PL XXVIII, en haut (deux vues
H. 75. Basse Égypte. Vert foncé, luisant.
Vieux petit bossu tout nu, qui chemine d’un air inquiet et méfiant : c’est qu’il emporte de bonnes choses qu’on pourrait lui prendre, une amphore pleine de vin et un coq, de quoi offrir un sacrifice à Asclépios, dieu de la santé, et après le sacrifice, de quoi bien boire et bien manger. Il tient l’amphore par l’une des anses (l’autre est cassée) et serre son coq contre lui. De son menton pendent deux glandes, comme en ont les boucs. Une statuette analogue dans Sacken, pl. XLVI, 6, p. 118 (mal reproduite dans Rép., II, 566, n° 2). Noter le crâne rasé, sauf, en haut, une touffe de cheveux.
96. — Pl. XXVIII, en bas (deux vues). H. 79. Basse Égypte. Jaunâtre, avec quelques boursouflures de vert de gris.
Vase à suspendre, avec couvercle, en forme de buste de bossu, sortant d’un fleuron (pour les vases à couvercle, en forme de buste, voir supra, n° 11). Double mèche sur l’occiput, le reste du crâne est rasé, les cheveux indiqués par des stries verticales. Entre ces deux mèches est la charnière du couvercle. Nez fort, busqué ; oreilles larges, décollées. Les trous dont elles sont percées indiquent, non qu’elles fussent ornées de boucles, mais que des chaînettes de suspension y étaient passées. Ces vases à couvercle servaient à contenir des huiles parfumées, on les emportait aux bains,
suspendus au poignet, comme les stèles funéraires montrent qu’on faisait plus anciennement pour les aryballes et les alabastres. Les yeux faits à part, une pièce pour le blanc, une autre pour la pupille (celle-ci a disparu). Le personnage a le haut de la tête ceint d’une couronne de myrte. La difformité du sternum et du dos est rendue avec une précision anatomique.
Le Louvre possède une tête analogue, en bronze, de grandeur naturelle, sur le socle de laquelle est inscrit le n° 626.
De tous temps et partout, les bossus ont excité la malignité populaire ; d’ailleurs, la verve caustique qui leur est naturelle, les destinait à jouer un rôle de premier plan dans la farce et le conte à rire. Est-il nécessaire de rappeler celui d’Ésope, dans les contes populaires de la Grèce ? L’art alexandrin et, d’une façon plus générale, l’art hellénistique se sont souvent amusés à figurer des bossus.
Si le bronze Fouquet avait été trouvé en Campanie, on y aurait reconnu un des personnages de l’Atellane, Dossennus, l’homme au dorsum, c’està-dire le Bossu (sur le sens de ce nom latin, cf. Bücheler, dans Rhein. Muséum, t. XXXIX, p. 42 1). Cet être cupide et toujours affamé (Horace, Ep. ad Pisones, 173, Quantus sit Dossennus edacibus in parasitis ) devait l’existence à la légitime rancune que les honnêtes gens gardent aux cuistres méchants, sales et laids « qui leur ont perdu leur jeunesse ». Je crois que dans les farces hellénistiques analogues
à l’Atellane existait un personnage de parasite bossu, dont des représentations figurées telles que le bronze Fouquet peuvent donner idée. Les bouffons alexandrins étaient fameux : cf. Lucien, Le Banquet, 18.
La couronne de myrte dont ce bronze est coiffé décèle le parasite : on se couronnait pour assister à un sacrifice, et au banquet qui s’ensuivait ; la couronne de myrte était de rigueur par exemple dans le culte éleusinien (Aristophane, Grenouilles, 330), qui avait, comme l’on sait, une sorte de succursale aux portes d’Alexandrie.
97. — PI. XXVIII, au milieu. H. 53. Basse Égypte. Vert foncé luisant, avec quelques taches d’oxydation . Peson de balance , rempli d’une masse de coulée.
Buste, dont il ne reste que la tête, qui est celle d’un Homme-coq. Le nez, long, étroit et busqué, est en forme de bec. La tête, coiffée d’une crête de coq, est glabre, sauf quelques mèches sur la nuque et le front. Les bouffons se rasaient la tête, pour pouvoir se grimer et se transformer plus aisément : Soxeïv xrv xe<paVrv 0 Vrp Aèyu7i-
xi'ov 6eôv upsüai xal yskoxoTtoio Iç àyaQôv (Artémidore, I, 22, p. 23 Hercher).
