APHRODITE SE COIFFANT
Kurcptç Si Siauye'a -^a).xov Qotaa, iàv aùtàv 8tç pte TE'Orjxe y.o'ptav.
Callimaque, Hymne v, 21-22, Wilamowitz.
La Liturgie, mère féconde de tant d’arts aux époques religieuses.
Renan, Histoire d'Israël, t. IV, p. 28.
1. — PI. I. H. 123. Akhmîm (Panopolis). Statuette d’argent, fondue en creux, d’une seule pièce. La partie inférieure n’a pu être complètement débarrassée de l’oxydation. La draperie était couverte d’une dorure, dont la trace lui donne une teinte chaude, que notre reproduction ne rend pas. Dans la vue de dos, les ciseaux du photograveur ont entaillé d’une façon fâcheuse le haut du bras gauche.
Aphrodite se coiffant. Elle est debout, immobile, le poids du corps portant sur la jambe gauche. De la main droite, elle arrange ses cheveux; l’autre main tenait un miroir, pièce â part, qui a disparu. Par la façon dont elle est drapée, elle rappelle au premier coup d’œil la Vénus de Milo ; mais celle-ci est drapée plus haut, plus chastement ; l’Aphrodite Fouquet est d’un art plus sensuel, partant moins ancien. Les seins, très rapprochés, indiquent aussi une date assez récente. Notre statuette fournit donc une preuve de plus à l’appui de la théorie de S. Reinach sur << l’indice mammaire » (Rev. ét. gr., 1908, p. 13 et suiv.), théorie que je ne trouve pas aussi « courante et banale » que le dit De Ridder (même Revue, 1909, p. 2S0) : car l’exposé qu’en a fait Berchmans (L’esprit décoratif dans la céramique grecque à figures rouges, Bruxelles, 1909,
p. 67) dérive évidemment des recherches de Reinach, quoique celui-ci ne soit pas nommé par Berchmans.
Les statuettes d’argent sont assez rares dans nos collections d’antiques. Les objets d’art en métaux précieux ont beaucoup plus difficilement que les bronzes échappé à la destruction. Les trésors d’argenterie de Wettingen (près de Zurich, découvert en 1633), de Limoges (découvert en 1829), de Beaumesnil (en Normandie, découvert en 1831), ont été, sitôt trouvés, envoyés au creuset. Mais il ne faut pas s’y tromper : l’antiquité, dès l’époque hellénistique (Pline, XXXIV, 84 : Boethi argento melioris ), a eu beaucoup de statuettes d’argent. Le témoignage des inscriptions latines, pour la période impériale, est très instructif à cet égard : cf. Héron de Villefosse, dans le volume du Centenaire de la Société des antiquaires de France, pp . 1S5-197, où l’on trouvera, à propos de la statuette d’argent découverte à Honoré-les-Bains et conservée aujourd’hui dans la collection Warocqué (Cumont, Coll. Warocqué, ier fascicule, p. 45, n° 79), l’énumération d’un certain nombre de monuments analogues, et l’indication des textes épigraphiques, dédicaces ou inventaires, concernant les statuettes d’argent. J’y vois (p. ig4) que M. Pierpont Morgan possède une tête de Vénus en argent repoussé, du type de la Vénus de Cnide, provenant d’Alexandrie d’Égypte ; l’antiquaire Canessa l'avait proposée au Louvre ; je regrette qu’on ait laissé partir pour l’étranger ce fragment délicieux ; on s’associera, je crois, âmes regrets, si l’on prend la peine d’examiner les photographies, face et profil, publiées de cette tête dans le catalogue illustré de la vente P. Philip, n° 65g. Une jolie statuette d’argent, au musée Britannique, représentant un enfant qui joue avec un canard, provient aussi d’Alexandrie ( JHS , 188S, pl. X, p. 218).
