‹ Bruin ou Les chasseurs d'ours par le Capitaine MayneReidChapitre 10 sur 13 · Tribu d'indigènes particulièrement adonnés à la ehasso · texte numérisé non relu

Tribu d'indigènes particulièrement adonnés à la ehasso

Un troupeau d'ours.

Le guide les conduisit à une rivière qui se jette dans la baie, à quinze ou vingt kilomètres de la ville, et sur les bords de laquelle ils étaient à peu près surs, disait-il, de trouver un ours, sinon plusieurs, parce que, à un endroit qu’il connaissait, l’eau n’était pas gelée, et que, suivant toute apparence, les ours y venaient chercher du poisson. Pourquoi cette partie de la rivière n’était-elle pas- gelée comme le reste? A cette question le guide répondit qu’un peu plus haut il y avait des sources thermales, phénomène assez fréquent dans la péninsule du Kamschatka, dont le produit se perdait dans la rivière vers laquelle ils se dirigeaient, et qu’à partir de cet endroit, sur un parcours de plusieurs centaines de mètres, l’eau ne gelait jamais, meme pendant les plus rudes hivers. Plus bas, quand l'eau s’est refroidie, cette rivière gèle comme les autres, ce que nos chasseurs savaient à merveille, car c’était près de son embouchure qu’ils avaient débarqué, et en ce moment encore, c’était sur son lit, couvert d’une épaisse couche de glace, que glissaient leurs traîneaux.

Après qu’ils eurent fait de la sorte cinq ou six kilomètres, au fond d’un vallon étroit, entre deux chaînes de collines escarpées, le guide les avertit qu’ils approchaient de l’endroit où la glace devait cesser. Sur ce point la vallée était barrée par un banc de rochers à travers lequel l’eau s’était, avec le temps, ouvert un passage ;■ mais l’obstacle était néanmoins encore suffisant pour qu’au-dessus de cette chaussée naturelle il se fût formé une sorte de lac de deux hectares environ de superficie.

Les traîneaux ne devaient pas aller plus loin. On laissa les chiens au pied de la chaussée, en leur faisant signe de rester en place, ce qu’ils comprirent à merveille, et les chasseurs, tenant leurs fusils prêts, se mi rent en devoir de gravir le rocher.

Il n’y avait d’autres moyens de s’abriter que ceux que pouvaient offrir les inégalités du terrain : point d’arbres, mais seulement quelques buissons s’élevant à peine à mi-corps, et presque entièrement enfouis dans la neige. Nos chasseurs se glissèrent en rampant jusqu’à ceux qui, de distance en distance, avaient poussé sur le barrage naturel dont nous avons parlé, et regardèrent avec précaution à travers les branches.

Gomme le guide l’avait conjecturé, le lac n’était pas gelé. Il y avait bien un peu de neige à la surface, mais l’eau n’était pas prise, et la rivière qui s’y jetait du côté opposé ne charriait pas de glaçons.

Le guide avait aussi prédit hypothétiquement, qu’ils pourraient, en cet endroit, rencontrer- un ours et peutêtre plusieurs. Mais le brave homme n’avait assurément pas songé qu’il pût y en avoir une douzaine , et 1 pourtant c’étaient bien douze ours, pas un de moins, qu’à leur grande surprise ils aperçurent sur les bords du lac.

Oui, douze ours! dans un espace d’environ cinq cents mètres. Il était facile de les compter, et sans leurs attitudes, auxquelles il était aisé de les reconnaître, on aurait pu les prendre pour un troupeau de vaches brunes ou pour des bœufs. Quelques-uns se tenaient sur leurs cuisses, comme des écureuils gigantesques. On en voyait aussi dans l’eau, le corps à demi submergé; deux ou trois dont on n’apercevait que la tête et le dos, suivaient le poisson à la nage ; d’autres enfin rôdaient tranquillement sur la rive ou dans la prairie qui s’étendait des deux côtés du lac.

Nos chasseurs d’ours ne s’étaient jamais trouvés à pareille fête, et le Kamschatka est probablement le seul pays où l’on puisse voir à la fois tant de ces animaux réunis. Mais là, ce spectacle n’a rien d’extraordinaire, et souvent on y a vu non pas douze, mais vingt ours en une seule troupe, dans la saison où, sortant de leurs retraites d’hiver, et descendant des montagnes, la faim les conduit au bord des lacs et des rivières.

