‹ Bruges et YpresChapitre 4 sur 14 · L:\ porte S.iintc-Ci · texte numérisé non relu

L:\ porte S.iintc-Ci

soutenue parles bureaux de bienfaisance, Bruges garde de son passé un nombre infini de belles églises, de chapelles, de couvents, d'asiles de la vieillesse mêlant de pittoresques façades à celles d'hôpitaux dont l'un, fameux entre tous, détient un ensemble des plus belles productions de ce Ilans .Memling d(mt Burckhardt, avec infiniment de raison, dit qu'elles sont bien ce que la ville possède encore de plus précieux.

On a cru devoir, pour le musée même, tirer parti d'une ancienne chapelle, tandis (|ue la gare (i 876-1 886) elle-même, donne au premier aspect l'illusion tl'un vaisseau d'église.

Le déclin de Bruges remonte aux premières années du xvr' siècle. Qu'on se garde d'en conclure que la ville actuelle soit, dans son ensemble.

antérievn-L' à cette époque. Sans avoir été précisément florissante, lîriio-es, a, durant tout le XX'i'' et le XVlT siècle, participé au mouvement général des Pays-Bas. Sa plus haute période de splendeur fut sous Philippe le Bon ; la population s'élevait alors à quelque cent mille âmes ; dans les canaux se pressaient les navires ; les quais étaient envahis par les marchandises, et telle était l'intensité du mouvement de la rue que, par ordre du magistrat, quand la cloclie du travail (zccrkkloke) se faisait entendre.

Porte d'Ostende. ou des Baudets.

il était enjoint aux mères de garer leurs enfants. Cette cloche n'a pas cessé de retentir chaque jour. On voit par là, la persistance de l'esprit local et le peu de changement sur\'enu dans les habitudes depuis le moyen âge.

Le soulèvement de 1488 eut sa part dans le déclin de la prospérité brugeoise. On sait que Maximilien d'Autriche fut alors, trois mois durant, le prisonnier de la bourgeoisie. Le Cranenburg, geôle improvisée où fut, pendant une partie de sa captivité, détenu le r(.)i des Romains, se montre à l'angle de la rue Saint-Amand, sur la Grand'Place. En réalité, la maison est reconstruite.

Au ressentiment de l'outrage subi parle futur empereur d'Allemagne. se joignit une autre cause de décadence, l'ensablement du canaldu Zvvyn qui mettait Bruges en communication avec la mer. En 1495, déjà, plus de quatre mille maisons étaient abandonnées.

« Les résidences princières des négociants étrangers, dit M. Weale, étant trop vastes pour les habitants, et leur réparation exigeant des dépenses trop considérables pour leurs fortunes, on les partagea en deux ou trois maisons, puis, quand on les vit se délabrer par le temps, on les remplaça par des constructions moins coûteuses et d'un caractère plus simple. »

Les Espagnols, pourtant, restaient nombreux ; les Biscayens avaient

La rue du Poivn

érigé un hôtel somptueux dans le style de la Renaissance, et l'on peut croire que l'influence de cette construction, de style nouveau, ne fut pas sans se faire sentira Bruges.

Certes, nous trouverons, au cours de nos promenades, des constructions d'apparence franchement médiévale, particulièrement aux confins de la ville, dans le voisinage des remparts. Ces habitations, d'un type uniforme, ont à défaut d'étage, un étroit pignon. Fré<[uentes dans les Flandres, les demeures de cette physionomie se répètent à Bruges avec une constance qui prête à certaines rues, la rue du Poivre, notamment, que nous reproduisons, des apparences de béguinage, plus caractérisées encore par le fait que, même aux heures actives de la journée, le mouvement v est nul. Il est, à Bruges, de ces voies de communication situées en plein centre qu'il n'est pas rare de trouver totalement désertes.

Au petit jour, ou à la vesprée, leur physionomie se complète, comme à souhait, de l'apparition de quelque femme du peuple se glissant furtivement vers l'église, au tintement de la cloche, le capuchon de l'ample manteau flamand rabattu sur le front. Bruges est là, sous son aspect le plus caractéristique.

Maison moderne, rue Flamande.

Parcourez les rues sinueuses et désertes, aux environs, par exemple, de cette église de Jérusalem, que nous visiterons tout à l'heure, et sauf le bruit de vos pas, vous n'y entendrez que le cliquetis monotone des fuseaux de la dentelière que, par la porte basse, vous pourrez voir, dans l'étroit rayon de soleil projeté par la fenêtre, penchée sur le carreau où s'élabore son délicat travail.

A mesure c[ue vous approcherez du centre, où vous conduisent des rues

plus spacieuses, coupées de canaux, vous ne verrez point l'animalion grandir. Le Brugeois, conscient et fier de la noblesse de son origine, se

Les Halles et le Beffroi.

plaît à en évoquer le souvenir par la physionomie même de sa demeure, souvent d'un archaïsme fait pour s'harmoniser avec l'ensemble de la rue où elle s'élève. Le mot « style brugeois » est aujourd'hui courant, tout au moins à Bruges.

Sans doute, on n'y pousse point l'archaïsme jusqu'à ressusciter la façade de bois, bien qu'un propriétaire l'ait tenté. D'une manière générale, pourtant, les façades de fraîche date sont exclusivement de briques, et quoique souvent conçues avec un talent indiscutaljle, ne contribuent pas moins, par leur fréquente répétition, à donner un aspect monotone à quantité de rues.

Issue d'influences anglaises, — car Bruges fut de tout temps le rendezvous d'une société britannique importante, — cette direction nouvelle a

Grand'Place. côté nord.

eu pour promoteurs des maîtres d'un vrai talent : T. -H. King', G.-C. Brangwynn, J.-B. Rudd, Welby Pugin et son disciple Jean Béthune. Qu'à certains égards son influence ait été bienfaisante, c'est incontestable On lui doit des restaurations conduites avec intelligence et des conceptions souvent de sérieuse valeur.

Le néo-gothique a trouvé à Bruges un terrain fécond et s'y est facilement implanté.

La gare elle-même, nous l'avons dit, est de style ogival et d'ailleurs fort pittoresque. Elle a pour auteur Joseph Schadde, d'Anvers (1818- 1894), l'auteur de la Bourse de cette ville.

' Sa Lettre adressée, en jS^t/, aux lueiiilves Jii Conseil proviiieial de la Flandre occidentale sur la renaissance de l'Art chrétien, par un inenilve Je l'Universitéd'Oxford eoireerli a la religion catholique, fut lu sit^nal Je la rénovation du style gothique dans les Flandres.

L'habitation privée, la maison de commerce sont fréquemment conçues d'après les mêmes données. La vitrine gothique n'est point du tout rare à Bruges ; la brique taillée et moulurée y est d'emploi presque général. La façade cimentée, peinte ou crépie en blanc, selon la mode propagée dans les Pays-Bas par les Espagnols, semble maintenant proscrite, et le pignon à gradins se multiplie, inscrivant dans une arcature trilobée la ligne des fenêtres, tandis que l'appareil s'agrémente de motifs où la

La Gare.

brique vernissée intervient avec succès. Parfois, les façades relient leurs pignons par une ligne crénelée.

Des rues entières doivent à ces combinaisons un aspect typique, mais qu'on a peine à ne pas prendre pour un décor, ([uelque chose comme ces quartiers éphémères que font surgir la plupart des expositions universelles et qu'on admire, sans trop les analyser. En dehors de la libre conception, point d'art au vrai sens du mot.

Nous laissons au temps de démontrer si cette direction nouvelle, et incontestablement outrancière, marque un progrès et doit être envisagée comme durable. Elle a du reste, mis en relief des talents sérieux.

Mais Bruges n'aspire point — et nous l'en félicitons, — à être une ville monumentale, au sens (-ontemporaiii du mot. Elle se préoccupe de

sauvegarder ses richesses ; rien de plus honorable. On n'y perce point de rues nouvelles, on y l'égularise peu d'anciennes et ne crée point de tramways !

Oui, par une belle matinée de printemps ou d'automne, se dirige par la rue Saint-Jacques vers la Grand'Place, et subitement voit se dresser la silhouette altière des Halles, ne peut manquer de songer à Florence et à Sienne.

Vénérable témoin de la puissance communale au moyen âge, le colosse de pierre est empreint d'une sévérité qui contraste avec la note cristalline lancée par le mélodieux carillon que recèlent ses flancs. .Sa ligne austère, autant que ses tourelles et ses créneaux, font tout d'abord naître l'idée de quelque construction militaire, chose au surplus naturelle, considérant le rôle semi-guerrier de la corporation dont il avait pour destination de grouper les membres.

Au centre d'une façade rectiligne, formant le peut côté d'un quadrilatère immense, à plus de 80 mètres, s'étage une tour rectangulaire, composée de la superposition de trois massifs de pierre : les deux premiers cubiques, le troisième octogone, raccordé par des arcs-boutants au corps intermédiaire. Dès la fin du xiii' siècle, en 1296, le deuxième étage était achevé, y compris les gracieux clochetons d'angle, œuvre de Jean van Oudenarde.

D'anciens auteurs ont accrédité la version qu'à cette hauteur la tour portait le dragon d'airain pris par les croisés à Sainte-Sophie de Conslantinople, ensuite emporté par les Gantois comme un trophée de leur victoire et fièrement planté au sommet de leur beffroi. C'est là tout simplement une légende ; le dragon est de fabrication gantoise et n'a jamais quitté son lieu d'origine.