Les statuettes d’Aphrodite tenant d’une main le miroir et se coiffant de l’autre, la représentent d’ordinaire toute nue, au sortir du bain : voir par exemple Répertoire, II, 803, nos 6-8 ; 337, n° 6; 361; 342, nos 7-9 (Clermont-Ganneau, Archives des missions, 3e série, t. XI, pl. III D, propose une
explication insoutenable du n° 7 : ce serait « Astarté dansant, faisant claquer ses doigts à la mode orientale ») ; Bill. Nat., nos 234, 237 (Babelon et Blanchet prêtent à la statuette n° 234 une occupation bizarre : « De la main droite levée à la hauteur du cou, la déesse paraît mettre du fard sur ses cheveux »). Pour reproduire le type de notre statuette, dont les jambes sont cachées par une draperie, je ne trouve comme petit bronze, clans Bernoulli ( Aphrodite , p. 309-313), qu’une figurine du musée de Vienne ( Répertoire , II, 340, n° 7); on y joindra une statuette syrienne, au Louvre (Longpérier, n° 1 5 g), un manche de miroir de la collection Dutuit (Rép., II, 327, n° 1) et un bronze trouvé à Tortose. qui figurait il y a vingtcinq ans dans la collection Lôytved (Rép., II, 339, n° 10).
L’idée de représenter Aphrodite à demi-nue, tordant d’une main ses cheveux, ou les parfumant, ou les fixant avec une épingle, et tenant dans l’autre main un miroir (cf. Helbig, Wandgemâlde, pl. III a), apparaît dans la plastique au début du quatrième siècle, avec la statue dont la Vénus d’Arles est une réplique. Cette idée devait plaire au goût voluptueux, qui depuis la période hellénistique, prévalut clans l’art grec. Mais ressortit-elle uniquement à la sculpture de genre ? A propos d’une gemme publiée parLajard (Culte de Vénus, pl. XIV, n° 1 5), et qui représente Aphrodite se coiffant debout à côté de Héra et d’Athéna, Bernoulli écrit ceci : « Es ist intéressant, eine die Haare salbende Aphrodite mit der assyrischen Hera und der Athéna Nikephoros zu Cultuszwecken zusammengestellt zu sehen. Es zeigt, wiesehr diese menschlich genrehafte Auffassung allmâhlich in Fleisch und Blut der Griechen iibergegangen war » (Aphrodite, p. 313). Je voudrais un peu chicaner Bernoulli là-dessus. Outre que la réunion d’Aphrodite avec Héra et Athéna s’explique en fin de compte par une légende univei’sellement connue, celle du concours de beauté dont Paris fut l’arbitre sur l’Ida, la façon hiératique dont la gemme susdite représente Athéna et Héra semble une première raison de croire que le geste prêté à Aphrodite n’était pas tout à fait, pour la piété des anciens, eine menschlich genrehafte Auffassung. De
même que l’interprétation nuageuse des symbolistes, une certaine exégèse, dont abusent les archéologues qui n’ont pas le sentiment des choses religieuses, a ses dangers. Si l’on se trompe en pensant retrouver un souvenir très discret de je ne sais quel « ancien symbolisme » (Collignon, Sculpt. gr., I, p. 271) sur la pierre funéraire des deux sœurs ou des deux amies de Pharsale, on ne se trompe pas moins quand on s’imagine que les terres cuites de Myrina, qui représentent Vénus-Astarté, ou les esclaves sacrées de l’Astarté (avec leurs diadèmes caractéristiques, ornés, parfois, d’un minuscule naos) « ne sont que de simples poupées » (Mendel, dans la Rev. de l’art anc. et mod., t. XXI, p. 2 66), ou quand on admet que les statuettes singulières, trouvées dans un sanctuaire de Déméter, à Priène (Diels, Arcana Cerealia, dans Miscellanea Salinas) ne sont que de simples caricatures, ou quand on prononce que l’ex-voto de l’Acropole, représentant un dieu à cheval sur un hippalectryon, « ne répondait à aucune conception religieuse, n’était qu’une création de pure fantaisie et rien de plus » (Léchât, Au musée de l’Acropole , p. 462). Sujets de genre, dit-on généralement, le « Spinario », P « Enfant à l’oie » : j’ai été réjoui de voir M. Svoronos substituer à cette interprétation simpliste une exégèse ingénieuse et fortement motivée, d’après laquelle le type du Spinario aurait à l’origine représenté Podalire fils d’Asclépios, et le type de l’enfant à l’oie un autre Asclépiade, le petit Ianniscos (C. R. du IR congrès d’archéol., Le Caire, 190g, p. 20S ; cf. dans le même sens S. Reinach, ap. Revue de l’Université de Bruxelles, VI, p. 24i, et, beaucoup plus anciennement, J. de Witte, Élite des monuments céramo, graphiques, t. IV, p. 133). Ce n’est pas seulement dans la critique des textes que l’aphorisme de Cobet est salutaire : lectio dijficilior faciliori anteponenda. Gardons-nous de ne voir que des objets d’art dans des simulacres qui furent sacrés jadis.
