‹ Bronzes grecs d'Égypte de la collection FouquetChapitre 6 sur 58 · DIONYSOS · texte numérisé non relu

DIONYSOS

ô'[jLopoov S’auTÔv ooxeîv G^apy^iv oià t 6 ouo Aiov'j'Tou; Ysyovcvat, tov uèv ~a- )aiôv xaia^toyoïva oià to tou; aoyaiou; Tràvra; TiajyojvoTpooElv, tov os vecots pov copaTov xocl Touoepov xai vsov.

Diodore, IV, 5, § 2, Vogel.

8. — PL X. deuxième rangée, à gauche. H. 4i. Belle patine brun noir, luisante. Petite applique de vase ; par derrière, en haut, une sorte de pli, sur lequel devait poser le bord du récipient.

Masque de Dionysos barbu, couronné de lierre. Les caractères distinctifs de ce type divin sont marqués avec force : joues larges, bouche entr’ouverte, lèvres charnues, barbe luxuriante, partagée en grosses tresses, dont la symétrie est un souvenir de l’archaïsme.

Cette belle applique est analogue, comme type, style, dimensions et patine, à celles qui décorent la situle de bronze du trésor trouvé à Méroé. A titre de complément, je donne (pl. XI, en haut) la reproduction de cet admirable vase, d’après une photographie due à l’obligeance de M. Sieveking, directeur de l’Antiquarium de Munich, où l’objet est conservé. Pendant l’impression des Bronzes Fouquet, le trésor de Méroé, partagé aujourd’hui entre Munich et Berlin, a été publié par Heinrich Schâfer, dans un bel ouvrage ( Künigliche Museen zu Berlin. Mittheilungen aus der âgyptischen Sammlung. Bd I. Aegyptische Goldschmiedearbeiten, Berlin, 1910, pl. 35, n° 314, p. xS5). Le trésor

de Méroé paraît dater du IIIe siècle avant notre ère. La situle en question, qui mesure om 08 de hauteur, rappelle, par la forme, des vases de bronze trouvés en divers endroits du monde antique, et qui ont été étudiés par H. Willers ( Die rômischen Bronzeeimer von Hemmor, p. 116, n° 2 ; Neue Untersuchungen ïiber die rômische Bronzeindustrie von Capua und von Niedergerrnanien, pl. V, 1). Mais il y a une différence importante entre les vases étudiés par Willers et la situle de Méroé : celle-ci est à parois beaucoup plus épaisses que ceux-là, si épaisses que la situle de Méroé semble faite à l’imitation d’un de ces vases de pierre dure, comme l’Égypte pharaonique en a produit de si beaux, dès les temps les plus reculés. Le rapprochement avec les vases en pierre dure est d’autant plus justifié qu’il existe un vase de ce genre, qui ressemble étonnamment à la situle de Méroé, sinon par la taille, du moins par la forme et le décor : je veux parler du vase en porphyre rouge (h. om 47), conservé à la cathédrale d’Angers sous le nom de « Vase de Cana » (pl. XI, en bas, d’après les Monuments Piot, IV, pl. XIV, 2). Brisé en 1793, lors de l’attaque d’Angers par les Chouans, il a été depuis grossièrement restauré. Son origine égyptienne, qu’on aurait pu deviner d’après la matière dont il est fait, me semble attestée par la ressemblance qu’il présente avec la situle de Méroé. Plusieurs autres prétendus « vases de Cana » doivent être aussi, d’après la matière, de provenance égyptienne : ainsi celui

d’Hildesheim [Monuments P iot, IV, p. 162, fig. 13), en porphyre rouge, teinté de noir et de blanc ; et celui de Saint-Marc à Venise, en granit gris, avec une inscription hiéroglyphique, qui signifie Artaxerxès, le grand Roi, laquelle le date de la domination perse en Égypte (Molinier, dans la Gazette des Beaux-Arts, 2e pér., t. XXXV, 1 S S 7 , p. 374 ; Monuments Piot, IV, p. îGg, fig. 19).

Le vase d’Angers montre que la conquête de l’Égypte par les Grecs n’avait pas mis fin à l’industrie de la pierre dure. Je croirais au contraire volontiers que le goût des Ptolémées pour les objets de luxe n’a fait que développer cette industrie : les plus beaux des camées antiques n’ont-ils pas été fabriqués dans l’Égypte ptolémaïque ? La chose est certaine pour l’étonnante tazza Farnese (Furtwângler, Antike Gemmen, t. II, p. 253, pl. LIV et LV).