La vue de tant d’ours ne laissa pas de les embarrasser un peu, et ils ne surent trop d’abord que résoudre. Heureusement ils étaient cachés par les buissons et se trouvaiént contre le vent. Sans cela, les ours, qui ont l’odorat très-fin, auraient eu bientôt découvert leur présence. Mais bien que plusieurs fussent près du rocher où se tenait l'ennemi, pas un n’avait l’air de s’en douter. Ils étaient trop occupés de leur pêche et de leur repas, pour être bien attentifs à ce qui se passait autour d’eux. Tous semblaient affamés. Leur corps efflanqué, leur poil hérissé et leurs membres amaigris attestaient un long jeûne, et les faisaient ressembler d’autant plus à des vaches, mais à des vaches à demi mortes de faim.

Une chasse en traîneau.

Que faire? Le cas était véritablement, embarrassant.

Le Kurilski était d’avis de s’en aller et de laisser les ours tranquilles. Il y avait, dit-il, grand péril à les déranger, étant eü si grand nombre et dans la disposition où ils semblaient être. Il savait que souvent, en pareil cas, des ours avaient attaqué plusieurs hommes réunis et leur avaient donné la chasse, ce qui pourrait bien leur arriver à eux-mêmes, s’ils s’y exposaient.

Sans refuser complètement de croire à ses récits, nos trois Russes se défiaient cependant de l’esprit peureux de leur guide, qu’ils savaientêtre d’une race timide. Il leur en coûtait aussi de renoncer à une si belle occasion, sans avoir rien fait pour en tirer parti. Ils penchaient donc pour tenter l’aventure.

Plusieurs ours étaient là, tout près, à leur portée. Était-il possible de s’en aller sans avoir seulement tiré un coup de fusil? S’ils la négligeaient, l’occasion ne se présenterait peut-être pas de si tôt, et le séjour de Pétropaulowski, même dans l’isba du gouverneur, qui n’était qu’un sergent de Cosaques, n’ayant pour tout

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logement qu’une assez pauvre cabane, n’offrait pas assez d’agréments pour leur donner le désir d’v faire Une longue station. Il y avait plusieurs mois d’ailleurs qu'ils parcouraient des pays couverts de neige, et il leur tardait d’arriver à ces lies des tropiques, lieux pleins de charme et de séductions, qui devaient être leur prochain relais dans leur grand voyage autour du monde. Toutes ces considérations les déterminèrent à tenter l’aventure.

Le Kurilski, les voyant décidés, consentit à être de la partie, et quatre coups de fusil partirent à la fois du milieu des buissons.

Deux ours étaient tombés et se débattaient sur la neige. Mais aussitôt que la fumée se fut dissipée, nos chasseurs purent voir les dix autres venir à eux de tous côtés. Leurs cris féroces et la rapidité de leur course montraient assez clairement leurs intentions : ils venaient les attaquer.

Il n’y avait plus qu’un parti à prendre, c’était de battre en retraite. Mais où fuir? Il n’y avait point d’arbres dans les environs ; et, lors même qu’il y en aurait eu, il n’eût pas été sûr d’y chercher un refuge, pas plus que parmi les roches escarpées qui, au-dessous du lac, s’élevaient des deux côtés de la rivière. Grimper aux uns, escalader les autres n’aurait été qu’un jeu pour les ours.

Les Russes commencèrent à regretter leur témérité et ne savaient que faire. Le Kurilski s’était attendu à ce qui arrivait et avait son idée toute prête. Il se précipita au bas de la chaussée et courut à son traîneau, criant à ses compagnons de l’imiter,, car c’était leur seul moyen de salut.

Son conseil fut immédiatement suivi. Chacun s’élança vers son traîneau, s’assit sur le siège du petit

véhicule en forme de croissant, saisit les guides et lança son attelage sur la route.

Si les chiens n’avaient pas été bien dressés, ou si les hommes eussent été moins habiles à conduire un traîneau, ils auraient couru le plus grand danger. Il n’y avait pas une seconde à perdre. Déjà les ours descendaient au galop la pente du talus où les chasseurs s’étaient embusqués, et quand le dernier traîneau partit, — c’était celui de Pouchskin, — l’animal qui se trouvait en tête de la troupe n’en était pas à plus de six pas.