A partir du deuxième étage, la tour des Halles date du xv" siècle (14S2); le millésime 1619 qu'on peut lire à la hauteur du premier étage, commémore simplement une restauration. On peut, dans les tableaux du XVU" siècle, voir le Ijeffroi sommé d'une iièchequi, elTectivement, le couronna jusc[u'en 1741. Ce campanile était en bois, peu en rapport avec le st3'le de l'ensemble auquel sa destruction, par un incendie, n'a certainement rien fait perdre en majesté. La tourelle de la gare, cj^ue nous reproduisons, à la page précédente, a pour objet de remémorer la partie détruite. Durant tout le mois de mai, un arbrisseau demeure au sommet de la tour.

Chose assez perceptible, celle-ci incline vers le sud-est, c'est-à-dire vers la gauche, l'édifice étant considéré de face. La déviation, appréciable

même dans notre gravure, est de près d'un demi-mètre. Le carillon ne date que du xviii° siècle. Il a un cylindre immense, pesant près de 10 000 kilos, où plus de treute mille ouvertures servent à loger les broches qui actionnent ses marteaux. Les cloches sont contemporaines du carillon. Le gros bourdon provient de l'église Notre-Dame. Fondu en i6So seulement, il fut mis en place tout au début du xix'' siècle et se

-::*^.! __^[-i' -Il ». ^mt

Hôtel du Gouvernement provincial et la Poste.

iit entendre pour la première fois en 1802, pour célébrer l'éphémère paix d'Amiens, conclue entre la France et l'Angleterre.

La cour des Halles mérite de fixer l'attention de l'archéologue et davantage encore celle de l'artiste. Il y a là un ensemble de galeries dont les arcades surbaissées sont du plus pittoresque effet. On y accède par des escaliers extérieurs desservant l'étage, où sont situées des salles servant toujours aux cérémonies publiques, aux expositions et même à la foire annuelle, comme jadis la grande salle du Hradshin, à Prague.

L'ascension de la tour vaut d'être faite, et s'il en coûte 402 marches à gravir Ton obtient, en échange, une vue merveilleuse des côtes flamandes. Par les baies immenses de l'étage supérieur l'œil, embrasse, dans toutes les directions, un panorama très étendu, sans compter que la tour ellemême, par son enchevêtrement de poutres et la curieuse chambre des veilleurs qu'elle recèle, n'est pas le moins curieux spectacle du voj'age aérien.

Le rez-de-chaussée de l'aile droite, attribué au musée d'archéologie, contient de précieux fragments de sculpture en pierre et en bois; des ferronneries, des grès, des faiences brugeoises, notamment une cheminée de

Pulincx ; un excellent vitrail du XV" siècle, Sauit Georges ; un joli clavecin de Ruckers, daté de 1624. On peut étudier également ici des restes curieux de peintures découvertes dans les tombes du xv" siècle. L'aile gauche des Halles est affectée à la Boucherie.

Le caractère imposant de l'ensemljle, la majesté, la puissance de

la construction, suffisent à dire les surprenantes ressources d'une bourgeoisie active et opulente, dans les rangs de laquelle une reine de France, Jeanne de Navarre, la femme de Philippe le Bel, vo5^ait avec dépit, assurent des choniqueurs, des femmes aussi richement parées qu'elle-même.

La vaste place que domine le monument a été, non sans goût, harmonisée pour lui servir de cadre. Au nord, s'alignent des façades intéressantes : à Test s'élèvent le nouveau palais du Gouvernement provincial

et la poste, conçus en style gothique, par De La Censerie. C'est là qu'eut lieu, en 1902, la mémorable exposition des Primitifs flamands, précédant celle de la Toison d'Or, en 1907.

Que de fois, au cours des siècles, ce forum fut le théâtre d'événements où se jouèrent les destinées du peuple. Reprendre ces faits historiques nous amènerait à le montrer tour à tour revendiquant ses privilèges et, les aj'ant conquis, les défendant avec une énergie indomptable, bravant en face les émissaires du roi de France, faisant échec à Maximilien d'Autriche, se saisissant même de sa personne pour la retenir en otage.

La sanglante journée du 18 mai 1302, où le mot d'ordre Schild en vricnd\ devint le signal du massacre des Leliacrts (partisans de la

' Écu et ami.

Pj R U G E s

France), esta peine moins connue dans l'histoire sous le nom de « matines brugeoises », que les vêpres siciliennes, antérieures de vingt années. La bataille de Courtrai, ou des « éperons d'or » (ii juillet 1302), vit le triomphe de cette même bourgeoisie sur la brillante chevalerie française.

jc de rAnc-Avcii"lc

C'est sur la place même des Halles que s'élève le monument de Breydel et De Coninck, les laéros populaires de cette journée mémorable, une œuvre distinguée du statuaire Paul Devigne.

Le xiV siècle, point de départ de la puissance commerciale de Bruges, inaugure aussi dans son histoire une ère de troubles incessants. Tour à tour ligués avec les Gantois pour faire échec à leur prince, ou secon-

dant celui-ci dans ses entreprises contre leurs alliés de la veille, les Brugeois, unis à Louis de Maie, devaient cruellement expier, par la main des Gantois, sous Philippe d'Artevelde, leur fratricide entreprise. Victorieux, le tribun fit démanteler leur ville.

Le mariage de la fille de Louis de Maie avec Philippe le Hardi, marque, dans l'histoire de la Flandre, l'origine de la période dite bourguignonne (1384). Elle fut brillante, assurément, par l'éclat que donnèrent à

Le Greffe du Franc et l'Hôtel de Ville.

leur cour les nouveaux souverains. Si les Brugeois rappellent avec fierté cette phase lointaine de leurs annales, ils font trop bon marché, vraiment, des exactions abominables dont furent victimes leurs aïeux de la part de ces maîtres étrangers.

La demeure primitive des comtes de Flandre était le Bourg, un ilôt dont l'enceinte, non entièrement oblitérée, comprenait au nord la cathédrale de Saint-Donatien, démolie il y a un siècle à peine, et dont l'emplacement, aujourd'hui planté d'arbres, garde le nom de Place du Bourg ; à l'est, le palais du Franc, maintenant le Palais de Justice; au midi, l'Hôtel de Ville ;à l'ouest, enfin, la chapelle du Saint-Sang et le greffe

i6 BRUGES

criminel. Cette enceinte était originairement close par des portes et bornée par des canaux. Nous trouvons dans ses limites quelques-uns des principaux monuments de Bruges.

Philippe le Bon s'était fait construire un palais, maintenant disparu, dont l'emplacement a conservé le nom de « Cour du Prince ». Les fondations en furent jetées en 1421). C'était un ensemble de constructions disposées en quadrilatère, dont l'extérieur, fort simple, annonçait peu la somptuosité intérieure. S.indcrus en tlonne la vue.

La cheminée de la s.iUe du Franc.

Dominée par une tour de plusieurs étages, assez semblable à celle, encore debout, du palais de Dijon, la résidence avait une chapelle richement décorée. C'est dans ce palais que mourut Philippe le Bon. en 1467 ; qu'eurent lieu les fêtes du mariage de Charles le Téméraire, son fils, avec Marguerite d'York; que naquit, en 1478, Philippe le Beau, et que le 27 mars 1482, expira Marie de Bourgogne. Charles-Quint}' logea c^uand, à la veille de son abdication, accompagné des reines, ses sœurs, et d'une cour nombreuse, il vint présenter aux Pays-Bas leur futur souverain. Ayant cessé, en 1576, d'appartenir à Philippe II, le palais finit par tomber en ruines. Il fut, en dernier lieu, occupé par une communauté de femmes.

La place du Bourg offre un ensemble de constructions disparates, dont plusieurs sont des types remarquables de l'époque de leur édification. Le xvii" siècle lui-même y est représenté par l'hôtel, dit de la Prévôté de Saint-Donatien, élevé en 1662, façade imposante à colonnes et à cariatides, un type intéressant et rare du style Louis XIII interprété à la flamande. Il n'est guère fréquent de rencontrer en Belgique des constructions de ce genre, si ce n'est dans les peintures de van Ehrenberg.

Chapelle irférieure du S.uin-Sang. ou de Saint-Basile.

La présente a fuit l'objet d'une soigneuse restauration. Xous ferons remarquer, en passant, que cette somptueuse demeure, élevée par le chanoine Hillewerve, porte l'empreinte de l'origine anversoise de son créateur, un descendant de Rubens, le même qui posséda la maison du grand peintre et nous en transmit une représentation en gravure.

Embrassant la place d'un coup d'oeil, nous la voyons occupée au fond par l'Hôtel de 'Ville et l'ancien greffe du Franc.

Ici la Renaissance s'affirme par la richesse ornementale, les dorures, la polychromie. La construction est de 1535, à fenêtres rectangulaires, avec portique en arc surbaissé, de belle ordonnance, ouvrant sur la curieuse ruelle de l'Ane-Aveugle, l'un des ponts de la primitive enceinte du

Bourg. La construction en a été en grande partie remaniée et décorée à profusion de sculptures, d'un goût médiocre.

