VU. — CARACTÈRE ET MŒURS
Amour du clocher.
Ils aimaient leur pays.
Amante* beati : aimer, c'est être heureux. Leur existence
se passait généralemenl dans ce petit coin de terre et dans cette chaumière paternelle où ils étaient nés. Ils y avaient tout, souvenirs, affections, habitudes. Ils y étaient connus ; ils y étaient à l'aise et ils s'y trouvaient bien. Partout ailleurs, on aurait dit qu'ils portaient le monde sur leurs épaules.
Ce manque de vie extérieure, L'habitude do se confiner dans les limites de sa communauté, développait chez nos gens de labour un sentiment tout particulier, ils étaient jaloux de leur village comme des abeilles le sont de leur
ruche.
Chaque étranger qui venait y prendre résidence était accueilli avec une méfiance quasi hostile. Et cela se comprend.
Le nouveau venu allait avoir sa part d'affouage, sa pari ^\o> M. 'us de la collectivité et taire d'autant plus petite celle des
autres. Car on euinptail pour rien OU pour peu de eliose sou
apport en force, en produits, en assistance.
1,1 seigneurie du lieu possédait à l'entrée du bois de la Vaivre, près du port Saint-Pierre, un vaste terrain sillonné de noues marécageuses et parsemé de broussailles avec des sentiers herbeux où depuis un temps immémorial lebétail de Broyé allait paître el se gratter aux buissons librement et sans rétribution.
in ancien notaire de Ray, nommé Pyot, se rendit acquéreur de cette (riche.
Pour la mettre en valeur, en exécution de la déclaration
du Roy dU 18 amil 1766, el au mépris du droit d'USage des
l'endroit, il se rendit •> Broyé le 22 octobre 1770, c quelque munis de pelles et de pioche el ivoil de défrichement fut i ncé ! ».
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A l'annonce de ce que les gens du village considéraient comme un attentai frustratoire de leurs droits d'usage, droits plus que séculaires, on fait sonner le tocsin. Une foule armée de bâtons h môme de haches se porte à Saint-Pierre où les défricheurs avaienl déjà commencé leur besogne.
On arrache les outils des mains des travailleurs ; on jette à l'eau les pioches et les pelles des travailleurs; et, comme Pyot veut résister, on le pousse dans une mare où l'on s'amuse à le rouler dans la vase. On remplit môme de boue son bonnet et on l'en coiffe après, pour lui bien barbouiller la ligure, en lui criant par dérision : ooilà connue oit arrange le général Paoli !....
Bref, l'ex-notaire de Ray, après s'être débarbouillé dans la Saône et avoir changé d'habits, reprit piteusement le chemin de Gray.
La justice fit arrêter cinq des habitants les plus compromis qui furent, après une détention de quelques mois, condamnés à cent livres d'amende et la commune à trois cents (P.
Il me semble que si l'achat du terrain avait été lait par un habitant du village, cette opération n'aurait pas donné lieu à un pareil tumulte.
Si une fille de famille aisée se mariait avec quelqu'un d'un pays voisin, on voyait de mauvais œil cet enlèvement qu'on considérait comme humiliant pour les garçons de la localité. Puis, c'était aussi mie question de soustraction de biens et d'amoindrissement pour la communauté, on avait recours à toutes sortes de manœuvres, et même à la violence, pour empêcher un événement aussi fâcheux
Economie et privations.
Ils vivaient chichement d'épargne et de privations.
Ils avaient un idéal à cet égard : c'est qu'il faut être assez
(I) Archives départementales de la Haute-Saône (Bailliage de Gray\
prévoyant pour se suffire à soi-même el pouvoir se passer des autri
Ils arrangeaient leur vie en conséquence, butinant et emmagasinant tant qu'ils pouvaient, ménageanl leurs ressources el ne dissipanl pas, comme des étourdis, ce qu'ils se procuraient par leur travail.
Le bon Bens leur disait que les doctrines qui l'ont consister le bonheur dans les jouissances et les plaisirs coûteux riaient une erreur et une folie.
Ils aimaient mieux se passer de bonne chair el de beaux habits; el ne pas ensuite être obligés de recourir à l'assistance ir.uitrui. C'est-à-dire qu'ils mettaient leur dignité, chose durable, au dessus d'une satisfaction d'estomac ou des joies passagères de La vanité.
Aussi bien ils obéissaient à un besoin de parcimonie qui leur était commandé par leur situation particulière. Les temps sont parfois Bi difficiles pour le pauvre laboureur, et si irréguliers; les événements sonl si incertains que celui qui est réduit à compter sur les fruits de la terre doit toujours avoir peur d'être pris au dépourvu.
Ces braves gens par fierté ne voulaient pas être à charge aux autres. Ce n'est pas un laboureur de Broyé qui aurait adopté cette cynique formule, que V hôpital n'est pas fait pour les chic