Ce fut alors une lutte de vitesse entre les ours et les chiens, car ceux-ci savaient qu’il n’y avait pas moins de danger pour eux que pour leurs maîtres, et il n’était besoin ni de la voix ni de Yoschtol pour les exciter. Ils couraient sur la glace avec toute l’agilité dont les a doués la nature. Longtemps les ours, quoique plus lourds, suivirent d’assez près les fugitifs; mais ils finirent par perdre du terrain, et voyant que l’ennemi leur échappait, ils renoncèrent, l’un après l’autre, à la poursuite, et retournèrent vers le lac, mais lentement et avec un regret manifeste.

Juste en ce moment critique un accident arriva à Pouchskin, ou plutôt Pouchskin commit une bévue qui, cinq minutes plus tôt, aurait pu lui coûter la vie. L’ex-grenadier eut la malheureuse idée de laisser tomber la pointe de fer de son oschlol sur la neige, en avant du traîneau : c’est le moyen qu’on emploie au Kamschatka pour faire arrêter tout l’attelage; et dociles malgré le péril, les cinq animaux que conduisait le vieux soldat firent balte tout à coup. Heureusement lés ours avaient déjà rebroussé chemin, et Pouchskin eut le temps de remettre ses coursiers au galop avant qu’ils se fussent aperçus de sa mésaventure.

Quand ils eurent mis ainsi un bon kilomètre entre eux et leurs ennemis, nos chasseurs firent une pause pour laisser leurs chiens reprendre haleine; puis ils retournèrent à l’ostrog, sans éprouver la moindre envie de courir après les ours.

Ils n’avaient cependant pas l’intention d’abandonner complètement le produit de cette chasse. Us allèrent à la ville pour demander du secours, et aussitôt qu’on sut ce qui leur était arrivé, tous les hommes de la colonie, Cosaques, Kurilskis et sangs-mèlés, se réunirent armés jusqu’aux dents pour une grande battue, et se dirigèrent avec eux vers le lac, le gouverneur en tête. i

Les ours étaient encore au même endroit ; — les vivants et les morts, car on eut alors la preuve que deux étaient tombés sous les balles des chasseurs. — On dirigea sur les autres une fusillade générale qui les mit complètement en déroute et en tua cinq. Plusieurs furent, en outre, poursuivis et tués dans leurs repaires. Pendant toute la semaine suivante on mangea bien peu de poissons à Pétropaulowski, dont la population n’avait pas vu, depuis bien longtemps, un pareil carnaval.

Nos jeunes Russes eurent naturellement leur part dans les trophées de cette victoire. Ils choisirent la peau de l’un des ours qu’ils avaient tués eux-mêmes, et la laissèrent au gouverneur pour être envoyée par Okhotsk et Yakoutsk à Saint-Pétersbourg. Quelques jours plus tard, le bâtiment de la compagnie du commerce des fourrures, qui les avait amenés,, les portait à Canton, où ils trouvèrent aisément un navire chinois qui les conduisit à la grande île de Bornéo.

L'ours de Bornéo.

Il y a, sur différents points de l’île de Bornéo, des colonies de Chinois dont la principale occupation est l’exploitation des mines d’or et d’antimoine. Ces établissements, ainsi que beaucoup d’autres, situés dans les îles voisines sont sous la protection et direction d’une grande compagnie marchande, appelée Kung-Li, et ressemblant beaucoup à la compagnie anglaise des Indes orientales. Pour Bornéo , le siège principal de cette grande association commerciale est le port et la rivière de Sambas, sur la côte occidentale. Il y a également à Sambas une factorerie appartenant à une compagnie hollandaise des Indes orientales, qui a, en outre, dans l’île, deux autres comptoirs. Il n’existe à Bornéo aucun autre établissement européen , si on en excepte une agence britannique peu ancienne, dans la petite île de Labouan, et l’espèce de colonie formée à Sarawak par un aventurier anglais, qui se donne le titre de « rajah Brooke. »

Ce rajah, de fraîche date, fonde ses prétentions à ce titre et à la possession du territoire de Sarawak, sur une concession, du sultan de Bornéo, qui aurait