L'Hôtel de Ville, sans avoir à beaucoup près l'importance des palais municipaux de cités moins fameuses, constitue néanmoins un gracieux échantillon d'architecture civile de la périole ogivale. L'ensemble est de goût délicat. La façade était achevée en 1387. Il n'est pas rare de la rencontrer dans les tableaux (ui les miniatures du XV ou du XVI" .siècle, avec d'autres édifices brugeois maintenant disparus. C'est notamment le cas au Louvre, dans les Ah)ces Je Caiia, de Gérard David.

Les comtes de Flandre prêtaient serment à l'Hôtel de Ville ; la formalité s'accomplissait à la dernière fenêtre de droite ; de bonne heure on avait orné de la statue des princes la façade. En 1435, Jean van !{\ck, d'après les recherches de M. M^eale, polychroma six de ces statues. Ces sculptures périrent dans la tourmente révolutionnaire de la fin du xviu'' siècle. Les images actuelles sont donc modernes. A l'intérieur, comme à l'extérieur, l'Hôtel de Ville a été l'objet d'une complète réfection. M. Albert De Vriendt y décorait la salle échevinale, de sujets tirés de l'histoire de Bruges, au moment de son décès'. Cette salle a une voûte à pendentifs, refaite également au cours des dernières années.

L'ancien palais du Franc (magistrature indépendante de toute juridiction supérieure), aujourd'hui converti en Palais de Justice, témoigne de la cruelle indifférence de la génération qui a précédé la nôtre en matière d'art ancien. A considérer ce bâtiment, privé de tout caractèi^e, on s'imagine quels principes régissaient le goût d'une population pour qui le Franc, de style vraiment remarquable à le juger par les estampes anciennes, était jugé indigne de subsister. Rappelons d'ailleurs qu'en ces temps-là, « gothique « et barbare étaient synonymes. Félicitons-nous que du moins la cheminée, ce i)ur joyau architectural, orgueil légitime des Brugeois et admiration du monde artiste, ait échappé au désastre.

Le nom de l'architecte Rudd (1792-1870;, chargé après 1830 de la direction des travaux de la ville, mérite, à ce propos, d'être rappelé avec éloge. C'est à l'initiative de cet homme distingué qu'est due la reconstitution de l'ensemble, en quelque sorte unique, dont il s'agit. Les statues avaient été reléguées dans les combles du palais, au temps de la Révolution. On ne songe pas sans terreur au sérieux danger d'anéantissement qu'elles coururent.

Haute de 6 mètres, large de 11, cette C()nception architectonique de

■" M. ]Jf VricnJl, directeur de IWcadcmie d'Anvers, est mort ,iu mi.)is d'octcilire 191.10.

BRUC.es I,)

ligne si harmonieuse, se compose d'une cheminée proprement dite, formée de superbes colonnes de marbre noir, décorée de génies et de basreliefs d'albâtre. Sur le manteau, l'histoire de la Chaste Suzanne. Le

I ir de la châsse du Saint-Sang (1617).

surplus, une paroi entière de la salle échevinale, est de bois et richement pourvu de sculptures fouillées avec une excjuise délicatesse.

Par un dédale de corridors on aboutit à la salle, malheureusement très sombre, où se trouve cet ensemble de haute excellence. Envahissant une

partie du plafond, la hotte de cette cheminée monumentale est décorée d'une statue, de grandeur naturelle, de Charles-Quint, représenté non comme empereur, mais comme comte de Flandre, dignité dont il porte la couronne. Aux côtés du souverain, ses ancêtres paternels et maternels: à sa droite, JMaximilien et Marie de Bourgogne ; à sa gauche, les Rois catholiques, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille.

L'ornementation est de surprenante richesse ; les écus des possessions

Ll qu û du Rosaire.

de l'empereur et de ses ancêtres, alternent avec de gracieux cartels emblématiques, reliés par des combinaisons d'un goût délicat, dont le principe esta chercher dans la peinture plutôt que dans la statuaire. Aussi apprend-on sans surprise qu'un peintre, Lancelot Blondeel (1496-1561), aidé des sculpteurs Herman Glosencamp, Rogier de Smet et Adrien Ras, y travailla avec Guyot de Beaugrant, ordonnateur de l'ensemble.

Les productions picturales de Blondeel, avec leur ornementation du meilleur goût, tracée en noir sur fond d'or, offrent quantité de rapports avec la cheminée. La date de 1529, inscrite sur l'un des montants, a fait croire à certains auteurs qu'il s'agirait, en l'espèce, d'un monument commémoratif de la bataille de Pavie. C'est chercher un peu loin les

intentions de l'architecte et des sculpteurs de ce bel ensemble. Autant vouloir attribuer des intentions historiques aux auteurs des magnifiques poêles de l'Hôtel de Ville d'Augsbourg.

Peintre, architecte, ingénieur, également graveur et primitivement maçon, assure van -Mander, Blondeel est le représentant le plus accompli de l'époque de la Renaissance, dans les provinces belges et ses conceptions ornementales sont de tout premier ordre.

Les magnifiques anneaux de cuivre ciselé, adaptés au chanfrein de la

L'Hôpital S.iint-Jcaii, vue latérale.

hotte, sont contemporains de la construction de la cheminée. On les a imités beaucoup depuis. Ils servaient, à qui voulait se chauffer à l'àtre, à se tenir en équilibre tout en avançant le pied. Deux écritoires. également de cuivre, déposées sur la table, sont l'une de 1565. l'autre du XV!!' siècle. Quant aux tapisseries, genre « verdure », garnissant la salle, elles offrent des échantillons tout à fait remarquables de la manufacture d'Aubusson, fondée à Ingelmunster, par le baron de Montblanc. Un tableau, près de l'entrée, constitue une représentation de la salle du Franc au XN'il' siècle, le tribunal siégeant au criminel.

Si l'on se trouve à Bruges un vendredi, l'on suivra la foule se dirigeant, aux appels de la cloche, à l'opposite du Franc, vers la chapelle

22 lîRUGES

dite du Saint-Sang, attenante à l'Iiôtel de Ville et prolongeant d"une manière si heureuse sa façade, en retour.

Les exquises tourelles d'angle, nonobstant leur aspect oriental, sont des créations du dernier tiers du XV siècle.

En général, on ignore que, sous la chapelle du Saint-Sang, en existe une autre, dédiée à saint Basile dès le milieu du xii'' siècle. On la dési-

L'Hôpital Saint-Jean; entrée.

gne parfois comme la « crvpte », bien qu'elle soit, en réalité, parfaitement au niveau de la rue. ( Jn y pénètre par une des arcades du portique de l'escalier du Saint-Sang et traverse, pour y aboutir, une salle voûtée laquelle, d'après certains archéologues, serait la chapelle primitive du palais comtal et daterait de Baudouin-Bras-de-Fer, donc, du ix" siècle. Elle ne mesure que 7 mètres sur 5 et rien ne s'oppose, non plus, au bienfondé de l'hypothèse d'un écrivain local, que nous aurions ici un reste des fortifications primitives du Bourg.

Quoi cj^u'il en soit, la chapelle fut consacrée en 11 50, et date ainsi de la transition; elle est d'ailleurs d'un beau style. L'appareil fruste ajoute

à l'austérité de son aspect. Point de polychromie. De gros piliers C3-lindriques, au nombre de quatre, la divisent en trois nefs : une seule fenêtre, au fond, éclaire l'ensemble. Le bas-relief du 5^7/)^(''/»c ilii ("Jirist,

La Ch.issc de sainte Ursule.

passablement émoussé, n'est siirement pas antérieur au XI il" siècle. Les consoles du chœur, relatives au métier des quatre Couronnés : tailleurs de pierres, maçons, sculpteurs et ardoisiers. titulaires de la chapelle, ont été refaites d'après celles du XV siècle.

La chapelle dite de Saint-Laurent ou des hommes de loi. appliquée

en hors-d"œuvre. à la façade, dans le prolongement de l'Hôtel de Ville, et que décore extérieurement une statue du saint, remonte au xvi'' siècle.

Hôpital Saint-Jean. Muiulmg. la Vieille dite - à la ponmit;

Son retable sculpté et pol3'chromé, passe pour être du dessin de Lancelot Blondeel; il a grandement souffert des outrages du temps, mais garde des titres à l'attention de l'archéologue.

Ne quittons pas la chapelle inférieure sans rappeler qu'ici fut inhumé le maçon-architecte Jean Van Oudenaerde, mort vers 1412, et dont le caveau polychrome, retrouvé en 1S75, se conserve au musée archéologique.

Pour ce qui concerne la chapelle du Saint-Sang, proprement dite, elle tire son nom de la relique rapportée de Jérusalem par Thierr}-

Hôpiial Saint-Jean. Meniling, portrait de Martin van Xieuwenhove.

d'Alsace, comte de Flandre, après la seconde croisade, en 1149. Située au premier étage, au-dessus de la chapelle Saint-Basile, elle se prolonge, en façade, sur l'alignement du palais municipal. Un escalier débouchant sur la place, dans une élégante logette de style flambo3^ant, datée de 1523, y conduit. On donne pour auteurs aux plans Guillaume Aerts et Benoît Van den Kerckove ; mais le tout a été entièrement refait en 1832, sous la direction de Rudd. L'alignement fut alors reculé de plusieurs mètres, et l'on fit de même pour l'ancien (.xrefïe du Tribunal des échevins. L'ensemble est extrêmement gracieux. A l'intérieur, la poh'chromie. d'une richesse tapageuse, les vitraux aux tonalités criardes, impression-

nent peu favorablement le visiteur non prévenu, s'attendant à tnniver ici un ensemble ancien et d'aspect sévère.

