‹ Bruin ou Les chasseurs d'ours par le Capitaine MayneReidChapitre 9 sur 13 · Archipel du grand océan Boréal, appartenant à la Russie · texte numérisé non relu

Archipel du grand océan Boréal, appartenant à la Russie

[Note du traducteur.)

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Bruin prenant un bain .

Nous avons déjà dit que, pour arriver jusqu’au séjour de cette nouvelle espèce d’ours , nos chasseurs avaient à faire un long voyage. Il leur fallait, en effet, gagner le grand lac de l’Esclave, car bien que les Terres nues s’étendent à plusieurs degrés au sud de ce lac, Vursus Richardsonii descend rarement plus bas. En revanche, ils étaient sûrs de le rencontrer sur ses bords , et c’est là qu’ils se dirigèrent.

Le moment était bien choisi. La flottille de bateaux appartenant à la grande compagnie du commerce des fourrures, qui part ordinairement de la factorerie d’York pour Norway-House, sur le lac Winnipeg, d’où une division se dirige vers les stations situées plus au nord, sur le lac Athapescow et sur le fleuve Mackenzie, en traversant le lac de l’Esclave, était précisément sur son départ. L’objet de ce voyage annuel est de distribuer, aux diverses stations, les marchandises et provisions apportées d’Angleterre par les vaisseaux de la compagnie, et de recevoir, en retour, les fourrures amassées pendant l’hiver.

Nos chasseurs prirent donc passage sur la petite esca-

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dre, et après avoir eu leur part des fatigues et des dangers d’une longue traversée, ils atteignirent enfin leur destination, c’est-à-dire le fort Résolution, sur le grand lac de l’Esclave, près de l’embouchure de la rivière du même nom. Ils louèrent le canot d’un des pêcheurs indiens qui habitent, en grand nombre, les bords de cette espèce de mer intérieure, et s’assurèrent également les services du pêcheur, qui naturellement était aussi chasseur. Avec un tel guide, ils pouvaient facilement faire des excursions sur les bords du lac, débarquer où il leur plairait et chercher leurs ours dans les endroits où il y aurait le plus de chance de les rencontrer. Dès leur première excursion, en effet, ils furent mis sur la piste d’un de ces animaux, dont la dépouille ne tarda pas à grossir leur collection.

Ils ramaient doucement le long du rivage; l’eau était aussi calme que celle d’un étang, lorsque, à une grande distance devant eux, l’Indien vit la surface du lac légè* rement, agitée ; il le leur fit remarquer. Ce mouvement ne pouvait être l’effet du vent, car l’air était parfaitement calme, et on ne voyait aucune de ces ondes blanches que la brise forme à la surface de l’eau, mais seulement de petites vagues comme celles que produisent une pierre jetée dans un étang profond ou les mouvements de quelque animal. Les ondulations venaient d’une petite baie que le lac formait en cet endroit. L’Indien, après un examen attentif, déclara qu’il devait y avoir .à un ours, dont les ébats dans l’eau causaient cette agi tation à la surface. Il gagna aussitôt le rivage, engageant ses compagnons à débarquer et à suivre les instructions qu’il allait leur donner. Ils acceptèrent sans hésiter.

Son bateau solidement amarré, l’Indien s’avança dans les terres suivi des chasseurs. Lorsqu’ils eurent fait trois ou quatre cents pas, il prit à gauche et les con-

duisit vers l’anse dont nous avons parlé et qui formait une espèce de fer à cheval. L’un d’eux en fit le tour, et alla prendre position sur le côté opposé ; ce fut Pouchskin. Ivan fut placé en face du vieux soldat, et Alexis au fond de la baie; de sorte qu’ils occupaient les points extrêmes d’un triangle presque équilatéral.

En assignant à chacun son poste, l’Indien leur dit de se glisser parmi les buissons qui les séparaient du lac et de s’y tenir sans bruit jusqu’à ce qu’ils l’entendissent pousser un cri. A ce signal ils devaient apparaître simultanément au bord de la baie. Les choses ainsi disposées, il retourna à son canot

Ces instructions furent suivies à la lettre. Nos trois chasseurs s’avancèrent, chacun de son côté, vers la baie, dans le plus grand silence et avec toutes sortes de précautions. Dès qu’ils en furent assez près pour voir l’eau, ils reconnurent que l’Indien avait dit vrai. Ils étaient en présence d’un ours!

Ils n’aperçurent d’abord que la tête, mais c’était assez pour ne pas s’y tromper.

Comme l’Indien le leur avait dit, l’animal se tenait dans i’eau et nageait sans sortir de la baie ; mais dans quel but? il était difficile de le deviner. A leur grand étonnement, il avait la gueule ouverte, avançant de temps en temps sa longue langue dont il semblait balayer la surface du lac. Par moments aussi sa gueule se fermait et ses énormes mâchoires se choquaient avec un bruit qui s’entendait au loin.

