‹ Bruin ou Les chasseurs d'ours par le Capitaine MayneReidChapitre 11 sur 13 · Bananiers dont la feuille est très-grande · texte numérisé non relu

Bananiers dont la feuille est très-grande

C Note du traducteur.)

BUU1N

Les habitants de Bornéo et des autres îles de l’archipel Indien emploient le nibon à un grand nombre d'usages. Sa tige ronde sert à faire des solives pour leurs maisons. Fendue en lattes, on en fait des planchers. De la spathe ou enveloppe qui contient ses fleurs, on extrait un jus sucré avec lequel on fait du sucre, — ce qui lui a fait donner le nom d "arenga saccharifera, — et qui par la fermentation se change en liqueur enivrante. Le tronc contient du sagou en abondance. Enfin, avec les nervures des feuilles, ils fabriquent des plumes pour écrire et des flèches pour leurs fusils à vent.

La vue du bel arbre intéressa vivement Alexis; mais il était trop tard pour qu’il pût l’examiner à loisir. La demi-heure de jour qui leur restait fut employée à la construction de la hutte, pour laquelle chacun donna un coup de main au Dayak.

Le lendemain matin de bonne heure, Alexis, toujours tourmenté de la même curiosité au sujet du nibon, résolut de faire un tour dans la forêt, espérant y trouver un de ces arbres en fleurs : son frère, Pouchskin et le Dayak restèrent à la hutte pour préparer le déjeuner.

Il s’enfonça assez avant dans le bois, sans rencontrer ce qu’il cherchait. Mais comme il marchait ainsi au hasard, interrogeant du regard le feuillage des palmiers, il en aperçut un dont la .tige éprouvait un mouvement de va-et-vient très-prononcé. Il s’arrêta pour écouter et entendit une sorte de déchirement, comme si quelqu’un dépouillait certains arbres de leurs feuilles, et particulièrement éelui dont le balancement l’avait déjà frappé. Mais il n’en voyait que le tronc, et la cause du bruit, comme celle de ce mouvement inusité, semblait être à la cime, au milieu des feuilles.

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Alexis regretta de ne pas avoir son fusil. Non qu’il eût peur : car au sommet d’un palmier il ne pouvait y avoir ni un éléphant ni un rhinocéros, et ce sont les seuls quadrupèdes qui soient à redouter dans une forêt de Bornéo, puisque le tigre royal, bien qu’assez commun à Java et à Sumatra, ne se trouve pas dans cette île privilégiée.

Ce n’était donc pas la peur qui faisait regretter à notre jeune Russe de n’avoir en ce moment d’autre arme que son couteau, mais la pensée qu’il pouvait perdre ainsi l’occasion de tirer sur une bête d’une espèce rare et qui devait être de belle taille, à en juger par les mouvements de l’arbre : car le poids d’un écureuil ou de tout autre petit animal n’aurait pas suffi pour imprimer au palmier un balancement aussi fort.

Il n’est pas besoin de dire combien les regrets du jeune chasseur augmentèrent quand, arrivé sous l’arbre et regardant en l’air, il aperçut, parmi les branches, un ours, le véritable ursus malayanus. C’était bien lui : son corps noir, son museau jaunâtre et la demilune blanche sur sa poitrine. 11 était en train de se régaler de feuilles d’areng et les miettes de son repas jonchaient le sol au pied de l’arbre.

Alexis se souvint alors que c’était là une habitude bien connue de l’ours malais, dont l’aliment favori est le chou du palmier; et qui souvent s’attaque aux plantations de cocotiers , où il détruit des centaines d’arbres avant qu’on puisse le découvrir et le tuer. Cette forêt d’arengs , lui fournissant autant de choux qu'il en pouvait désirer, était bien l’endroit où on devait le rencontrer, et Alexis comprit alors pourquoi le Dayak les y avait conduits.

Il savait, en outre, que cette espèce est plus rare que l’autre, au moins dans l’île où ils se trouvaient,

et il n’en était que plus contrarié de n’avoir pas son fusii. Attaquer l’animal avec son couteau eût été aussi absurde que dangereux : car l’ours malais est un adversaire plus redoutable que celui de Bornéo. Mais quand même Alexis en aurait eu l’envie, il ne pouvait engager la lutte, dans Ces conditions, qu’en montant sur le palmier, et c’eût été dépasser les bornes de la témérité.