L'exposition des reliques donne lieu, annuellement, à des fêtes et à une procession fameuse, laquelle a lieu le lundi qui suit le 3 mai. Les pèlerins sont alors admis à appliquer leurs lèvres sur la précieuse ampoule. L'histoire enregistre les noms d'illustres personnages qui suivirent la procession: le dauphin de France, plus tard Louis XI ; l'em-

Porche du réalise Notre-Dame et l'hoîcl de ( jruutliuvse.

pereur Joseph II, dont le recueillement édifia la population, pour finir par le pape Léon XIII lui-même, alors qu'en qualité de nonce, sous le nom de cardinal Pecci, il représentait le Saint-.Siège en Belgique.

Une châsse d'argent, de goût baroque, œuvre de Jean Crabbe, orfèvre brugeois (161 7), sert de reposoir à la relique. L'or, les pierreries, les émaux et les camées concourent à rehausser la splendeur de ce produit d'art médiocre, dû à la munificence d'Albert et Isabelle.

Les peintures, décorant la chapelle, si l'on excepte une Di'position de la Croix, et un portrait d'ensemble des membres de la confrérie du Saint-.Sang, par Pierre Fourbus (i55f:)), sont d'intérêt secondaire.

Par le passage séparant l'ancien Greffe de l'Hôtel de Ville, on suivra la ruelle de l'Ane-Aveugle, pour gagner le pittoresque quartier du

]JRUGES 2;

marché au poisson, avec sa colonnade de st\ie classique (1821). et son arrière-plan de pignons et de tourelles de la salle du Franc. Du quai du Rosaire, l'ensemble des façades, encadrées de verdure et délicieusement réfléchies par la nappe des canaux silencieux où nagent des cygnes, est un régal dont Venise peut seul, en dehors de Bruges, offrir Téquiva-

Église Notre-D.uue. Tribune de Gruuthuyse.

lent. Combien nombreuses, aussi, les représentations qu'on nous en a données !

Le chemin qui va nous conduire à l'hôpital Saint-Jean abonde en coins délicieux; à chaque pas le promeneur s'arrête charmé.

L'aspect extérieur de l'hôpital, avec ses hautes fenêtres en ogive, est des plus impressionnants. L'émotion nous étreint en franchissant le seuil de l'asile tout imprégné encore du souvenir de l'illustre Memling. L'ensemble est du xiii' siècle. Du xiV siècle datent les beaux bas-

reliefs de la Mort et de \' Enscvelisscniciit ch- lu V/crgc, encastrés dans le t5mpan du portail primitif, aujourd'hui muré.

Traversant un long passage voûté, nous rencontrons d'abord la chapelle, sans grand intérêt, puis, à gauche, la primitive salle des malades, datant du Xin"" siècle, avec ses hautes et minces colonnes cvlindric[ues, nef assez grande pour contenir deux cent quarante lits, évocation absolument frappante de ces établissements hospitaliers du moyen ào-e, si fréquemment aperçus dans les tableaux et les miniatures. A droite,

l'église Notre-Dame. Tombt.iu de M.irie de Bours:o"ne.

la pharmacie encore, comme au temps de van Eyck et de Memling, desservie par les soeurs Augustiniennes. Ensemble d'un pittoresque achevé, avec ses antiques pots de pharmacie en faïence de Nevers. ses vastes mortiers de cuivre aux délicates ciselures, ses multiples et curieux ustensiles.

Dans la cour s'élève, supérieurement éclairée, la pièce où se conserve le trésor artistique de l'hôpital, cinq créations de Memling. Le surplus des peintures a été transféré au musée spécial des Hospices (p. 63).

S'il a été possible, à la longue, de projeter quelque lumière sur les faits de l'existence d'Hans Memling, d'établir la chronologie de ses œuvres, grâce aux patientes investigations de M. Weale, des découvertes subséciuentes ont enfin percé le mystère de son origine. Ainsi, du reste,

qu'on en avait le soupçon, Meinling- n'était point brugeois de naissance, mais de souche allemande. Son souvenir est inséparablement uni pourtant à cette cité qui, de génération en génération, sera un lieu de pèlerinage pour les amis de l'art.

Ce fut un manuscrit de la bibliothèque de .Saint (Jmer qui, fortuitement, fit connaître Mayence pour lieu natal de .Alemling. La désignation consécutive de Mœmlingen, près d'Aschaffenbourg, repose sur une simple hypothèse tirée de l'identité de nom.

Église Notre-Dame. Tombeau de Charles le Téméraire.

Van Mander, dans sa vie des peintres flamands, rangeait déjà parmi les artistes brugeois un Hans l'Allemand, Diiytscluii Hans. Ilans Singer et Ilans l'Allemand, d'après certains critiques, auraient pu ne faire qu'un. C'est une erreur.

Venu à Bruges aux approches delà quarantaine, 31emling s'y maria, y produisit ses pages capitales et }■ mourut, dans l'aisance, le 1 1 août 1494. .Sa demeure n'existe plus.

Les influences sous lesquelles se forma l'illustre peintre, on les cherche sans trop les deviner. Devant l'histoire, il est et demeure un représentant de l'école flamande qu'il a si grandement concouru à illustrer. C'est, du reste, sur les pages produites à Bruges, que se fonde exclusivement, jusqu'ici, la renommée du maître.

30 RKU(.;iCS

La principale, de celles-ci, fameuse entre toutes, est assurément la châsse de sainte Ursule.

Terminé avant le 21 octobre 14^9, date où y furent déposées les reliques, ce précieux ensemble mesure, en longueur, iji centimètres, en largeur, 33 centimètres. Il dut vraisemblablement occuper le peintre durant plusieurs années, attendu qu'il se compose de dix-huit sujets, comptant, pour la plupart, un très grand nombre de figures.

Nulle création de Memling ne résume avec une égale puissance ses prodigieuses facultés de conception et d'exécution. Comme le dit très justement Van Mander, pareille chasse de reliques égale en valeur les plus précieux morceaux d'orfèvrerie.

C'est par soi-même un prodige de songer qu'elle ait pu traverser les siècles sans jamais changer de place, alors que tant de i)roductions de moindre valeur ont successivement pris le chemin de l'étranger. .Mais, aussi, les sœurs Augustines ont veillé jalousement sur le trésor confié à leur garde. On assure que les commissaires de la République, étant venus pour prendre possession de leur précieux dépôt, réclamèrent la « châsse ». Elles, se méprenant, ou feignant de se méprendre, sur la valeur du mot, répliquèrent qu'aucune peinture de ce sujet ne figurait parmi les productions réunies à l'hôpitaL Cette confusion eut pour conséquence c^ue le vénérable objet put échapper aux pourvoyeurs des musées français.

Les sujets traités par JMemling illustrent la légende de sainte l'rsule : l'arrivée de la sainte à Cologne; son embarquement à Bâle; son arrivée à Rome; son retour â Cologne et son martyre. Les petits coté.s représentent la Vierge et sainte Ursule, celle-ci abritant ses compagnes sous son manteau. La partie supérieure, à proprement parler le toit de l'édicule, est, pour sa part, décorée de sujets dans des ronds : la Trinité, des anges, etc. Tout cet ensemble est du fini le plus précieux. Nous avons vraiment ici des miniatures à l'huile. L'éclat et l'harmonie des colorations en font un tout de merx'eilleuse richesse.

S'il est possible de relever dans la châsse de sainte L'rsule un certain manque d'expression, en revanche l'œuvre se distingue par une perfection technique, une suavité si grande des physionomies, qu'en \-érité. devant pareil ensemble, la critique désarme.

Memling fait preuve de plus de maîtrise encore dans le diptyque représentant Martin van Nicuiccnlwvoi en prière devant la Madone, la Vierge, dite « à la pomme ... datant de 14S7, Jamais le merveilleux artiste n'a plus puissamment mis en relief ses hautes facultés, cj^ue dans ce portrait â la fois si simple et de si pénétrante individualité.

Le vaste triptyque du Mctr!û^i,>'f df sainte Catlifriiu-, où sont réunis les frères et les sœurs de l'hôpital, donateurs et donatrices, accompaynés de leurs saints patrons, a pour objet de glorifier les deux saints Jean. D'après l'inscription du cadre, cette page date de 1479. Par ses dimensions, une des plus considérables de Memling, elle porte, malheureusement, la trace de multiples restaurations. La fidèle traduction de la nature, la puissance du coloris, la rangent parmi les pages les plus parfaites au point de vue de la mise en œuvre des ressources de l'art.

Un petit triptyque, 1 Ailor ai ion des Plages ^ ayant pour volets, à gauche, la Nativité.

à droite, la Présentation au temple, sur l'encadrement le Péclié originel; enfin sur les volets extérieurs : Saint Jean- Baptiste, le Baptême du Christ et Sainte Vérojiiqiie.

est une vraie perle. La Xativité eila. Circoncision comptent, même dans l'œuvre de Memling, comme exceptionnelles. JeanFloreins, le donateur, est vu en prière, à gauche, dans le panneau central; derrière lui son frère Jacques.