On aurait pu croire qu’il prenait tout simplement un bain froid pour se rafraîchir, car la journée était extrêmement chaude et l’air rempli de moustiques, dont nos chasseurs avaient beaucoup de peine à se garantir, reut-être ne plongeait-il son corps dans l’eau que pour se délivrer de ce fléau. C’était l’avis de Pouchskin et

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même celui d’Ivan ; mais ni l’un ni l’autre ne pouvait se rendre compte des mouvements que l’animal exécutait avec sa langue et ses mâchoires. Alexis qui observait avec plus d’attention, découvrit bientôt la vraie cause de ce manège. Il remarqua, à la surface de l’eau, une couche épaisse, et reconnut quelle était formée de myriades d’insectes. Il y en avait de deux espèces, toutes deux de la grosseur ordinaire du taon, mais différant essentiellement sous le rapport de la couleur et des habitudes. L’une était une sorte d’escarbot d’eau qui nageait près de la surface, et l’autre un insecte ailé qui s’élevait quelquefois en l’air, mais plus souvent se traînait sur l’eau ou sautait de place en place. Toute la surface de la baie, et même le lac à quelque distance, fourmillaient de ces insectes, et c’était pour s’en régaler que Bruin promenait si rapidement sa langue sur l’eau et fermait brusquement ses mâchoires. C’est là en effet un de ses mets favoris, et il le trouve en abondance, durant l’été, non-seulement sur les bords du lac de l’Esclave, mais sur la plupart des lacs des Terres nues.

Alexis avait à peine complété son observation qu’un grand cri se fit entendre de ce côté du lac, et presque au même instant, apparut le canot de l'Indien s’avançant droit à l’entrée de la baie.

A ce signal, nos trois chasseurs s’élancèrent de leurs retraites et coururent au rivage, le fusil armé et prêts à tirer. L’ours, se voyant menacé de tous côtés, abandonna sa chasse aux mouches et aux escarbots; mais ne sachant quelle direction prendre pour assurer sa retraite, il allait et venait, nageant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Enfin, s’élevant au-dessus de la surface du lac et montrant deux rangées de dents aiguës, il poussa un hurlement de rage et s’élança hardiment vers le rivage.

IL se dirigeait vers le côté où se tenait Ivan; mais le jeune homme était sur ses gardes, il s’avança jusqu'au bord de l’eau et tira.

La balle frappa l’ours juste sur le museau, et lui fit faire un demi- tour, mais sans l’arrêter ni ralentir sa marche, car il se dirigea avec la même vitesse vers la rive opposée.

Ce fut alors le tour de Pouchskin, et une seconde après, en effet, le coup de fusil du grenadier retentit sur le lac, mais la balle passa à côté de la bête sans l’atteindre et lui fit seulement sauter de l’eau dans les yeux. Cette seconde attaque suffit néanmoins pour le faire encore changer de route, et il se mit à nager vers le fond de la baie.

Alexis, qui suivait tous ses mouvements, le vit venir avec plus de sang-froid. Il avait derrière lui un arbre où il comptait se réfugier dans le cas où il manquerait son coup. Il résolut donc d’attendre que l’animal fût assez près pour qu’il pût le viser à son aise.

L’ours s’était avancé en droite ligne jusqu’à environ dix mètres du rivage, lorsque tout à coup il parut se raviser et fit un mouvement à gauche : c’était justement ce que désirait Alexis ; la tête de Bruin se présentait alors de côté, et, visant avec beaucoup de sang-froid, il lui envoya sa balle un peu au-dessus de l’oreille gauche.

Le coup était mortel. L’animal, chargé de graisse, tomba immédiatement au fond de l’eau qui était heureusement peu profonde en cet endroit. L’Indien, arrivant avec son canot, l’eut bientôt repêché et amené sur le àvage, où sa fourrure lui lut enlevée en un instant.

Le grand ours gris.

La peau qu’il leur fallait ensuite était celle de l’ours gris (ursus ferox), le plus cruel et le plus formidable de tous.

La zone où vit l’ours gris est plus étendue que celle où se trouve celui des Terres nues. La grande chaîne ou cordillère des montagnes Rocheuses peut être considérée comme en formant l’axe, puisque cette espèce se rencontre dans toute son étendue, depuis Mexico jusqu’à son extrémité vers les côtes de l’océan glacial Arctique. Quelques écrivains ont même dit que l’ours gris ne se voit que dans ces montagnes; c’est une erreur. On le rencontre également à l’ouest, dans tous les pays situés entre les montagnes Rocheuses et les côtes de l’océan Pacifique, lorsqu’il y trouve aisément à vivre, et à l’est, il étend volontiers ses courses à une distance considérable dans les prairies, mais pas cependant jusqu’aux forêts qui croissent sur la ligne du Mississipi, et où l’ours noir est le seul représentant de la grande famille.