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été la récompense des services par lui rendus à ce prince, en l’aidant à se défaire des pirates dayaks qui infestaient le pays. C'est ainsi du moins que la chose a été jusqu’ici présentée en Angleterre; mais un examen plus attentif de toute cette affaire semble devoir modifier singulièrement l’opinion sur ce point; et il paraît qu’au lieu de concourir à la supression de la piraterie dans les eaux de Bornéo, le premier acte du philanthrope gentleman a été d’aider le sultan malais à réduire en esclavage plusieurs tribus de Dayaks inoffensifs et de les forcer à travailler, sans salaire, dans les mines d’antimoine. Telle est, suivant toute apparence, la nature des services qui ont été payés par la concession du territoire de Saruwak. Loin de combattre les pirates, le nouveau rajah s’est fait leur complice en s’alliant au sultan, leur patron et leur protecteur.

Quoique les Européens soient établis, depuis des siècles, dans les îles de l’archipel Indien et y soient à peu près tout-puissants, nous connaissons fort peu la grande île de Bornéo. Les côtes seules ont été décrites et encore bien imparfaitement. Les Hollandais ont fait une ou deux expéditions dans l'intérieur, mais ce n’est pas à ces marchands qu’il faut demander d’accroître la somme de nos connaissances. Pendant deux siècles, ils n’ont usé de leur influence en Orient que pour fomenter des discordes partout où il a été possible, et pour détruire jusqu’à la dernière étincelle de liberté ou de dignité chez les races qui ont eu le malheur d’être en contact avec eux.

Le fait est que Bornéo n’est aujourd’hui guère mieux connu qu’il y a cent ans, et cependant où trouver un plus beau sujet d’étude que cette île magnifique, qui attend encore une monographie, comme celle que

Marsden a consacrée à Sumatra, Tennant à Geylan, et sir Stramford Rafiles à Java?

Partout la vie tropicale s’y présente dans son plus splendide développement. La faune et la flore de ce pays sont si riches qu’on pourrait le comparer à un grand jardin zoologique et botanique, et, sur toute la surface du globe, il n’y a pas un autre coin de terre où le naturaliste puisse espérer de recueillir, pour prix de ses peines, une moisson aussi abondante et aussi variée.

Nos jeunes voyageurs furent remplis d’admiration à la vue des merveilles de cette nature tropicale. La végétation égalait tout ce qu’ils avaient vu de plus grand et de plus beau sur les bords du fleuve des Amazones, et la faune,- surtout en quadrupèdes et en quadrumanes, était beaucoup plus riche.

Il est à peine besoin de dire que, parmi les premiers, un surtout attirait leur attention : c’était l’ours de Bornéo, le plus bel animal, sans comparaison, de la famille des ours. Il en est aussi le plus petit; il n’atteint pas même la taille de son voisin l’onrs malais, auquel il ressemble du reste beaucoup. Sa fourure est d’un noir de jais; il a le museau d’un jaune orange, et, sur la poitrine, un disque orange plus foncé, ayant quelque ressemblance avec la figure d’un cœur. Son poil est serré et uni sur tout le corps : ce qui est aussi un des signes caractéristiques. de l’ours noir de l’Amérique du Nord et des deux espèces de l’Amérique du Sud, et le fait ressembler à son cousin le Malais, qui habite les îles voisines de Sumatra et de Java. On le confond même souvent avec ce dernier, mais c’est là une erreur. Non-seulement l’ours de Bornéo est plus petit, mais la marque de couleur orange foncé qu’il a sur la poitrine le distingue d’une façon suffisante et

permanente. L’ours malais a aussi une tache sur la poitrine, mais elle est en forme de demi-lune et de couleur blanchâtre; son museau est d’un blanc fauve et non pas jaune, et il est loin d’être aussi beau que l’ours de Bornéo.

Celui-ci forme donc, dans la grande famille des ours, une espèce distincte, aussi bien que l’ours brun d’Europe, l’ours noir de l’Amérique du Nord, et ceux des Cordillères, dont ses habitudes le rapprochent d’ailleurs beaucoup, car il est, comme eux, frugivore et a un goût prononcé pour les douceurs. Il aime surtout le miel, ce dont nos chasseurs eurent bientôt la preuve.