Je ne crois pas qu’on ait déjà fait remarquer l’intérét que les images d’Aphrodite se coiffant présentent pour l’histoire des rites.
La piété ancienne prêtait aux divinités les
mêmes besoins qu’aux hommes . Surtout les déesses, Héra-Junon, Athéna-Minerve, Aphrodite-Isis, se montraient exigeantes, parce qu’elles étaient femmes. Elles réclamaient de leurs prêtresses et de leurs adoratrices des soins de toilette, analogues à ceux qu’une dame de noble maison recevait de ses esclaves dans le gynécée. Étant femmes, elles tenaient à la parure. Il fallait les baigner, les habiller, les chausser, leur mettre leurs bijoux, les parfumer, les coiffer, c’est-à-dire, il fallait habiller, parfumer, coiffer leur simulacre, dans le fond du temple. Habiller une statue, la parer de bijoux était facile : il n’y avait qu’à prendre dans les armoires du temple, où étaient renfermés la garde-robe etl’écrin de la déesse, xôc[xoç tïjç Gsoü : on se rappelle les inventaires de Héra samienne (Michel, Recueil d’inscriptions grecques, n° S32) et d’Artémis brauronienne (Id., n° 819-820), ou ce texte du biographe d’Alexandre Sévère : uniones duos. . . magni ponderis et inusitatae mensurae. . . inauribus Veneris dicavit (Lampride, Alexander Severus, 5 1). On conçoit encore qu’il fût possible de parfumer une statue. Mais comment coiffer une statue de marbre ou de bronze P La foi n’est jamais embarrassée. Les prêtresses et les dévotes, ne pouvant peigner réellement la statue sacrée, étaient censées la peigner, moyennant qu’elles fissent les gestes de la coiffeuse : les prêtresses les faisaient, je pense, dans le naos, à côté de la statue même ; les dévotes, à qui l’accès du naos n’était pas permis, les faisaient à distance, hors du temple. Je n’invente rien. Un passage du traité que Sénèque avait écrit contre la superstition est, à cet égard, tout à fait catégorique. Ce traité 11e nous est point parvenu, malheureusement ; mais Augustin en cite des fragments dans sa Cité de Dieu, VI, 10. Voici la traduction du passage qui nous intéresse ; je l’emprunte à Ernest Havet, Le Christianisme et ses origines, II, 308, en la rectifiant à l’aide de l’édition que Dombart a publiée de la Cité de Dieu : « Me voici au Capitole. J’ai honte de dire l’extravagance des devoirs cpie des cerveaux troublés ont imaginé de rendre aux dieux. Celui-là sert de nomenclateur à Jupiter, cet autre lui dit l’heure ; un autre le masse (al lus litor est), un autre le parfume, et le mouvement des bras
imite son action. Des femmes coiffent Junon ou Minerve ; elles se tiennent à distance non seulement de la statue, mais du temple, et font avec leurs doigts le geste de coiffer ; d’autres leur présentent le miroir : surit quae Junoni ac Minervae capillos disponant ( longe a templo, non tantum a simulacro stantes, digitos movent ornantium modo), sunt quae spéculum teneant. » Dans la pompe isiaque qu’ Apulée vit à Cenchrées figuraient des femmes quae nitentibus speculis pone tergum reversis venienti Deae obvium commonstrarent obsequium , et quae pectines eburnos ferentes gestu brachiorum flexuque digitorum ornatum atque obpexum crinium regalium fngerent ( Métam XI, 9). Il est clair qu’ Apulée n’a pas compris pourquoi les femmes qui précédaient Isis avaient des miroirs attachés dans le dos : ce n’était pas tant pour qu’Isis put voir de quelle foule sa procession était suivie, que pour qu’elle put s’y mirer elle-même et surveiller ce que sa coiffure devenait entre les mains des coiffeuses.