La conformation des oreilles, très grandes et très écartées, indique que le personnage était contrefait ; si le buste avait été conservé, ce serait probablement celui d’un bossu ou d’un nain : cf. Martial, VI, 39, v. 15-17 :
Hune vtro acuto capite et auribus longis,
Quae sic moventur , ut soient asellorum,
Quis morionis filium negat Cyrtae?
Pour le type, cf. la statuette de la Collection Dutuit (1897), pl. XXXIX, 38, et le fameux moule de terre cuite, qui de la collection Gréau a passé dans la collection Sambon. Ce moule représenterait, dit-on (Coll. Sambon, pl. IX, 270), « le polichinelle des Atellanes » . Mais qui croira que la farce campanienne ait pu inspirer les artistes grecs de l’Égypte ptolémaïque ? « L’assimilation qu’on a voulu établir, écrivait Pottier dans La Nécropole de Myrina, p. 483, entre certains types grotesques de l’art hellénistique et les mas-
ques des Atellanes me parait peu démontrée. Sauf pour Manducus et Lamia, nous ne savons rien de ces masques, et il n’y a pas de raison plausible de faire de Maccus l’ancêtre du moderne Polichinelle. » De ces trois négations, nous n’avons pas à examiner la dernière, contre laquelle Dieterich s’est inscrit en faux dans son essai sur Pulcinella. Quant aux personnages des Atellanes, nous les connaissons tout de même un peu mieux que Pottier ne semble le croire.
D’après ce qu’en dit Ribbeck ( Histoire de la poésie latine jusqu'à la ftn de la République, pp. 260- 264 de la traduction française), je me demande si l’Atellane, dont la grande vogue semble avoir été au premier siècle avant notre ère, n’était pas d’origine hellénique. Le vieillard de l’Atellane s’appelait Pappus (nd7C7toç), Dossennus se vantait de sa CTOfpûx. La Campanie était pénétrée d’influences grecques ; il est fort possible que l’Atellane soit l’adaptation osque d’un genre de farce hellénistique, et peut-être même, plus précisément, de la farce alexandrine. Nous sommes très mal renseignés sur la farce grecque pendant la période hellénistique ; ce n’était pas un genre littéraire, la comédie proprement dite lui a fait tort.
98. — PL XXVI (trois vues). H. 133. Tell Xloqdam (Léontopolis). Vert rougeâtre. Fonte pleine.
Eunuque (?) marchant les jambes écartées, le dos rond, un caleçon pour tout costume, le crâne rasé, coiffé d’une mince calotte collante (ou peutêtre portait-il jadis un chapeau). Le cou très long projette la tête en avant : front déprimé, oreilles décollées, semblables à des rognons, yeux bridés, bouche ricanante, pareille à une fente. Cette « sombre brute », malgré sa carrure athlétique, n’est pas un athlète. Sous son mince caleçon collant, on ne distingue pas trace d’ aiSoIa. L’artiste a voulu, je crois, représenter un eunuque: c’est pourquoi il a donné à son personnage cet occiput atrophié , ce cou trop long , ces bras démesurés, cette démarche fléchissante, cet air stupide et méchant. Les eunuques qu’on rencontre au Caire ou à Constantinople semblent, il est vrai, moins musclés, moins « costauds » que celui-ci, mais cela
tient plutôt à leur vie oisive et sédentaire, qu’à leur castration.
Le nôtre s’en allait, je crois, pécher à la ligne. A l’avant-bras gauche, il porte suspendu un petit récipient rond, cpii doit être le panier aux amorces. Pour ce détail, cf. Clarac, pl. 87g, 881, 882 =Collignon, Sculpt. gr., t. II, fig. 289 ; Bull, archéol. du Comité , pl. XII, p. 23g; Pottier- Reinach, Nécropole de Myrina, note à la p. 490; Rép ., II, 556, n° 5; 557, nos 2 et 7 ; IV, 34g, n° 6; Rev. Archéol. 190S, II, p. 10g; Coll. Hoffmann, 1888, n° 472 = Coll. De Clercq, III, n° 276, pl. XLV, 1 ; Furtwângler, Antike Gemmen, pl. XLII, 29. La main gauche manque. L’autre tenait, je suppose, une ligne, aujourd’hui disparue. Le personnage est nu ou presque, parce qu’il doit entrer dans l’eau. Il tend le cou vers la bonne place où il va s’installer, vers le poisson qu’il voit sauter sur l’onde; et il rit de plaisir. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu’il y a, dans cette bouche fendue, dans ces yeux bridés, dans ce front fuyant, une ressemblance non fortuite avec un poisson ou un batracien.