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Le grand tapang.

A leur arrivée à Sambas, ils avaient, suivant leur coutume, fait choix d’un guide pour les diriger dans leurs excursions. C’était un Dayak, appartenant à la classe des chasseurs d’abeilles, et qui, par la nature même de sa profession, se trouvait presque aussi souvent en contact avec les ours qu’avec les mouches à miel. Ils résolurent d’explorer d’abord, non loin de la ville, une chaîne de collines boisées, où l’ours de Bornéo se trouve en grand nombre et où l’on en rencontre presque en tout temps.

En traversant les bois situés sur leur route, ils remarquèrent une espèce d’arbre qui, au milieu de tant d’espèces nouvelles et singulières, attira particulièrement leur attention. Ces arbres ne croissent que de loin en loin ; on en voit quelquefois deux ou trois au même endroit, mais plus généralement ils s’élèvent isolés au milieu des autres espèces, qu’ils dépassent de leurs cimes gigantesques. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que, de leur tronc entièrement nu, il ne se détache aucune branche que lorsqu’ils ont atteint une hauteur de quinze mètres environ au-dessus du niveau

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onduleux et mouvant du bois où ils régnent. On ne les voit pas d’en bas, mais seulement lorsque, de quelque éminence, on domine le pays, et alors on dirait une forêt au-dessus d’une autre forêt. Ce phénomène semblait, à nos voyageurs, d’autant plus extraordinaire que la forêt inférieure était composée d’arbres ayant, pour la plupait, de vingt à trente mètres.

Ceux qui avaient tout d’abord excité si vivement leur admiration étaient minces relativement à leur hauteur,' ce qui les faisait paraître encore plus grands. Nous avons dit qu’ils n’avaient de branches qu’à trente- cinq ou quarante mètres du sol. A partir de là, ils en ont beaucoup et de grosses qui, symétriquement disposées autour du tronc, couvertes de petites feuilles et s’écartant fort peu, forment à l’arbre une belle tête arrondie.

L’écorce en est blanche ; en la piquant avec un couteau, nos chasseurs reconnurent qu’elle était tendre et laiteuse. Le bois même est, jusqu’à une certaine profondeur, si spongieux qu’une lame ordinaire y pénètre presque aussi facilement que dans une tige de chou.

Plus avant il acquiert une certaine dureté, et si nos explorateurs avaient pu pénétrer jusqu’au cœur de l’arbre, ils l’auraient trouvé tout à fait dur et de couleur chocolat foncé. Exposé à l’air, ce bois devient aussi noir que l’ébène; les Dayaks et les Malais s’en servent pour en faire des bracelets et d’autres bijoux,

Interrogé sur le nom de cet arbre, le guide répondit qu’on l’appelait tapang. Ce nom était inconnu de nos jeunes Russes et ne leur disait pas à quelle espèce appartenait ce géant des forêts tropicales. Mais bientôt Alexis, en passant sous un de ces tapangs, vit à terre des fleurs qui en étaient to.mbées, et en ayant examiné

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une, il déclara que c’était une espèce de figuier (ficus), genre très-commun dans les îles de l’archipel Indien.

Si nos voyageurs avaient été surpris à la vue de ce bel arbre, leur étonnement ne tarda pas à s’accroître encore. En s’approchant de l’un des tapangs, ils furent frappés de l’aspect que représentait un des côtés de la tige, depuis le sol jusqu’aux branches. On eût dit une longue échelle grimpant le long du tronc et dont l’un des supports se confondait avec l'écorce même de l’arbre. Quand ils eurent fait quelques pas de plus, tout leur fut expliqué. C’est bien une échelle qu’ils avaient vue, mais d’une construction toute particulière, et qu’il eût été impossible de détacher du tapang autrement que par morceaux. Elle se composait de chevilles de bambou, plantées dans le tronc de l’ârbre à distance d’environ 60 centimètres l’une de l’autre. Ces chevilles avaient à peu près 30 centimètres de longueur et étaient solidement maintenues par une tige de même bois à laquelle elles étaient attachées par le bout avec des joncs. Cette échelle, comme nous venons de le dire, s’élevait du pied de l’arbre jusqu’aux branches.