En résumé, je crois que les statues qui montrent Aphrodite à sa toilette, le miroir dans une main, et de l’autre se coiffant ou se parfumant ou mettant son collier, ses boucles d’oreille, ou que les statues qui la montrent au bain ou sortant du bain, ont un sens rituel, et que l’idée en a été inspirée par les cérémonies du culte, qui étaient censées représenter le bain de la déesse, ou sa coiffure, ou sa parure. Que le goût galant et que la sensualité de l’Orient grec y aient trouvé leur compte, personne ne le nie. Mais ces images galantes étaient admises par la piété ; c’est donc qu’elles avaient un sens mystique pour les croyants. Le passage de l’hymne orphique à Aphrodite, que j’ai choisi pour motto de ce chapitre, A£yÛ7rccu x.ot.Tépziç i&çrç yovipuoSsa Xci kçix, est riche de sens. L’expression yovipdSsa rappelle que les eaux du Nil — lequel, pour les Egyptiens, n’était autre qu’Osiris, dieu agraire auquel l’Egypte devait sa richesse — sont fécondantes, non seulement pour les terres qu’elles arrosent pendant l’inondation, mais pour les femmes, qu’elles préservent de la stérilité (cf. Bouché- Leclercq, Histoire des Lagides, t. I, p. 21 1) : N1X0 yovijxwcâTO, dit une dédicace d’Egypte (Arch. Anz., 1909, p. 42 2) ; cette croyance explique des noms comme NsAoScopoç ( Jahreshefte , 1903,
p. 55), NsùaysvYjç: (Wessely, dans Mélanges Nicole, p. 557), NsAsûç (Cumont, Studia Pontica, t. III, p. 16, n° 8), etc. Et le vers entier indique que ces eaux fécondantes dépendent d’Aphrodite, la même déesse, pour les Egyptiens, qu’Isis- Hathor : elle avait donné l’exemple aux autres femmes de ces bains bienfaisants ; déesse de l’amour, elle était aussi celle de la fécondité maternelle ; elle avait connu la maternité, comme les autres femmes : Priape, Hermaphrodite étaient nés d’elle, et Eros, sans lequel l’art hellénistique, mais surtout l’art de la période romaine ne la représentent guère.
J’essaie d’indiquer quelles idées symbolisaient, pour les bonnes gens de l’Egypte gréco-romaine, un simulacre d’Aphroclite au bain, ou à la toilette. Des idées analogues existaient partout ; les rites leur avaient donné naissance, les images les concrétisaient aux yeux. Pour bien comprendre, par exemple, l’Aphrodite de Dœdalsès, il convient, je crois, de connaître des rites comme ceux-ci : à Sicyone, l’accès du sanctuaire d’Aphrodite n’était permis qu’à deux personnes, une femme mariée qui servait de sacristine, et une jeune fille qui, à raison de ses fonctions rituelles, était appelée Xourpcçopoç, « Celle qui apportait l’eau du bain à la déesse » (Pausanias, II, 10, § 4). Le rite du bain, et, d’une façon générale, les rites de toilette, ne caractérisaient pas seulement le culte d’Aphrodite : nous l’avons déjà dit, toutes les déesses en exigeaient, parce qu’elles étaient femmes. Et le texte le plus net que nous ayons sur Aphrodite à la toilette (se parfumant, se coiffant, se mirant) se trouve dans un hymne à une autre déesse qu’ Aphrodite, l’hymne de Callimaque sur le bain de Pallas, Eiç Xourpà rrjç IlaXXàSo' : à travers les airs, sur un char traîné par des chevaux ailés, Pallas arrive dans son temple d’Argos : « Sortez, crie le poète aux prêtresses de Pallas, sortez toutes du temple pour la recevoir, vous toutes, femmes, qui avez le soin de baigner la Déesse ( paacti Xoxçoxoct. xaç IlaXXâSop, satire zacat.) ; mais ne lui présentez ni flacons à parfums, ni miroirs : sur l’Ida, quand Paris jugea les Déesses, seule Aphrodite se servit d’un miroir pour arranger ses cheveux. Offrez à Pallas un peigne d’or. »