Le doute peutdifficilement, à notre avis, exister sur l'identité du personnage qui, par l'embrasure, adroite, considère la scène principale. C'est iHemling, lui-même. N'était-ce point, au moven âge, une habitude fréquente chez les artistes de s'associer, tenant, par humilité, quelque place

Eglise Notre-Dame. La \'ierge Je .Michel- .-Viiye.

infime, à des épisodes sacrés? En l'espèce, il n'est pas superiîu de signaler, au musée de Madrid, un autre tableau de jMemling, de composition similaire, où se présente le même personnage, dans des conditions identiques. La coiffure que se donne le maître n'est pas, comme on l'a pensé, celle des pensionnaires de l'hôpital vSaint-Jean, mais pure fantaisie.

Memling, au surplus, ne fut jamais ce pauvre soldat blessé à la bataille de Nancy, que la légende fait venir à Bruges, pour y trouver asile à l'hôpital illustré par les œuvres de son pinceau.

La dernière des créations conservées à l'hôpital est le portrait de jMarie Moreel {Sybilla Smnbctha), morceau distingué, mais de moindre excellence. Au musée des hospices nous trouverons le surplus des toiles précédemment réunies à l'hôpital.

Du jardin pittoresque et reposant, la vue embrasse l'ensemble de la tour de Notre-Dame, église dont l'entrée méridionale s'ouvre à quelc^ues pas. la rue franchie. Ladite tour, depuis sa réfection en 1853, mesure près de 122 mètres. Ce serait, dit-on, la plus élevée des constructions en briques. Pas fort gracieuse d'ailleurs, elle penche vers l'est, et la légende veut que l'architecte, Nicolas de Bailleul. ou van Belle, se soit, de désespoir, précipité de son sommet.

La flèche de Notre-Dame sert, en quelque sorte, de point de direction aux marins naviguant sur la mer du Nord.

Les clochetons d'angle sont modernes. La base rectangulaire, massive, a une phj-sionomie romane assez prononcée, bien que, en somme. In tour ne date C[ue du xm" siècle.

L'église, dans son ensemble, a de la majesté. La façade, pourvue d'épais contreforts, est d'aspect puissant. Le porche, très gracieux, date du xv° siècle. Restauré au cours du xix° siècle, il a été converti en baptistère.

L'ancien hôtel des seigneurs de la Gruuthuyse, autrefois relié à Notre- Dame par une galerie, forme, avec l'église, un ensemble charmant, encore que quelque froideur résulte de l'appareil nouveau opposé aux ]:>arties anciennes de teinte plus amortie. Le chevet de Notre-Dame est en voie de réfection, de même que l'intérieur.

Richement pourvue d'œuvres d'art, dont plusieurs ont une célébrité universelle, l'église est secondaire, considérée sous le rapport de la splendeur architecturale.

D'élévation médiocre, déparée par un disgracieux jubé du xviir" siècle, offrant, en outre, l'inconvénient grave d'intercepter la vue du chœur, avant un triforium dénaturé, une chaire de vérité et un maitre-autel de

style bâtard, Notre-Dame ne peut impressionner que secondairement l'archéologue.

En matière d'œuvres de peinture et de sculpture, la somme de ses

Le pont Saint-Jcan-Népomuccnc.

ri(-hesses est considérable, chose nécessaire pour nous convaincre qu'il s'agit ici d'un édifice du culte occupant, dans l'histoire locale, une jilace importante. C'est ici, notamment, que le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, présida, en 1468, le 1 1' chapitre de la Toison d'( )r. L'on peut

voir encore alignés, au-dessus des stalles du choeur, de style rocaille, les écus des chevaliers de l'Ordre.

Entre les peintures, il y a une sélection à faire. Nombre de toiles, sans être dénuées de mérite, le sont d'intérêt. Dans les églises flamandes il est des peintres, tel, par exemple, (iaspardde Crayer, dont les productions se représentent avec une fréquence lassante. D'autres artistes, de réputation purement locale, exigent à peine mieux qu'une mention. Nous n'arrêterons le lecteur que devant les meilleures créations, celles que rehausse un intérêt d'art ou d'histoire. Leur nombre est encore important et plusieurs sont universellement célèbres.

Les tombeaux de Charles le Téméraire et de Marie de Bourgogne, sans contrilDuer désormais à l'ornementation de l'église, constituent en fait, une de ses principales richesses. Dissimulés derrière une cloison, ils procurent aux caisses fabriciennes de sérieux revenus. On ne les voit pas sans bourse délier.

Chose curieuse, bien que la mort du père ait précédé de cinq ans le décès de la fille, le mausolée de la princesse est antérieur de plus d'un demi-siècle. Il a manifestement servi de modèle à l'autre.

Commencé en 1496, soit quatorze ans après la mort de Marie de Bourgogne, le monument ne fut achevé cju'en 1502. Sans rivaliser de splendeur avec les merveilleux tombeaux de ses aïeux, Jean sans Peur et Pliilippe le Hardi, à Dijon, celui de la gracieuse épouse de iMaximilien d'Autriche est tout ensemble de noble structure et de subtil travail. De marbre noir et fort simple de ligne, il nous montre, en bronze doré, la statue couchée de la jeune princesse, richement parée, les mains jointes, les pieds reposant sur deux chiens. C'est à l'orfèvre bruxellois Pierre de Beckere, qu'est du ce morceau de grand effet, dont la sévérité n'exclut point la grâce. Outre les armoiries des possessions de la défunte, ornant le chanfrein, en même temps qu'une série de banderoles, les côtés du cénotaphe sont entièrement envahis par les branches de son arbre généalogique aux rameaux duquel des anges, aux robes flottantes, suspendent les écus émaillés des personnages formant l'ascendance de la souveraine. Aux angles, les évangélistes, aussi de bronze doré, apparaissent sous des baldaquins. A l'avant et à l'arrière, des figures d'anges supportent les armoiries propres de la princesse et son épitaphe.

L'effet général est très imposant et les ciselures d'or, se détachant sur le fond de marbre noir, joignent la richesse à la sévérité.

Le tombeau de Charles le Téméraire est l'œuvre du fameux sculpteur anversois Jacques Jonghelincx, travaillant, dit-on, d'après les dessins

de Corneille Flnris. La dépouille de Charles le Téméraire, tomlié sous les murs de Xanc}', en 1477, reposa d'abord à vSaint-Georges, à Nancy. KUe fut transférée à Saint-Donatien, à Bruges, par Charles-Quint, en 1550, et déposée à Notre-Dame, quelques années plus tard. Le monument ne fut achevé qu'en 1 562.

iij.^^f t3 ill

La rue du \'ieu.x-Bourg.

Très inférieur à celui de 31arie de Bourgogne, il forme, ceijendant, un ensemble de beau style, et les figures d'anges qu'on voit, ici encore, supportant les écus d'armes, ne laissent pas d'être d'une ordonnance remarquable. Mais un siècle, bientôt, s'était écoulé depuis la mort du personnage et, comme à Inspruck, en présence du tombeau de Maximilien, érigé par son ])etit-fils, l'impression est quelque peu déroutante. C'est aux frais de Napoléon, en 18 10, que furent restaurés les deux monuments.

Une peinture, ornant la chapelle Langhals, celle des tombeaux.

représente Notre-Dame des Sept douleurs. Le motif de la relégation de cette œuvre, de qualité nullement exceptionnelle, est difficile à pénétrer. Notre-Dame possède quantité de pages artistiques d'un mérite pour le moins égal. La présente, tour à tour attribuée à Memling et à Mabuse, et guère de l'un plus que de l'autre, a été, par Waagen , assignée à Jean Mostaert. On ne demanderait pas mieux que de donner raison au savant critique allemand, mais en l'absence de toute œuvre positivement déterminée de Mostaert, force est bien de faire des réserves quant au peintre, lequel, selon M. Hulin, serait le Brugeois Adrien Ysenbrant.

Les iconophiles ne manqueront pas de relever, parmi les médaillons qui environnent la Mère de douleurs, plus d'un emprunt à la \'ie de la Vierge, d'Albert l)iirer.

Le monument de Pierre Langhals, écoutète de Bruges, un des familiers de .^laximilien, victime des bourgeois dans la sédition de 14SS, se voit au mur ouest de la chapelle. Bien que privé de sa figure tombale, il demeure un spécimen assez typiciue du style de l'époque et. à ce titre, sollicite l'attention.

Une JSIadone célèbre de -Michel-Ange décore l'autel du transept. C"est une des plus charmantes rencontres que puisse faire en Flandre, l'amateur des arts. La circonstance qu'un morceau de sculpture florentine de cette valeur orna l'église dès l'année 15 14, offert par un patricien lirugeois, Jean Mouscron, commandé, peut-être, à son auteur, suffit à dire combien étaient vastes les relations et cultivé le goût des arts de la population de cette ville. Ici d'opulents citoyens n'hésitaient pas à faire appel au concours du premier statuaire de l'Italie et du monde, celui dont pontifes et rois se disputaient les travaux.

Il est intéressiint de se souvenir qu'Albert Durer vit en place ce monument, dès 1521.

C'est un fait, d'ailleurs, à ne point perdre de vue que le nom de quantité d'Italiens, fixés dans les Flandres, demeure attaché à mainte création cpn porta au loin la renommée de ses maîtres. Le souvenir des Adorne, des Arnolfini, des Portinari, se lie intimement à celui de van Eyck. de van der (-Toes, de Memling.