Il était évident qu’elle avait été faite pour monter à la cime du tapang ; mais dans quel but? Personne ne pouvait mieux les éclairer à cet égard que leur guide, car c’était lui-même qui l’avait construite. Établir de pareilles échelles et y monter était une des parties essentielles de sa profession de chasseur d’abeilles. Voici l’explication qu’il donna à ses compagnons. Une grosse mouche ressemblant à une guêpe et que l’on nomme lanyeli , fait son nid à la cime des tapangs. Ce nid consiste en une certaine quantité de cire d\in jaune pâle, que les mouches déposent sous les grosses branches, de façon qu’elles soient à l’abri de la pluie.

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L échelle de bambou est faite pour arriver à ces nids, et le but de cette ascension est moins de s’emparer du miel que de prendre la cire qui le contient. Le lanyeh paraît être plutôt de la famille des guêpes que de celle des abeilles, et ne produit qu’une très -petite quantité de miel de qualité inférieure ; mais la cire de son nid e st un article précieux et chaque ruche peut en donner pour une valeur de plusieurs dollars (pièces de cinq francs).

C’est là un argent bien durement et bien péniblement gagné, et l’on ne comprend guère comment le pauvre Dayak peut choisir une semblable profession, lorsque tout autre travail lui donnerait avec moins de fatigue, et surtout avec moins de douleur, les mêmes moyens d’existence.

Il ne parvient jamais, en effet, à enlever le nid d’un lanyeh sans être grièvement piqué par ces insectes; mais, bien que leurs piqûres soient aussi douloureuses que celles de la guêpe commune, l’habitude semble y avoir rendu le Dayak presque insensible. Il monte sans crainte à la fragile échelle, portant une torche allumée dans une main et un panier de jonc sur le dos. Au moyen de la torche, il chasse les mouches de leur domicile aérien, et, à mesure qu’il détache les rayons de cire de miel, il les place dans son panier.

Pendant ce temps, les insectes furieux bourdonnent à ses oreilles et lui font, au visage, à la gorge et aux bras, qu’il a toujours nus, de nombreuses blessures ; mais il n’y prend pas garde, et, sa besogne achevée, il descend, la tête enflée et souvent deux fois plus grosse qu’auparavant.

Triste profession que celle d’un chasseur d’abeilles de Bornéo I

Le bruang. .

En continuant leur route, nos voyageurs remarquèrent plusieurs autres tapangs avec des échelles, et au pied d’un de ces arbres, le plus grand qu’ils eussent encore vu,' leur guide s’arrêta.

Après avoir jeté à terre son kris et une hache qu’il avait apportée, il se mit à monter sur l’arbre. Dans quel but? Il ne s’agissait évidemment ni de cire ni de miel. Le Dayak, comme il l’expliqua lui-même, voulait tout simplement avoir une vue de la forêt, et pour cela il n’y avait d’autre moyen que de monter sur un tapang.

Il était impossible de voir sans effroi cet homme s’élever à une telle hauteur en se confiant à un support aussi faible et aussi incertain. Cette vue rappelait aux trois Russes le spectacle dont ils avaient été témoins à la Palombière, dans les Pyrénées.

Le Dayak arriva bientôt au sommet de l’échelle et s’y tint une dizaine de minutes, tournant les yeux et paraissant examiner la forêt de tous côtés. Enfin sa tête devint immobile et son regard parut se fixer dans une direction particulière. Il était trop haut pour

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qu’on put juger de l’expression de sa figure, niais son attitude semblait indiquer qu'il avait fait quelque découverte.

Bientôt après il descendit et ne dit que ces mots: « Un bruang , je l’ai vu! »

Les chasseurs savaient que bruang est le nom malais de l’ours, et la ressemblance de ce mot avec le sobriquet de Bruin leur avait déjà donné l’idée que ce dernier pouvait venir de l’Orient. Mais ce n'était pas le moment de se livrer à l’examen d’une question d’étymologie. En mettant pied à terre, le guide prit sa course et leur dit de le suivre.

Après quelques minutes de marche rapide à travers le bois, le Davak commença à s’avancer avec plus de précaution, examinant attentivement le tronc de chacun des tapangs.