Dans sa prophétie sur l’Egypte, Isaïe (XIX, 8) prédit pour un temps prochain la plus grande calamité que ce pays puisse redouter : le Nil séchera ; alors « les pêcheurs gémiront, tous ceux qui jettent l'hameçon dans le fleuve se lamenteront, et ceux qui étendent des filets dans les eaux seront désolés ». A ce texte, il serait facile d’en joindre une foule d’autres, pour prouver que la pêche dans le Nil et dans ses canaux, surtout en automne, quand l’inondation se retire, était non seulement l’une des ressources alimentaires de l'Egypte, mais l’un des plaisirs favoris des Égyptiens. J’ai voyagé en Égypte aux mois d’octobre et novembre, je me rappelle y avoir vu partout, sur les berges des canaux, les fellahs de tout âge occupés à des pêches miraculeuses ; ils s’en donnaient à cœur joie et s’y amusaient bien. Dans son piquant chapitre sur les plaisirs dont raffolaient les Alexandrins, Lumbroso ( L’Egitto dei Greci e dei Romani, 20 ed., capo XII : Passione alessandrine) a oublié celui-là, faute d’avoir séjourné au pays du Nil. Il aurait pu en toucher un mot tout de même, ne fût-ce qu’à cause de ce
texte de la Vie d'Antoine, ch. 29, où Plutarque nous raconte les parties de pêche d’Antoine et de Cléopâtre ; texte infiniment curieux, qui évoque à notre imagination les parties fines sur le Nil, Ni lus jocosus , comme l’appelle Ovide ( Tristes , I, 2 79). Cléopâtre et Antoine se disputaient à qui pêchait le mieux à la ligne. Cléopâtre, à la fin, fit attacher par un plongeur, à l’hameçon d’Antoine, un hareng saur du Pont, et quand le Romain eut retiré de l’eau cette belle prise, elle lui dit au milieu des fous rires : « Votre pêche à vous, mon Empereur, c’est les villes, les royaumes, les continents ; laissez-nous la gaule, à nous autres, petits sires de Pharos et de Canope : 7capà8o£ 7jg.Tv tov xorkag-cv, aùxoxçaTop, xcî' ^apurai' xal Kavo- Sitouç (taffikeûa'i.v 8s an) 7co\st.p sial xaï ^aatkeïoct, xai ^ttsipot, ». Les Ptolémées, sires de Pharos et de Canope ! On sent l’ironie, la jolie ironie alexandrine, toute pareille à celle de François Ier, qui, répondant à une lettre où Charles Quint avait rappelé l’interminable kyrielle de ses titres souverains, s’intitulait « Sire de Vanves », sans plus.
L’Égypte était donc, pour l’antiquité, le paradis des pêcheurs à la ligne. Quand un Grec ou un Romain qui n’avait jamais vu le pays du Nil, tâchait de se l’imaginer, il n’évoquait pas seulement les Pyramides, et les statues colossales, et les temples couverts d’hiéroglyphes, et l’inondation pendant laquelle les paysans parcourent en barque leurs champs (Virgile, Géorgiques, IV, 28g : Et circum pictis vehitur sua rura phaselis), il se représentait aussi, dans les roseaux du fleuve et sur les barques de papyrus, les heureux Égyptiens jetant leur ligne dans l’eau poissonneuse. Un évêque d’Occident, au cinquième siècle, écrit en ces termes au patriarche d’Alexandrie : Doctus plane piscator, non patiris uni tantum gurgiti hamum dare, nec in viciais Jluminum ripis contentus es habere quod copias; jacis longius lina ; et piscator Nili, Oceani profunda rimaris (Epi s tu la Maximi episcopi ad Theophilum [ j- 4 1 2 ] Alexandrinae urbis episcopum, publiée par Reifferscheid, Anecdota Casinensia, dans YIndex schol. Vratisl., 1871-2, et par L. Delisle, Notice sur un ms. mérov. de la Bibl. d'Épinal, Paris, 1S78, p. 10 et addendum). Les métaphores que le pieux écrivain croit devoir
employer pour se faire comprendre de son vénéré frère d’Alexandrie, sont empruntées à l’art essentiellement égyptien de la pêche à la ligne. Dans la procession isiaque de Cenchrées, décrite d’une façon si minutieuse par Apulée ( Métam ., XI, 8), un des personnages de cette sorte de mascarade représentait un pêcheur du Nil, piscatorem cum hamis.