.Se détachant d'une belle niche de marbre noir, que Mouscron fit faire pour y jjlacer le précieux groupe, celui-ci produit un puissant effet. Michel-Ange perçut de ce travail cent écus, selon Condivi. On prétend que Walpole en offrit soixante mille florins. Une curieuse copie de marljre du XVII' siècle par Rombaut Pauli appartient au musée de <Tand.

Certaines églises de Bruges, particulièrement Xotre-Dame et .Saint-

Jacques, sont autant de musées, envisagées sous le ra])iKjrt de leur parure artistique. Il semble même qu'on mette un peu de coquetterie à l'affirmer. Sous plusieurs tableaux figure le nom de leur auteur. Les meilleures de ces peintures, malheureusement voilées, ne se découvrent que mo3'ennant rétribution. Quantité de maîtres locaux, appartenant au

KUC des li.lUJclS, ou U DbtClldC

xvir' et au xviir siècle, Gaerem3'n, de Deystcr, Herregouts, Jean van Orley, Blendeff, Jean 3laes, Domini(iue NoUet, Pierre de Brune, dliislain Vroilynck, J. de Reyne, trouvent ici une abondante représentation. Sans jeter sur l'école un grand lustre, ils furent praticiens habiles et leur nom mérite d'échapper à l'oubli. Les deux Van Oost, Jacques le vieux (1600-1071) et Jacques le jeune (1639-1713), tiennent honorablement leur place, surtout comme portraitistes ; on s'en assurera au musée des Hospices, rue des Chartreux, par ([ueltiucs effigies intéressantes.

JÎRUGES

Bruges eut, en effet, au XVi'' siècle, une école bien à elle, où, à la suite de Lancelot Blondeel brillèrent d'un incontestable éclat Pierre Fourbus [Pocr bus, poire à poudre) et Antoine Claissens, celui-ci des plus intéressants à connaître. De Jean Mostaert, on ne peut parler avec certitude. Les tableaux rangés à son nom, la Transfiguration, à Notre- Dame; Salomoii, lea prophètes Bû Ida m etlsaic, les Sibvllcs if hiythi'cc et Pcrsiquc, etc.. entourant la A'ierge, à Saint- Jacques, n'offrent, entre

Vue postérieure de Ihotel Gruuthuyse.

eux, aucun rapport évident. Le dernier se rattache à d'autres attributions au même peintre, au musée d'Anvers. En revanche, il est permis de se demander si r.4(/()/-(r//(.)// Jc.y J/i7^:,'<-5, arbitrairement donnée à Henri de Blés, à Notre-Dame, n'a rien de commun avec ce maître, si fréquemment mentionné dans les annales de l'art flamand et restant à identifier.

Blondeel, dans sa Légende de saint Cosnic et saint Dajuien (1523), à l'église Saint-Jacques, comme au musée dans son saint Luc et sa Légende de saint Georges, est un artiste des plus typiques. L'ornementation d'or de ses peintures, reprise ensuite par de médiocres continuateurs, est, dans ce genre, ce qu'on peut voir de plus distingué et justifie large-

i5RU(;i-;s

ment les éloges que donne \'an -Mander à ce peintre vraiment remarquable, un de ceux dont l'inflLr^nce agit le plus puissamment sur le développement de la Renaissance au Pars-Bas.

Quant à Pi;rre Fourbus, Xotre-Dame, Saint-Jacques et la chapelle du

Hôtel de Gruuthuysc. Partie delà cour intérieure.

Saint-Sang possèdent de lui des pages religieuses éminentes, des portraits dont le grand style fait parfois songer à More.

La Cène (1562), l'Adoration des Bergers (1574), avec les effigies du célèbre jurisconsulte Josse de iJamhouder et sa femme Louise de Cliantraine, d'autres portraits non moins remarquables: à Saint-Jacques, celui, par exemple, de Sohier van Ma le, de ses deux épouses et de ses seize enfants ; dans la même église la Vierge de douleur, avec, pour volets, les donateurs J. van Belle et C. Ilylaert et leurs saints patrons, méritent grandement d'être signalés.

Le même peintre nous apparaît encore dans les portraits d'Anselme de Boodt et de Jeanne Voet, avec leurs saints patrons (1573), volets d'une Traiisfigiiration, morceau capital en figures de petite nature, dont il est superflu, de discuter l'attribution à Jean Mostaert. Il s'agit, en réalité, d'une œuvre de Gérard David.

A Bruges, seulement, nous apprenons à connaître Ant. Claissens. dont la carrière se termina tout au début du xvil" siècle. Sa Légende de la fondaiioti de Sainte-Mai-ie Majeure, à Notre-Dame, avec un nombre infini de personnages, assistant au miracle de la neige, prenant sur le sol la forme d'une croix latine ; la P/'oeess/on dit Saint-Sacrement (1599), un tript3'que de la Vierge avec l'en faut Jésus et le donateur Nicolas van Thenen, sa femme et leurs enfants; de même qu'à Saint-Jacques les Doyens de la Confrérie dn Saint-Sacrement devant f EncJiaristie ; enfin, à Saint-Sauveur, V Adoration des Beigers. mettent en relief un artiste en qui l'étude des maîtres antérieurs n'a point atténué l'expression d'une haute personnalité,

La tradition persiste dans l'école brugeoise pendant une notable partie du XVI- siècle. Les figures, sous le pinceau de ses représentants, sont rarement de grandeur naturelle, et les plus amples toiles que nous voyons concourir à la décoration des édifices du culte procèdent, pour la plupart, d'artistes étrangers à la ville.

Notre-Dame, par exemple, possède un imniense triptyque du Ciiicifiejnent, exécutée en partie par Bernard van Orle}' et, à sa mort, achevé ])ar 31arc Gheeraerts (Marc Gérard). Ensemble disparate, mais, au total, d'une jjuissante expi-ession.

Cette peinture fut, dit-on, commandée par iMarguerite d'Autriche pour le maître-autel de son église de Saint-Nicolas en Brou. Rien ne contredit l'assertion, si ce n'est, jwurtant, la circonstance que le musée de Bourg expose, sous l'attribution bizarre à Michel '^Volgemulh. un triptyque moins vaste, la Vie de saint Jéré'ine. que l'on assure avoir eu la même destination. Cette page, extrêmement intéressante, tout nous autorise à l'attribuer à Bern. van Orley ; elle porte la date de 1518 ne s'est point sans doute égarée si loin de son lieu d'origine par un simple effet du hasard.

Une Adoration des Mages, en figures plus grandes que nature, par Gérard Seghers, est le chef-d'œuvre de ce contemporain de Rubens. C'est, aussi la meilleure page du xvii" siècle existant à liruges. On en possède une belle estampe par Paul Pontius, datée de 1O31. Une réduction de la peinture existe à Saint-.Sauveur.

BRUGKS

Une autre toile, en figures de grandeur naturelle mais, à mi-corps, placée dans le pourtour du chœur, représente les Disciples d' Einmaiïs. C'est un effet de lumière. 11 a de sérieux mérites. On l'attribue à Michel- Ange de Caravage, peut-être avec raison. Alors, toutefois, qu'on se

r,.i c.itlijdrale de Saint-Sauveur. Vue priic Je la rue du Saint-Hsprit.

souvient tU- l'influence exercée sur les Flamands par les maîtres de l'école bolonaise on se dit que. en dé])it des apixircnces, la page ne doit pas nécessairement être italienne.

A gauche, aussi, du déambulatoire, s'élève l'élégante tribune, construite en 1474 pour le seigneur de Ciruuthu\-se et sa femme .I^larguerite d'Aa. A deux étages, le supérieur en bois, à trois com]")artiments décorés

42 lîRUCil'S

des armoiries de (iruulhuyse et d'Aa, elle porte dans le chanfrein, la devise Plus est en vous, et les initiales L et 31. Cette tribune était jadis reliée à l'hôtel de Gruuthuyse, contigu au chevet de l'église Notre-Dame. Un petit monument, en chêne, appliqué au mur du collatéral sud. renferme un triptyque de maître inconnu, où sont représentés Diego de

C.ahcdr.ile de Saiut-Sauvcur. Thierry Bouts, m.irtyre de saint Hippolyte.

Villegas et sa femme Adriana de la Corona. C'est un type assez rare de ce genre en Flandre. Il date du xvi" siècle.

Dans l'église Notre-Dame, devant la porte de la tour, fut inluimé le célèbre peintre Gérard David, mort en i5-:3.

La chambre des marguilliers conserve une collection des portraits de tous les prévôts du chapitre. Plusieurs de ces images sont intéressantes, et quelques-unes remarquables. Dans la même salle, une vue intérieure de Notre-Dame, datant de 1670.

La ville, aujourd'hui propriétaire de l'hôtel de Gruuthuyse, a fait procéder à la restauration de cette noble demeure, restitution conduite

avec grande intelligence. Outre une partie du musée archéologicjue, on y a déposé une précieuse collection de dentelles anciennes formée par la baronne Liedts et donnée à la ville par son époux. Ce remarquable ensemble a fait l'objet d'un splendide album de photographies. Des antiquités de grande valeur, présentées avec goût, donnent à la visite un attrait particulier. Un objet particulièrement remarquable de cette collection, et (|ui ferait l'uriiement de musées infinimciu plus riches, est un

Cathédrale de Saint-Sauveur. Tombeau de Jean Carondelet, archevêque de Païenne, •'• i ).14.

buste de Charles-Ouint jeune, terre cuite pol3-chromée, passablement mal d'ailleurs, et, qu'on peut attribuer à Conrad Mej't, sculpteur au service de -Marguerite d'Autriche, à l'époque où dut être e-xécuté ce précieux morceau. Seule la tête est ancienne. Le vaste chapeau qui l'ombrage, du temps aussi, est fort curieux ; il est en bois et mobile.