Il s’arrêta tout à coup devant l’un de ces arbres et leva les yeux en haut. Nos chasseurs, qui le suivaient, remarquèrent sur l'écorce des égratignures provenant, suivant tout apparence, des griffes de quelque animal. Ils n’eurent pas plus tôt fait cette observation, que l’animal lui-même apparut à leurs regards.

Tout en haut, à la cime du tapang, c’est-à-dire à l’endroit où les premières branches partent du tronc, on pouvait apercevoir un corps noir. A une telle distance, il ne paraissait pas plus gros qu'un écureuil : mais ce n’en était pas moins un ours de Bornéo, un véritable bruang. Près de son museau, une masse blanchâtre semblait pendre aux branches. C’était une ruche, et un léger nuage que l’on voyait au-dessus devait être l’essaim des mouches engagées sans doute dans une lutte désespérée contre leur voleur.

L’ours lui-même était trop occupé de son régal pour regarder en bas, et, pendant quelques minutes, nos

chasseurs purent le contempler à leur aise, mais sans faire un mouvement.

Satisfaits de leur examen, ils së préparaient à tirer, lorsqu’ils en furent empêchés par le Dayak, qui leur fit signe de se tenir tranquilles et de le suivre un peu à l’écart. Quand ils furent hors de la vue de l’ours, il leur fit remarquer, ce qui était assez vrai, qu’à une pareille hauteur ils pouvaient manquer l’animal, et que, lors même qu’ils l’atteindraient, il était peu probable qu’une ballelefît tombera moins qu’elle n’atteignît quelque partie vitale. Dans l’un ou l’autre cas, l’ours monterait plus haut, et protégé par les feuilles et les branches, il pourrait les braver. Il y resterait ensuite jusqu’à ce que lafaira le forçât de descendre; et comme il était justement en train de prendre son repas, il pourrait, suivant |toute apparence, y prolonger son séjour assez longtemps pour lasser leur patience.

On aurait, il est vrai, la ressource d’abattre l’arbre. Ils avaient une hache, et comme le bois était tendre, ils en viendraient aisément à bout; mais le Dayak leur fit observer qu’en pareil cas le bruang trouve presque toujours le moyen d’échapper. Le tapang tombe rarement à terre; il s’arrête sur la cime des bois qui l’entourent, et comme l’ours de Bornéo grimpe aux arbres et s’y tient comme un singe, il ne tombe pas davantage; il saute de branche en branche, se cache au plus épais du feuillage et ne se laisse glisser à terre que lorsque sa fuite est à peu près assurée.

L’avis du guide était donc d’attendre sans bruit, cachés derrière les arbres , que l’ours eût fini son repas et qu’il fût disposé à descendre. Il le ferait alors à reculons, et, s’ils agissaient avec prudence, ils pourraient le tirer presque à bout portant.

Toutes ces précautions, toutes ces lenteurs n’allaient

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guère à l'impatience d'Ivan; mais, entraîné plus encore que convaincu par l’opinion de son frère, il finit par se rendre.

Tous trois se placèrent alors derrière trois arbres qui formaient une sorte de triangle dont le tapang occupait à peu près le centre, et le guide, qui n’avait pas de fusil, se tint près de l’arbre son kris à la main, et prêt à donner à l’ours le coup de grâce, dans le cas où serait que blessé.

Il n’y avait d’ailleurs aucun péril pour les chasseurs. Le petit ours de Bornéo n’est dangereux que pour les abeilles, les fourmis blanches ou autres insectes qu'il ramasse avec sa langue. Il égratigne et mord cependant quand on l’approche de trop près ; mais, en somme, il n’est pas plus à redouter qu’un daim timide.

Les choses se passèrent exactement comme le Dayak l’avait annoncé. L’ours, ayant fini son repas, descendit à reculons et serait sans doute arrivé ainsi jusqu'à terre; mais, avant qu’il fût à moitié chemin, Ivan, ne pouvant plus contenir son impatience , lui envoya un coup de fusil dont le bruit fit retentir auloinles échos de la forêt. Il avait tiré à balle et manqué son but. Il voulut recourir à sa charge de petit plomb et fit feu une seconde fois, mais tout aussi inutilement.