Le bruang avait depuis longtemps aperçu son ennemi au pied de l’arbre. Il avait en conséquence interrompu son repas, et, poussant des cris plaintifs, s’était placé dans une attitude de défense. La position qu’il avait prise indiquait d’ailleurs clairement qu’il n’avait aucune envie de descendre tant que le chasseur serait là. Alexis donna plusieurs coups de bâton sur l’arbre et fit quelques autres démonstrations pour l’effrayer, mais sans le moindre succès.

Sa première pensée fut de chercher à se faire entendre de ses compagnons. S’il y réussissait, ils viendraient à lui avec leurs fusils. C’était le plan le plus simple, le meilleur, et Alexis se hâta de le mettre à exécution en criant de toutes ses forces. Il appela pendant dix minutes et attendit à peu près aussi longtemps, mais sans obtenir de réponse, et personne ne vint.

Que faire? Aller les chercher, c’était donner à l’ours le temps de descendre et de se sauver. Il leur échapperait alors bien certainement , car il n’était pas vraisemblable qu’ils pussent retrouver sa piste à travers les bois. D’un autre côté, Alexis ne pouvait rester et attendre, probablement en vain, que l’ours voulût bien descendre, cas auquel il n’était pas même encore sûr qu'il réussit à le tuer ou à s’en rendre maître.

Au milieu de ces réflexions une idée heureuse lui

Il était en train de .se régaler de feuilles d’areng. (Page 299.)

vint à l’esprit. Il recula de deux pas et se cacha derrière les larges feuilles d’un bananier sauvage, où l’animal ne pouvait l’apercevoir. Comme la matinée était fraîche, il avait son manteau. Il l’ôta et l’ajusta de son mieux autour du bâton avec lequel il avait frappé l’arbre, et qu’à l’aide de son couteau il tailla en pointe à l’une de ses extrémités. Sur l’autre bout il plaça sa casquette, et fit ainsi une sorte de mannequin ayant à peu près forme humaine.

Ce travail achevé , il s’avança avec précaution, ayant soin de rester lui-même toujours caché par les feuilles du bananier. Le mannequin, au contraire , fut enfoncé en terre de façon que l’ours pût l’apercevoir; puis, confiant dans l’effet de cette ruse digne d’Annibal, Alexis s’esquiva sans faire le moindre bruit. Quand il se sentit assez loin pour que l’animal ne put l’entendre, il pressa le pas et retourna au camp.

S’armer et partir fut, pour ses compagnons et lui, l’affaire d’un instant, et vingt minutes plus tard ils étaient tous quatre au pied du palmier , où ils eurent la satisfaction de voir que la ruse d’Alexis avait complètement réussi.

Le bruang était toujours tapi parmi les feuilles du nibon; mais il n’y resta pas longtemps, car une volée de quatre coups de feu, visant à son poitrail blanc, le fit tomber sans vie auprès de l’arbre.

Le Dayak était mortifié de n’avoir pas, cette fois, découvert lui-même le gibier; mais en apprenant qu’il recevrait néanmoins la récompense promise, il fut bientôt consolé.

Encouragés par cet heureux début, nos héros résolurent de bien employer leur journée, et, après déjeuner , ils continuèrent leur chasse, dont le résultat fut de tuer, non-seulement un autre bruang, mais encoro

un rimau dahan ou tigre moiré (felis macrocelus), le plus bel animal de toute la race féline, dont la peau ne pouvait manquer de figurer avec éclat parmi les trophées réunis dans le muséum du palais Grodonoff.

Cette chasse termina leurs aventures dans l’archipel Oriental, et de Sambas ils gagnèrent directement, par le détroit de Malacca et le golfe du Bengale, la grande ville de Calcutta.

L'ours jongleur ,

Les voilà donc en route pour les hautes montagnes de l’Imaüs , la grande chaîne de l’Himalaya !

Là nos chasseurs comptaient trouver trois espèces d’ours différant entre elles par la taille, l’aspect, certaines habitudes et même par le lieu de leur résidence; car bien que toutes les trois existent dans les monts Himalaya, chacune a sa zone propre qu’elle habite presque exclusivement. Ces trois ours sont : l’ours paresseux ( ursus labiatus ), l’ours du Thibet ( ursus thibetanus ) , et l’ours Isabelle ou l’ours des neiges ( ursus isabellinus ).