Les bois ne sont pas le séjour que préfère l’ours gris. Rien que, dans son bas âge, il monte aisément

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aux arbres, lorsqu’il a atteint toute sa croissance, ses énormes griffes, toujours émoussées, l’empêchent de grimper. Il se plaît davantage dans les endroits remplis de buissons, surtout quand ceux-ci se couvrent de baies. Il lait aussi de fréquentes excursions dans les terrains découverts où croît la pomme blanche ou navet indien ( psorulea esculenta ), qu’il déracine en creusant et retournant la terre avec ses griffes, comme feraient des cochons avec leur groin. Il va chercher également, au fond des ruisseaux, la racine du kamas ( camassia esculenta ), l’aneth ( anethum graveolens ), une espèce de valériane ( valeriana edulis ), et la racine d’un chardon (circium virginianum). Un grand nombre de fruits entrent également dans son régime alimentaire, que complètent et varient les gousses à demi sucrées du mesquite (espèce d’acacia) et les cônes ou pommes du pinus edulis.

Il ne faut pas croire toutefois qu'il se nourrisse exclusivement de Végétaux. Gomme la plupart des autres ours, il est carnivore et dîne volontiers d’une carcasse de cheval ou de buffle. Ce dernier animal, malgré sa force et sa grosseur, est souvent la proie de l’ours gris. Les longues et épaisses touffes de poils qui lui tombent sur les yeux l’empêchent de distinguer la présence d’un ennemi, et à moins qu’il ne soit averti par l’odorat, on l’approche facilement. L’ours, qui sait cela, s’oriente de façon à avancer contre le vent, et lorsqu'il est assez près du buffle, il saute dessus par derrière, se cramponne a son dos, a son cou, avec ses énormes griffes, et parvient à le terrasser. Il est même assez fort pour transporter le cadavre de sa victime à une • distance considérable afin de le cacher dans un taillis et de l’y dévorer à loisir.

L’ours gris ressemble plus à l’ours brun d’Europe

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qu’à aucune autre espèce de la même famille. Son poil, long et hérissé, ne présente pas la surface unie qui caractérise la fourrure de l’ours noir. Il est généralement d’un brun foncé ; l’extrémité seule des poils est blanchâtre, principalement en été. Sa tête est toujours grise, et c’est là ce qui lui a valu son nom. L'espèce connue sous le nom d’ours noir comprend plusieurs variétés de couleur brune, rousse, baie et à poitrine blanche; mais il suffit aux Indiens d’un coup d’œil pour les distinguer du véritable ours gris. Dans toutes ces variétés, si l’on rencontre des poils blancs mêlés aux autres, ils sont blancs jusqu’à la racine, tandis que, chez l’ours gris, ils ne le sont qu’à leur extrémité, et c’est ce qui lui donne son aspect grisâtre. Ce signe est constant et suffirait pour en faire une espèce particulière; mais il se distingue par plusieurs autres carac* tères plus importants. Les oreilles de l’ours gris sont plus courtes, plus coniques et plus éloignées l’une de l’autre que celles de 1 ’ursus americanus ou de 1 ’ursus arctos. Il a les griffes blanches, arquées, beaucoup plus longues et plus larges que les autres ours. Elles ne sont larges toutefois que d’un côté; en dessous, elles sont taillées en biseau aigu, dépassent de beaucoup les poils des pieds et coupent comme un rasoir. Ses pattes velues sont plus fortes et plus grosses que celles des autres espèces ; tandis que. sa queue est au contraire très-courte et à peine visible. Cette extrême brièveté donne lieu, dans le pays, à une plaisanterie que les Indiens ne manquent jamais de faire quand ils ont tué un ours gris, et qui consiste à prier les personnes qui ne connaissent pas cette particularité de prendre l’animal par la queue.

Il n’y a pas moyen de confondre un vieil ours gris avec un autre. Sa taille et son aspect le font aisément

reconnaître. Ce n’est qu’avec de jeunes sujets que l’erreur est possible.

Pour la férocité et les goûts carnivores, ce monstre des montagnes Rocheuses parait l’emporter sur tous les autres ours, même sur Vursus maritimus, et aucun autre n’est armé de moyens aussi redoutables pour satisfaire ses détestables penchants. Les chasseurs ne l’attaquent jamais, à moins d’être en nombre, et même alors la rencontre peut devenir fatale à l’un ou à plusieurs d’entre eux. Souvent ils ne doivent la vie qu’à la vitesse de leurs chevaux qu’heureusement l’ours gris ne peut atteindre à la course, tandis qu’il dépasse facilement un homme à pied.