L’unique effet de ces coups répétés fut d’effrayer le bruang; au premier, il commença à remonter, ce qu’il faisait presque aussi lestement qu’un chat, et pendant un instant il y eut toute apparence qu’il échapperait. Mais Alexis, qui avait surveillé les mouvements de son frère, se tenait prêt, et l’ours ayant fait une pause sur les premières branches, il tira à son tour, visant à la tête.

La balle dut aller à son adresse, car l’animal, au lieu de monter plus haut, resta suspendu à la branche

qu’il avait déjà saisie et à laquelle il paraissait ne se tenir qu’avec peine.

En ce moment le coup de fusil de Pouchskin retentit dans les bois comme un coup de canon, et soudain l’ours, lâchant la branche qui le soutenait, tomba comme une masse au milieu des chasseurs. Il ne s’en fallut guère que de quelques centimètres que ce ne fût sur les épaules de Pouschskin. Heureusement, si minime quelle fût, la distance suffisait pour le salut du vieux grenadier.

Si le corps de l’animal était tombé sur lui d’une telle hauteur, il aurait été assommé et sa mort eût été aussi prompte que celle de l’ours lui-même. Aussi, en voyant le danger auquel il venait d’échapper, le pauvre Pouschskin ne put-il maîtriser son émotion, et fit-il un moment assez triste mine, mais il ne tarda pas à se remettre et à reprendre sa bonne humeur.

Lo mangeur de chou.

Nos voyageurs, croyant leur tâche finie à Bornéo, se préparaient à passer dans l’île de Sumatra, où vit, aussi bien qu’à Java et dans la presqu’île de Malacca, l’ours connu sous le nom à'ursus malayanus ; mais avant leur départ de Sambas, on les assura que cette espèce habite également l’ile où ils se trouvaient.

On la rencontre plus rarement que la variété à poitrine orange; mais les indigènes, qui sont généralement de meilleurs guides que les anatomistes, quand il s’agit de classifications et d’espèces, leur affirmaient que les deux variétés existent dans leur île, et le Dayak, dont nos chasseurs s’étaient, assuré les services par la récompense libérale qu’il avait déjà reçue, leur promit que, s’ils voulaient le suivie jusqu’à un endroit qu’il connaissait bien, il leur ferait voir un bruang de la grande espèce. Dans la description qu’en fit cet homme, Alexis reconnut facilement ïursus malayanus ; celui qu’ils venaient de tuer était ïursus euryspilus.

S’il leur était resté le moindre doute à cet égard, ils auraient été convaincus par le spectacle dont ils furent témoins dans les rues de Sambas. Des jongleurs am-

bulants y montraient en effet des ours des deux espèces, qui s’apprivoisent et se dressent facilement, et c’était bien dans les forêts de Bornéo que, suivant leur dire, ils avaient pris « le grand bruang. »

Puisqu’on pouvait le trouver où ils étaient, pourquoi aller le cherchera Sumatra? Nos jeunes gens avaient encore sans cela bien assez de chemin à faire, et ils commençaient à se fatiguer. Il était naturel, d’ailleurs, qu’après une si longue absence, après avoir enduré tant de fatigues et couru tant de dangers, il leur tardât de se retrouver chez eux et de jouir de tous les agréments de la vie confortable, dans leur beau palais des bords de la Néva. Ils résolurent donc de suivre leur guide dans cette nouvel’e expédition.

Ils marchèrent toute une journée et arrivèrent, vers le soir, à l’endroit où le Dayak espérait rencontrer les grands bruangs. Ils ne pouvaient se mettre en chasse que le lendemain matin. Ils firent halte et formèrent leur camp. En moins d’une heure, le guide eut construit une hutte de bambous qu’il couvrit de feuilles de musacées sauvages 1 .

Ils se trouvaient au milieu d’un magnifique bois ou plutôt d’une forêt de palmiers, de l’espèce appelée nibon par les indigènes, et qui est une variété du genre areng ou arenga. Le nibon appartient à la famille des palmiers à cliou, c’est-à-dire que les habitants dupays en mangent les jeunes feuilles comme les Européens mangent le chou. Ces feuilles sont d’une blancheur exquise et ont un goût de noisette; les amateurs les mettent bien au-dessus des feuilles du cocotier et même du palmier-chou des Indes occidentales ( arcca oleracea '

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