La situle de Méroé et le vase d’Angers se ressemblent, non seulement comme forme, mais comme décoration. En effet, l’un et l’autre vase sont ornés, aux attaches des anses, d’une grande tète de Dionysos barbu. On sera peut-être surpris qu’une situle trouvée dans une tombe royale de Méroé ait été ornée de masques bachiques : on s’attendrait plutôt à l’image d’un Dieu de la vallée du Nil. Pour résoudre cette difficulté, il faut se demander d’abord à cpiel usage devait servir le vase en question. Assurément, c’était un vase rituel. La reine de Méroé, dans le caveau de laquelle il fut trouvé, participait avec le Pharaon son époux aux plus grands mystères de la religion ; avec lui, elle mettait en relation les dieux et les hommes ; elle était l’hypostase d’Isis, comme lui d’Osiris. A Méroé, dans les cérémonies du culte, l’eau du Nil jouait sans doute le même rôle que dans le culte égyptien ; et la situle dont il s’agit devait être un vase sacré destiné à renfermer cette eau sainte. Or, le Nil n’était autre qu’Osiris, et Osiris était le même que Dionysos. Cette assimilation, dès le temps d’Hérodote (II, i44 ; cf. Rev . ét. anc., 1910, p. 24i), était chose faite. Les têtes de Dionysos, qui décorent la situle de Méroé, en donnent une preuve de plus. J’ai plaisir à noter que cette preuve date du siècle où Ptolémée IV Philopator a déployé

un zèle si actif pour la religion dionysiaque (voir mon mémoire : Le fragment de Satyros sur les dèmes d'Alexandrie, dans Rev. ét. anc., 1910, p. 217- 247). Pour le culte d’Osiris-Dionysos à Méroé, cf. Hérodote, II, 29, et Strabon, XVII, 822 : 6eov vcpiÇovxai... Gv/j-cov, àvo3vu[j.ov xtva xat où aotcp-q .

Les vases ornés, à l’attache des anses, d’une tête barbue de Bacchos, ont dù être nombreux à l’époque hellénistique et romaine, dans le culte dionysiaque. Un fragment de grand canthare en marbre blanc, dans la collection Barracco, porte une tête de ce genre : Helbig y voit, bien à tort, une tête de Silène {La collection Barracco, p. 34, pl. XXXIII). J’ai fait reproduire en guise de frise, au début de ce livre (p. 1), trois appliques de bronze, analogues à celle de la collection Fouquet. Celle de gauche, trouvée, dit-on, en Macédoine, a été publiée dans la Collection Gréau , p. 36, n° 167 ; celle de droite, qui a fait partie de la collection Pourtalès-Gorgier ( Cat . de vente , iS65, n° 623), a été reproduite en 1866 dans le tome V del 'Art pour tous, p. 589 ; celle du milieu, la plus remarquable des trois, a été trouvée à Cilli, près de Gratz, avec une monnaie de Claude; elle ne mesure pas moins de ora2i de haut; R. Schneider en a donné une reproduction splendide dans les Mitth. der k. h. Central-Commission, Vienne, iS85, p. 85.

Ces larges joues, cette barbe luxuriante, cette bouche entr’ouverte par une respiration qu’on devine égale et puissante, tous ces traits forment un type d’une beauté singulière. On se sent remué devant ce visage sacré, où le Paganisme s’est peint tout entier. La Sainte Face des Véroniques exprime l’angoisse chrétienne ; dans la Sainte Face de Dionysos, l’art païen a symbolisé la force divine de la Nature. Pour qui voudrait montrer ce qu’il y a eu de grandiose dans l’art hellénistique, avec quelle profondeur de sentiment et en même temps avec quel goût dans la stylisation cet art a su exprimer le Divin, tel qu’on le concevait alors, le type de Bacchos barbu serait un exemple instructif, non moins que d’autres dont nous parlerons plus loin, le type du Silène pathétique, ou le type du dieu Océan. Sans doute, l’art hellénistique n’a pas inventé le type de

Bacchos barbu, c’était un legs de l’archaïsme ; mais comme il l’a transformé ! Il a animé la rigidité archaïque, il a insufflé une vie surhumaine dans les vrilles tréfilées dont l’archaïsme usait et abusait pour représenter la barbe et les cheveux ; en même temps, il leur garde une certaine symétrie, en sorte que l’on se rappelle, devant l’image transformée, les vieux « hermes » dont elle dérive. Ainsi, les habitudes de la piété n’étaient pas choquées, l’art se montrait respectueux du type traditionnel.

