruits du mensonge. La plupart des opérations de haute banque se font à l’aide du mensonge; les plus beaux coups de bourse se font à coups 'de fausses nouvelles. C’est pour cela que tous les agioteurs finissent par se ruiner: farine du diable retourne en son. Par malheur leur ruine entraîne celle d’une foule d’innocents, victimes de leurs rapines et de leurs impostures.
Cette guerre, sa préparation, sa poursuite, son objet, sont essentiellement l’oeuvre de la cupidité. Il est donc logique qu’elle se mène et se soutienne partout ù l’aide du mensonge.
Vous êtes-vous parfois arrêtés à récapituler la série des mensonges dévoilés depuis trois ans et demi? Mensonges diplomatiques, mensonges politiques, mensonges de guerre, mensonges d’affaires ; mensonges dans la victoire, mensonges dans la défaite; mensonges sur les sentiments des peuples, mensonges sur les actes des gouvernements; mensonges sur la situation des armées, des flottes, des pays tout entiers; mensonges des Allemands sur les Alliés, mensonges des Alliés sur 'les Allemands; mensonges sur la Bulgarie, sur la .Russie, sur la Grèce, sur l’Italie; mensonges par suppression de la vérité, mensonges par dénaturation des faits, mensonges par invention des fables les plus audacieuses. Notez qu’il n’est ici question que des mensonges aujourd’hui reconnus de tous: combien d’assertions et d’oracles, encore acceptés comme vérités incontestables, passeront ù leur tour dans la catégorie des plus audacieux mensonges?
Ce qui est effroyablement grotesque, c’est que tant d’imipost lires étalées au grand jour ont produit jusqu’ici le contraire de l’effet normal du mensonge dévoilé, qui est de mettre les dupes en garde contre les dupeurs. Cette saturation de mensonges a comme hébété les peuples. Ils ne rejettent une imposture évidente que pour accepter avec avidité un nouveau mensonge, plus grossier et plus effronté. Ils sont comme ces malheureuses victimes de l’alcool qui croient étancher leur soif morbide et guérir la brûlure qui les dévore en augmentant sans cesse la dose du poison qui les consume. Et les peuples prodiguent leur sang, leurs sueurs, les fruits de leur dur labeur aux bêtes de proie qui les grisent de mensonges afin de les pressurer tout à l’aise. Il n’est que juste d’ajouter, à l’acquit de la conscience publique, qu’il est presque impossible d’aper-
cevoir la vérité au milieu des nuages de mensonge amoncelés par la presse b
Le Canada subit en ce moment le plein assaut de ces gaz asphyxiants. Le gouvernement “d’union nationale” n’est autre chose que l’association de la cupidité et du mensonge. Sa promesse de “gagner la guerre” est le plus audacieux défi à la vérité et au sens commun.
Sir Robert Borden a osé répéter, à Halifax 1 2, que le seul objet de la coalition est de “gagner la guerre”. Il soutient que la défaite du ministère et le rejet de la conscription équivaudraient à l 'abandon des troupes canadiennes et à la victoire des “barbares”. A l’entendre, on croirait que l'Allemagne fait la guerre au seul Canada et qu’il n’y a en présence, dans les plaines de Flandre, que l’armée allemande et l’armée canadienne.
M. Borden sait parfaitement que dix nations sont en guerre, que vingt millions d’hommes sont aux prises, que toutes les troupes additionnelles que le Canada pourrait fournir n’affecteraient en rien le sort des armées. Il sait qu’il n’y a pas même d’armée canadienne en Europe. Il y a tout simplement quatre divisions de l’armée anglaise dans lesquelles sont versés les régiments recrutés au Canada. Souvent même, les cadres de ces régiments sont rompus avant d’atteindre le front. M. Borden sait encore, à n’en pas douter — son principal organe montréalais, la Gazette, le rappélait l’autre jour — qu’il y a en Angleterre, à l’heure actuelle, quatre millions d’hommes disponibles, en âge de servir 3. Il sait donc que si le gouvernement impérial, seul maître des troupes canadiennes comme de toutes les autres troupes impériales, veut combler les vides et soutenir l’effort de “nos” soldats, qui ne sont pas à nous, il n’a qu’à prendre sur les réserves anglaises comme il a pris des Canadiens, des Australiens, des Indiens pour remplacer des Anglais. M, Borden sait tout cela; et cependant il persiste à tromper systématiquement le peuple canadien et ù prétendre, contre toute vérité, que si le Canada n’envoie pas de nouvelles recrues c’en est fait de l’armée canadienne, de l’Empire, de la “civilisation”, de la liberté!
La vérité, c’est que ni l’Angleterre ni la France n’ont besoin de nos troupes; mais que les fabricants de bottes, d’armes, de munitions et d’uniformes ont besoin de (faire tuer plus d’hommes pour faire plus d’argent; c’est que les accapareurs de vivres, Flavelle en tête, ont besoin que la guerre dure et que le sang coule pour empocher de gras dividendes ; c’est que les bandits de la Haute Finance ont besoin de l’affollenient gé-
1 Tous les journaux sont à la merci des agences de presse stipendiées par la haute finance et manipulées par la censure des divers pays en guerre. La plupart des nouvelles d’Europe sont fausses ou tendancieuses. Quand la vérité se fait jour, il est généralement trop tard : l’impression première subsiste. En temps de guerre comme, en temps d’élection, la maxime de Voltaire — Mentez, mentez, il en reste toujours quelque chose — reçoit sa pleine application. C’est l’arme favorite des politiciens et des financiers. Du reste, pour tout dire, les défenseurs de la vérité n’ont ni l’audace ni l’égalité de chances des champions du mensonge. Terrorisés par la censure, intimidés par les criailleries et les menaces des profiteurs de guerre, entravés par la veulerie de l’opinion bourgeoise et par le snobisme qui pénètre partout, ils n’osent pas dire toute la vérité de crainte de parler dans le désert ou de se voir réduits au silence.
2 Le 14 novembre, et aussi à Toronto, le 22 novembre.
* “The best authority déclarés nearly four million men of military âge are still uncalled — Dépêche “spéciale” de Londres, publiée dans la Gazette du 8 novembre.
néral, de l’union pour “gagner la guerre” et de l’acoquinement de tous les politiciens tarés pour réussir le coup du Nord-Canadien et autres opérations de haute filouterie.