Le premier est celui qui a le plus attiré l’attention des écrivains et des voyageurs. Quelques naturalistes de cabinet l’ont, pendant longtemps, classé parmi les bradypes ou paresseux ( bradypus ). D’autres, au lieu de le laisser au genre ursus , auquel il appartient réellement, ont inventé pour lui un genre à part, et on le trouve mentionné , dans quelques catalogues zoologiques, sous le nom de prochilus ( prochilus labiatus). Nous ne saurions admettre cette classification absurde, et nous lui conserverons son vrai nom d 'ursus labiatus.

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Ce nom lui a été donné à cause de la faculté qu il a de pouvoir allonger les lèvres, surtout la lèvre inférieure, pour saisir sa nourriture , faculté qui lui est commune avec le tapir, la girafe et quelques autres animaux. Les épaisses touffes de poils qui lui couvrent le cou et presque tout le corps, ainsi que ses longues griffes en forme de croissant , lui donnent une ressemblance parfaite avec l’animal connu sous le nom de paresseux, et c’est de là sans doute que lui vient son nom vulgaire d’ours paresseux. Les naturalistes français lui ont donné le nom d’ours jongleur, et sa tournure grotesque le fait rechercher en effet par les bateleurs indiens ; mais comme on dresse également à la danse et à divers exercices des ours de plusieurs autres espèces, ce nom n’est pas assez caractéristique , et il faut en revenir à celui d’ours à grosses lèvres (ursus labiatus ).

Cet ours n’est pas tout à fait aussi gros que Y ursus arctos; on en rencontre cependant quelquefois dont la taille approche de celle de ce dernier. Il a le poil plus longqu’aucun autre de ses congénères, et sur le haut du cou cette longueur atteint ou dépasse même trente centimètres. Cette masse de poils est divisée, sur la nuque, par une raie transversale. Ceux de la partie antérieure tombent en avant et jusque sur les yeux de l’animal, ce qui le fait paraître lourd et stupide. L’autre ^st rejetée en arrière et lui forme une épaisse crinière. Quand l’ours est âgé, cette fourrure, très-longue et très-épaisse sur les flancs et autour du cou, pend presque jusqu’à terre et lui donne l’apparence d’une bête sans jambes.

La couleur de l’ours paresseux — nous lui laisserons ici ce nom , pour nous conformer à l’usage le plus ré- • pandu — est généralement noire , avec quelques taches brupes. Sur la poitrine, on remarque une tache blanche triangulaire ; le museau est d’un blanc sal tirant sur le

jaune. Il est d’ailleurs impossible de le confondre aveeau-

cun autre ours noir. Son poil long et mêlé ne ressemble

nullement à la fourrure unie ou relevée en brosse des «

espèces connues sous les noms de malayanus , euryspilus, americanus , omatus et frugilegus.

Mais ce qui le distingue principalement, c’est la faculté qu’il a d’avancer les lèvres jusqu’à plus de sept ou huit centimètres des mâchoires et d’en faire un tube dont la destination est évidemment la succion. Cette particularité et la longueur de sa langue, qu’il a platè, carrée au bout, et qu’il étend pour ainsi dire à volonté, sont d’abord en rapport avec ses habitudes. Ce développement extraordinaire lui a été certainement donné dans le même but qu’aux édentés de la tribu des mangeurs de fourmis , c’est-à-dire pour le mettre à même de laper les termites 1 .

Ses longues griffes recourbées, qui ressemblent beaucoup à celles de plusieurs animaux de la même tribu et surtout du grand tamanoir de l’Amérique du Sud, lui servent à briser l’espèce de ciment dont ces insectes construisent leurs curieuses demeures. Les termites entrent, en effet, pour une part assez importante dans la nourriture de l’ours paresseux; mais il mange aussi des fruits, des végétaux succulents; il est à peine nécessaire d’ajouter qu’il aime passionnément le miel et qu’il pille les ruches.

Malgré le rôle comique que les jongleurs lui apprennent à jouer, il n’est pas rare qu’il fasse aussi parfois un peu de tragédie , surtout quand il est à l’état sauvage. Il n’attaque pas l’homme sans motif, et, si on le laisse tranquille, il passe volontiers son chemin; mais s’il est blessé ou provoqué , il se bat avec autant d’ar-

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