Assurément, les Grecs, du haut des rochers qui bordent leurs rivages, et sur leurs barques, pratiquaient aussi la pêche à la ligne. A preuve les vases attiques du cinquième siècle (énumérés dans Hartwig, Die Meisterschalen, pp. 5 8-5 g ; cf. Margret Heinemann, Landschaftliche Elemente in der griech. Kunst bis Polygnot, diss. Bonn, 1910, p. 80 et 85). Mais d’une façon générale, on peut croire que si l’on voit à partir du troisième siècle avant notre ère l’art et la littérature s’intéresser si souvent au type très particulier du pêcheur à la ligne, c’est parce que les Grecs établis en Egypte subissent l’influence irrésistible, parce qu’ils adoptent les mœurs caractéristiques de ce pays singulier. Les épigrammes de l’Anthologie qui parlent de la pêche à la ligne, et tant d’œuvres d’art de la période hellénistique ou romaine ( Rép ., I, p. 53g ; Amelung, Vatic. Mus., t. I, p. 4gg, n° 287 ; Léchât, Collection de moulages de l’Univ. de Lyon , 2e éd., n° 93g ; Helbig, Untersuchungen über die campanischen Malerei, p. 83, 187 ; Dict. des Antiquités, t. IV. p. 4go ; Monumenti delV Istituto, suppb, pl. XXXV ; Furtwângler, Antike Gemmen, pl. XLII, 29, 55 ; Monuments Piot, t. XII, p. 125, pl. IX; Pernice et Winter, Der Hildesheimer Silberfund, p. 63, pl. XXXII; Coll. De Clercq, Les Bronzes, n° 276, pl. XLV, 1) qui représentent des pêcheurs à la ligne, se rattachent, de près ou de loin, à l’art alexandrin. Cf. encore Pétrone, p. 49 Bücheler : Fortunata disposuerat lautitias suas, ita ut supra lucernas aeneolos pisca tores notaverim.
99. — Pl. XXIV, en bas (deux vues). H. 129. Basse Egypte. Belle patine vert clair.
Balsamaire en forme de nain boxeur. Il est nu, barbu, la tête relevée à droite, le front plissé de rides. Cheveux rasés, sauf une mèche derrière la tête. Le phallos, qui n’est pas, comme d’ordinaire chez les pygmées, d’une grandeur excessive, parait circoncis.
S. Reinach. dans son Répertoire (t. II, p. 5G4, nos 7 et 8 ; 565, n° 1 ; t. IV, p. 357, n° 1) reproduit quatre balsamaires du même type, l’un publié dans la Coll. Gréau, 383, le second trouvé à Héliopolis ( Descr . de l’Egypte, Antiquités, t. V, pl. 77,5 = Cat. Pourtalès, 665), le troisième au Louvre, cc sans numéro » dit M. Reinach, le quatrième qui a figuré le 19 mai 1910 à la vente du Docteur B* . Je me demande si le premier ne doit pas être identifié avec le deuxième, et peut-être le deuxième avec le troisième. Une statuette du même type, mais qui n’était pas arrangée en balsamaire, dans la Collection Sambon, pl. XX, n° 349.
Ces balsamaires en forme de nains boxeurs étaient à la mode, je suppose, parmi les athlètes d’Égypte. C’étaient non seulement des objets d’utilité, des récipients destinés à contenir l’àXsiça, mais encore des porte-bonheurs : on tenait la représentation du nain pour prophylactique, parce que le nain était un (xtotcov.
100. — Pl. XXIV, au milieu de la rangée inférieure. H. 52. Basse Égypte. Vert clair.
Applique de destination incertaine, décorée d’un buste de nain boxeur. Le type de la tête n’est certainement pas grec ; la coiffure non plus, (crâne rasé, sauf une grosse mèche sur le haut de la tête). Les bras, très courts, le torse disproportionné font penser que ce buste est celui d’un nain. Le modeleur s’est attaché à reproduire l’expression brutale, les sourcils froncés, les mâchoires serrées du personnage. Le buste est coupé aux hanches. Par derrière, une forte bélière. L’objet, creux à la base, était fiché sur je ne sais quoi.