La somptueuse demeure des sires de Bruges, dits de Gruuthuyse ', dont le nom évoque le souvenir de quelques-uns des plus précieux manuscrits

' 11 y avait autrefois, à Abbcvillo, un hùti-l Je Gruuthuysu. Il datait de 1492, et devait son origine à Philippe de Crèvecœur, maréchal de France, seigneur d'Esquerdes..A.cheté ensuite par Jean de Bruges, seigneur de la Gruuthuyse, qui en lit un édifice superbe, passé plus tard dans le domaine du roi. C'est là que le 9 octobre 151.I, fut célébré le mariage de Louis XII avec Marie d'Angleterre. L'hôtel fut détruit par le feu dans la nuit

du XV° siècle, a été, en quelque sorte, rendue à la lumière par l'architecte de La Censerie après avoir, dans un fâcheux état de délabrement, servi de local à des services divers. < Jn remarquera sa gracieuse tourelle hexagonale, au toit surmonté d'un baldaquin, disposition intéi^essante qu'on retrouve à l'une des tourelles du Saint-Sang.

Des objets infiniment précieux réunis à l'hôtel tiruuthuyse sollicitent l'attention de l'archéologue, notamment les beaux bas-reliefs déposés dans le vestibule d'entrée. Ils représentent des camps du mo3'en âge, fort curieux. De belles salles et un escalier grandement conçu, autrefois raccordé ]iar une galerie à l'église voisine, complètent ce bel ensemble.

La municipalité brugeoise mérite des félicitations pour avoir sauvé un édifice de cette valeur d'une destruction fatale, encore que la remise à neuf lui enlève assez bien de sa poésie. C'est encore la vue postérieure de l'hôtel, où la façade se mire dans l'eau du canal, qui donne le mieux l'illusion de ce cjue dût être l'édifice au moyen âge, alors que, dans tout l'éclat de sa splendeur, il servait d'asile à Edouard IV d'Angleterre, dépossédé de son ro\'aume par ce Warwick « faiseur de rois », auquel il a\'ait dû sa couronne. Le seigneur de la Gruuthuyse entra dans la pairie anglaise, comme comte de Winchester. Sa figurine éc[uestre décore aujourd'hui le tympan du portail d'entrée.

La cathédrale de Saint-Sauveur, jusqu'en 1834 collégiale, sous l'invocation de saint Eloi, est l'église de puissante silhouette qu'on rencontre à droite, en contre-bas de la rue des Pierres, en venant de la gare. L'aspect roman de la tour est pure fantasmagorie. C'est d'hier à peine, en effet, c^ue date le motif architectural, d'ailleurs réussi, qui la couronne. Cet ensemble de clochetons rectangulaires, superposés, œuvre de l'architecte R. Chantrell (1839), est peu banal et d'effet incontestablement réussi.

Les parties basses, en briques, datent du XIII" siècle. Le vaisseau, après sa destruction par le feu, fut réédifié au xiV siècle ; les chapelles absidales, avec leur curieux groupement de tourelles, sont postérieures de cent ans; la plus récente est du XVI" siècle. Ces parties, d'époc^ues diverses, se fondent en un tout harmonieux, et l'église, à l'intérieur, n'offre de choquant cj^u'un jubé de goût pitoyable, surmonté d'une figure immense du Père éternel, venant, comme à Notre-Dame, masquer le cho.Hir. On peut s'en consoler, le maître-autel étant lui-même un morceau de style plus que médiocre.

du .| au 5 janvier 1795. Une vue des ruines semble indiquer quelque analogie entre la construction brugeoise et celle d'Abbeville. (Voir E. Delignières : X'Hôlcl de la Gnithiisc à AbbeviUe. Abbeville iqor.)

La polychromie semble peu en rapport avec Tàge de 1 édifice. Comme, par bonheur, les œuvres de peinture et de sculpture des diverses époques ont été respectées, on trouvera d'amples compensations dans

Rue Fossé-aux-Loiips. A l'arrière SalDt-Saiiveiir.

leur étude. Les stalles du chœur, autrefois à l'abbaye de VEeckhoutc, datent du xv'' siècle, et sont particulièrement intéressantes par leurs abondants motifs de sculpture '. Kn i.\~t^, quand se tint ici le treizième chapitre de la Toison d'Or, les stalles furent diminuées de leurs balda- ((uins pour permettre le placement des armoiries des divers chevaliers Ces armoiries sont demeurées en place.

' LeurdescriptiDn détaillée tigiirr dans l'ouvrage, Br;/nvs cl sis environs, j'' édition (1875) p. 91-95, de W. H. J. Weale.

Entre les décorations de l'église, il faut remarquer diverses plaques tombales, de laiton gravé et niellé, d'un puissant intérêt. La plus ancienne en date est celle de ^\'autier Copman, mort en i,i87' Le défunt y est représenté dans son suaire, le visage presque voilé. Le morceau, fort impressionnant, constitue, en outre, un document précieux pour l'histoire de la gravure sur métal. On le voit dans la chapelle s'ouvrant sur le transept nord.

Église S.iiiit-Jacques. Tombeau de Ferry de Gros et de ses deux femmes.

Les plaques de Georges de Munter et de sa femme (143g), de 31arlin de Visch (1453), de Jacques Schehvaerts (1483), de Jean de Liedekerke et de sa femme (1518), du bourgmestre Adrien Bave (1538), de sa femme et de son fils, enfin, conçu dans le même principe, cette autre, à la mémoire de Jean Vasquez, secrétaire d'Isabelle de Portugal, duchesse de Bourgogne, en 1477, méritent l'attention des iconophiles.

Des tombes fort curieuses, ont été, de temps en temps, retrouvées sous le pavement de l'église ; il s'agit de caveaux pol ychromés, datant du xv" siècle. Bien que rencontrées également ailleurs, notamment en Zélande, les tombes de ce genre semblent avoir été fréquentes à Bruges.

r. Rl'l.KS ^y

Leur décoration ne révèle point la main de maîtres de premier ordre. Les images du Christ, de la Vierge, des Anges, aussi des saints patrons des défunts, sont tracées à même le crépissage sur les parois du caveau. Il semble même que des estampes sur bois aient été mises à contribution pour le même usage. Il y a là, sur l'emploi des primitives gravures une information précieuse.

Quelques créations picturales, faisant partie de la parure artistique de Saint-Sauveur, justifient leur réputation européenne. Le Marlvrr de

Eglise S.iiiit-J.icques. M.ijoliquc d'AnUrca délia Robbi.i.

saint Hippolytc, retable à volets, placé dans le bas côté sud, fut longtemps attribué à Memling. Il est, et avec raison, pensons-nous, restitué à Thierr\- Bouts, par les connaisseurs. Indépendamment des portraits fort remarquables des donateurs, Hippolyte de Berthoz et lilisabeth de Keverwyck, attribués à liugues van der Goes, les volets portent, à l'extérieur, en grisaille, des figures de saint Hippolyte, de sainte Elisabeth de Hongrie, de saint Charles et de sainte Marguerite.

Passablement entamée par les nettoyages et les retouches, la peinture reste néanmoins intéressante. Les types et le caractère général accusent nettement la paternité du maître de ce précieux ensemble.

A l'entrée de la chapelle aux baptêmes, un charmant édicule, d'al-

bàtre polychrome et doré, avec la Vierge et l'Iùifant Jésus et les Sept Joies de JMarie, date de 1536.

Le Criicifieincnt, où figurent sainte Catherine et sainte Barbe, qu'on voit à quelques pas, est l'œuvre reconnue d'un maître brugeois de la fin du xiv" siècle. Document précieux pour l'histoire de l'école locale.

Point de compte à tenir des attributions à Jean van Eyck d'une Mater dolorosa , sur fond d'or; répétition d'une peinture de Ouentin Metsys de la galerie Nationale, à Londres ; à Hugues van der Goes d'un joli portrait de « Philippe le Beau ' » (Cliarles-Ouint) ; à Gérard van der xMeire, d'un Portement de la Croix, avec le Crucifiement et la Déposition, œu\Te du XVI'' siècle, inspirée du maître dit « de Flémalle n.

En revanche, la Mort de la ^'iergt' est la reproduction ancienne d'une création originale de Hugues van der Goes , appartenant au musée, comme, avec xM. Firmenich-Richarts, l'admettent les connaisseurs.

La Vierge enti'e saint Luc et saint liloi, de Lancelot Blondeel ( 1 545), excellent spécimen du maître, offre cet intérêt spécial de nous procurer la propre image du remarquable artiste. Cette belle page appartenait jadis à la corporation des peintres et des selliers, sous l'invocation de saint Luc et de saint Kloi ; elle décorait leur chapelle.

Très intéressante, la clôture en bois et pierre, du déamljulatoire. jjar Henri Zutterman.