A l’inverse du Christ, qui n’a pas tout d’abord été figuré barbu, « certains dieux, Mercure, Hercule et Bacchus, en vieillissant, sont devenus imberbes » (Longpérier, OEuvres, III, p. 13*1). Le type de Bacchus barbu paraissait extraordinaire jadis, quand les archéologues n’étaient pas encore familiarisés avec les monuments archaïques. Ils forgèrent, pour le désigner, une dénomination bizarre, celle de Bacchus pogon , dont quelques personnes se servent encore aujourd’hui (Babelon et Blanchet, Cat. des bronzes de la Bill. Nat., p. 162, nos 364, 360; Merlin, Statuettes de bronze trouvées en mer près de Madhia, dans les Monuments Piot, t. XVIII, p. 3 du tirage à part). Me sera-t-il permis de dire ce que je pense de cette appellation ? Aucun des savants qui ont dressé la liste des surnoms de Dionysos (Wentzel, ’EmxVr'ceiç, thèse de Gottingue, 1889; Robert, dans Preller, Griechische Mythologie 4, I, p. g5o ; Berchmann, Epitheta deorum ; Kern, dans Pauly-Wissowa, s. v. Dionysos, col. 1026-1033), ne la mentionne; aucun texte ne l’autorise (voir le Thésaurus, s. v. Ttdyov). Elle n’est pas grecque, et ne pourrait l’être, car 7tôyG>v n’est pas un adjectif, mais un substantif, qui, accolé à un autre substantif, ne formerait pas épithète, mais sobriquet, comme il advint pour Séleucos II (Polybe, II, 71 : 2sXsuxcu xc à KodAmxou xai Ilôyovcç s7n,x)a]0svToç) • Les textes ne parlent que de Bacchos xaxaTiwyov. Certains OeoXcyot, dont Diodore (IV, 5, \ 2) rapporte l’opinion, distinguaient deux Dionysos, l’Ancien et le Nouveau ; l’Ancien portait la barbe longue comme les Grecs de la période archaïque : d’où son surnom de xaxaTuwyov. D’autres savants distinguaient non pas deux, mais trois Dionysos ;

le plus ancien aurait été Dionysos Indien, autrement dit xata7rwyo>v « 8ià xo zolç ’IvSoïç vé[U[j.cv slvat. tsXsutîjî stujxsXü' lîroTpsçieiv xcùç

TroSyuva^ » (Diodore, III, 63, § 3). Quant à la dénomination de Bacchus pogon, en français « Bacchusbarbe », c’est un solécisme. A qui remonte la responsabilité de cette appellation étrange ? Salomon Reinach l’ignore, lui qui sait toute l’archéologie ; et il m’engage à poser la question.

9. — PI. VI, à droite et à gauche. H. 130. Athribis. Vert gris.

Dionysos melléphèbe couronné de lierre, nu, le poids du corps portant sur la jambe gauche (brisée à mi-cuisse). Il regarde de trois quarts à droite, vers l’objet que présentait sa main droite ; cet objet a péri avec la main qui le tenait : c’était, je suppose, une coupe, ou une grappe. Statuette de proportions élancées, selon une mode dont on date l’apparition de Lysippe et qui s’est fait sentir surtout dans l’art industriel des statuettes. Lin bronze analogue trouvé dans le Delta, a été publié dans YArch. Anzeiger de 1906, col. x4o, fig. 12.

La particularité intéressante de la figurine Fouquet, c’est que le bras gauche a disparu sans laisser de trace. Il avait été fondu à part et soudé au plomb ; la soudure au plomb, beaucoup moins solide que la soudure à l’étain, s’oxyde vite, et l’oxyde de plomb tombe en poudre. Nombre de statuettes complètes, conservées dans les collections de bronzes antiques, ont été trouvées dessoudées : les collectionneurs ou les conservateurs ont rétabli la soudure. Plusieurs bronzes grecs d’Egypte, au Louvre, provenant des fouilles de Clot-bey à Athribis, notamment un Bacchus analogue au nôtre — qui, lui aussi, provient d’ Athribis — , sont dans ce cas ; cf. encore Saint- Germain, 5o et 61. L’habitude des bronziers antiques, de fondre à part et de souder les épaules drapées des statuettes, a donné lieu à la plaisante erreur de Braun [Annal i delV Istituto, 18 54, p. 82) sur le prétendu « Bacchus privé du bras gauche en mémoire d’une amputation », qui a été réfutée par Longpérier, dans un article écrit de bonne encre ( OEuvres , t. III, p. 127). Un certain nombre de bronzes pseudo-antiques, fabriqués à la Re-

naissance en Italie, représentent des personnages sans bras (Courajod, Gazette des Beaux-Arts, 1886, t. XXXIV, p. 188 et 312), peut-être par imitation de statuettes antiques qui offraient la même particularité que le Dionysos d’Athribis.

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