La cathédrale possède, dans une de ses chapelles absidiiles, la première à gauche; la châsse aux relic^ues de Charles le Bon, comte de Flandre, assassiné à Saint-Donatien en 1127. On la voit au-dessus d'un retable, dans le st\'le de la Renaissance, tomljeau de (.Tuillaume de Halewyn (7 1455). Cet ensemble décoratif remarquable, n'occupe sa place que depuis 1827 ; il était d'abord aux Augustins.

A l'entrée du chœur, adossé à un pilier, le petit monument de très bon goût de Jean de Schietere, mort en 1575, et de sa femme, Catherine de Damhoudere, montre ces époux agenouillés devant le crucifix, sous la protection de saint Jean et de sainte Catherine.

L'auteur de ce morceau de sculpture, (iilles de AVitte, est considéré, très hypothétiquement, comme le père du fameux Pierre Candidus, célèbre par les productions qu'il a laissées en Bavière.

Le tombeau de Jean Carondelet, archevêque de Palerme (t i544)- dans la première chapelle, est fort remarquable. On n'en connaît point l'auteur,

'Ce prince était oncure dans l'enfance quand mourut van der Goes.

sans doute le même artiste qui sculpta le tombeau de Ferry Carondelet [j 1528) à Besançon.

Dans la chapelle du Saint-Sacrement, un beau triptyque de Pierre Fourbus, la Cî'iir des apôtres, daté de 155g. .Sur les volets, le peintre a figuré, d'une part. Abrahaju et Mclcliiscdech, de l'autre, le Prophète Elie. Il se montre portraitiste de premier ordre dans les volets

Rue des Aiguilles. Hôtel de Pierre Bladelin.

e.Ktérieurs, où sont groupés, en prière, les membres de la pieuse confrérie, tètes graves et ascétiques.

I.e trésor de la cathédrale est richement pourvu d'objets sacerdotaux. On y montre la crosse de saint 31alo et, parmi les orfèvreries, un plat du xvi° siècle, portant inscrit le nom de Luther, évidemment un homonyme du grand réformateur. De belles broderies intéresseront l'antiquaire. Enfin, huit tapisseries de Bruxelles, tissées par van der Borghl. d'après Jean van Orle\', maître du xviii" siècle, reproduisent des peintures appartenant également à l'église.

Une visite ù l'église Saint-Jacques nous remettra en présence de plus

d'une page distinguée d'artistes aperçus déjà au cours de notre promenade. Des adjonctions successives ont gravement altéré le caractère de l'édifice. On assure que les Portinari intervinrent dans les frais de son agrandissement, au XV- siècle ; le XViT" siècle a notablement concouru à sa désastreuse transformation.

Saint-Jacques possède le chef-d'œu\-re de Lancelot Blondeel. peint en 1523, pour la corporation des chirurgiens-ljarbiers. Il représente

La place Memling

la Légende des saints Cosmc et Daniien. JM. Weale reproche à cette peinture de trop s'inspirer de Raphaël. (Jutre qu'à l'époque dont il s'agit, Raphaël venait à peine de mourir, que la connaissance de ses œuvres était peu répandue au delà des Alpes, nous ne constatons vraiment pas que l'artiste ait, d'aucune façon, abdiqué sa personnalité ou altéré son stvle, par des emprunts au maître italien. La partie ornementale de l'œuvre est remarquable et. si l'on songe que nous sommes ici en présence d'un contemporain de Durer, doublement digne d'intérêt.

Les Pierre Pourbus : la Vierge de douleur, sous un riche baldaquin, avec les portraits de J. van Belle et sa femme C. H3-laert (1556) ; la Résurrection, avec les portraits déjà mentionnés, de Sohier van Maie, ses deux femmes et leurs sei^e enfants, œuvr& postérieure de vingtdeux ans à la précédente, n'ont plus rien à nous apprendre touchant la valeur de ce très remarquable artiste.

Albert Cornelis est le maître d'un Coitroiiiuiiuiil dti la Vierge avec une infinité d'anges, le roi David et le prophète Ezéchiel. Unique tableau connu de ce nouveau contemporain de Durer, l'œuvre ne manque pointde style. On la paj-a 30 livres de gros, en 1520.

Ancienne loqe des Génois.

Cornelis fut, assure-t-on, un artiste de grande fécondité, dont l'origine brugeoise serait établie. Il mourut en 1532, laissant un fils. Nicolas, à son tour l'ranc-iiiaîtrc, en 1542. L'œuvre actuelle fut entreprise en 1517, pour la corporation des Foulons.

Kn énumérant ces circonstances, nous songeons à ce Corneille Cornelisz, fils de Corneille Engelbrechtsen, de Leyde, lequel, selon van Glander, fit à Bruges divers séjours de plusieurs années. X'aurait-il point quelque rapport avec Albert Cornelis ?

L'inévitable Jean .Mostaert nous apparaît en un triptyque où figurent le roi Salomon, les prophètes Balaam et Isaïe, les sibylles d'I'.rylhrée et

Persique, saint Joachim et sainte Anne ; ensuite, sur les volets, saint Jean à Pathmos, la Vierge, saint Jean, etc. C'est une page fort intéressante, rappelant, parle type, autant que parla disposition, une peinture attribuée à Ambroise Benson, au musée d'Anvers, et surtout Quentin Metsys.

On assigne communément à Tierry Piouts un retable de la Légende lie sainte Lucie, intéressant par ce détail que la tour des Halles, au XV° siècle, s'y trouve figurée. L'attribution est de pure fantaisie.

Le fameux triptyque Ae Saint Christophe de iMemling. actuellement, au musée, fut peint, en i4l~i4, pour l'église Saint-Jacques, sur la commande de (Tuill. i^loreel.

Il faut voir, particulièrement, à Saint-Jacques, le tombeau du trésorier de la Toison d'Or, Ferry de Gros et de ses deux femmes : lui, mort en 1544, le i'" mai ; elles, défuntes en 1520 et en 1536. Le noble homme est figuré en armure complète, nu-tête, les mains jointes, étendu sous une arcade, les pieds sur un lion. A son côté gît Philippine de Wielant, les pieds sur un chien. La seconde femme de Lerrv de (iros, Françoise d'Aill3% comme délaissée, occupe seule une table inférieure.

Tout l'ensemble, revêtu de couleurs et rehaussé d'or, est de Ijelle ordonnance. Aux pilastres se voient les divers quartiers des gisants. Tombeau et chapelle ont été l'objet d'une réfection soigneuse, à laquelle on peut reprocher, néanmoins, une polychromie trop intense, défaut que le temps atténuera.

.Sur l'autel, une Vierge avec l'en fa ni Jésus, majolique d'un Délia Robbia, sans doute Andréa. La présence de cette faïence, d'origine italienne, dans une église flamande, s'explique sans doute jsar l'intervention généreuse de quelque résident florentin, à Bruges.

Saint-Jacques est abondamment pourvu de plaques tombales de cuivre gravé. .Sous le portail, on remarque celle de Jacques Bave et de sa femme 11454) ; dans la chapelle de Saint-Antoine, celle de Catherine d'i\ult ^1461) puis de .Sohier van Maie (1601), et, tout particulièrement, celle de Pedro de Valencia {1615), intéressante par la circonstance qu'elle semble avoir été gravée sur des fragments plus anciens.

A signaler, quelques toiles du X VU" siècle : la Mort de la \'ierge par Louis et Anne de Deyster, de beau sentiment et de belle facture ; la Résurrection de Lazare, par Pierre de (irebber (1624), très probablement authentique ; enfin deux paj'sages d'A. van Coxcie (1698-1720), petit-fils du célèbre Michel Coxcie.

Très pittoresque, le quartier Saint-Jacques mérite l'attention particulière du curieux. Le chemin qu'il suivra pour gagner l'intéressante

JîKUCiKS 53

église de Jérusalem, lui fera voir Jiruges sous quelques-uns de ses aspects les plus caractéristiques et connaître plus d'un précieux reste de son passé.

Dans la rue des Aiguilles, une maison à tourelle fut l'habitation de Pierre Bladelin, intendant des Finances de Philippe le Bon et de son fils, fondateur de Middelbourg, en Flandre, le même personnage qu'on voit agenouillé sur le triptyque de Roger van der Weyden, au musée de Berlin et dans un beau portrait du même peintre de la collection von Kauffmann.

L'hôtel fut occupé ensuite par Tommaso Portinari, non moins fameux

La place van Eyck. L.i rue C'our-Je-Gaiid. Le quai du Miroir.

par le retable de van der (ioes, du musée des Offices, à Florence ; au xvi" siècle, le comte d'Egmont en fut le propriétaire. L'institution de F'oere, où des filles pauvres apprennent à faire de la dentelle, sous la direction de religieuses, y est actuellement installée. Le quartier est celui des dentellières.

La figure agenouillée qu'on voit au-dessus de la porte, serait celle de Bladelin ; chose possible.

A l'angle delà rue des Pelletiers, s'élève l'ancienne Loge, le fundaco des (.rénois, construction de 1399, très modernisée, à peine faut-il le dire. La rue Queue-de-la- Vache, où se remarquent des façades anciennes intéressantes, aboutit au quai des Augustins. Au pied du pont Flamand, gracieuse tribune du xvr siècle, restaurée aux frais de la ville. La rue

Page 1