Quant à fuir devant le chasseur, de jeunes oursons peuvent le faire quelquefois; mais quand il est dans toute sa force, Vursus ferox ne craint pas de tenir tête à une troupe d’assaillants, courant de l’un à l’autre, et acharné au combat, tant qu’il lui reste un souffle de vie.

Le nombre de blancs ou dlndiens qui ont été tués ou mutilés par des ours gris est presque incroyable. Quand il a choisi sa victime, le seul moyen, à défaut d’un bon cheval, d’échapper à ce terrible ennemi est de grimper sur un arbre. Un arbre est l’unique refuge de toutes les personnes poursuivies par l’ours gris. Nos chasseurs purent bientôt s’en convaincre par euxmêmes.

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Un poste de trafiquants de fourrures.

Leurs comptes une fois réglés avec, l'ours des Terres nues, nos voyageurs descendirent le fleuve Mackenzie jusqu’au fort Simpson. De là ils remontèrent un grand affluent du Mackenzie, connu sous le nom de rivière des Montagnes ou rivière aux Liants, comme l’appellent les Canadiens. Cette rivière a sa source bien au delà des plus hauts pics des montagnes Rocheuses et offre ainsi le curieux phénomène d’un cours d’eau traversant perpendiculairement une chaîne de montagnes, ce qui se voit du reste dans plusieurs autres parties de la même chaîne, ainsi que dans les Andes de l’Amérique méridionale. La compagnie de la baie d’Hudson a plusieurs postes sur la rivière aux I.iards, notamment les forts Simpson, Liard et Halkett, ce dernier très-enfoncé dans les montagnes. Au delà et sur le versant occidental, elle a, pour son trafic, d’autres stations dont la plus importante est celle des bords du Pelly, situé au confluent du Lewis et du Pelly, rivières qui, après leur jonction, se jettent dans la mer non loin du mont Saint-Ëlie, depuis longtemps connu des navigateurs qui fréquentent le nord de l’océan Pacifique.

Une communication a été établie, du fort Iialkett à la

station des bords du Pelly, au moyen de la Bease,* qui est un des afiluents de la rivière aux Liards ; de sorte que, partie en canot, partie en suivant les routes de terre , on peut traverser, à cette latitude, tout le continent américain. Des bords du Pelly à l’océan Pacifique, la route est encore facile; car non-seulement les Russes visitent cette partie du pays, mais il y a, en outre, des marchands indiens qui vont, deux fois par an, de la station du Pelly à Sitka, l’entrepôt de *a Compagnie russe pour le commerce des fourrures. Le détroit de Lynn, un peu au nord de Sitka, est aussi visité par les vapeurs de la Compagnie de la baie d’Hudson.

En suivant cette route, nos voyageurs étaient donc assurés d’atteindre Sitka sans difficulté, et de passer ensuite dans la péninsule du Kamschatka, sur la côte asiatique. D'un autre côté, en traversant les montagnes Rocheuses, ils étaient sûrs de rencontrer l’ours gris, et de plus, dans les contrées situées le long de l’océan Pacifique, ils avaient chance de trouver la variété de l’ursus americanus connue sous le nom d’ours cannelle ; car c’est à l’ouest de la grande chaîne, en Californie, dans l’Orégon, dans la Colombie anglaise et dans l’Amérique russe, que cette variété, qui doit son nom à sa couleur, se voit le plus fréquemment.

Une caravane, composée de marchands de fourrures et de chasseurs, partait précisément du fort Simpson, pour porter des provisions aux postes de Liard et de Halkett, nos voyageurs résolurent d’en faire partie.

Arrivés à la dernière de ces stations, ils firent une halte dans le but de chasser l’ours gris.

Ils n’attendirent pas longtemps l’occasion, car cet hôte terrible des montagnes est loin d’être un gibier rare. Dans les districts où ils séjournent de préférence,

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les ours gris sont en effet plus nombreux que la plupart des autres quadrupèdes; on en voit assez souvent ensemble une demi-douzaine ou plus. Ce n’est pas qu’ils vivent en troupe; mais étant en grand nombre dans la même contrée, il n est pas rare de les voir accidentellement réunis. On les rencontre plus fréquemment par groupes de quatre : mais alors ce sont tout simplement les membres d’une même famille : le mâle, la femelle et les petits de l’année, car leur progéniture est toujours de deux jumeaux. L ours gris ressemble en cela à l’ursus maritimus, et diffère essentiellement des ours noir et brun, qui ont ordinairement trois petits à la fois.

Il y a toutes sortes de raisons pour que l’extinction de l’espèce des ours gris ne soit pas à redouter. D’abord leur chair est mauvaise. Les Indiens eux-mêmes ne la mangent pas, tandis qu’ils se régalent de celle de l’ours noir. En second lieu, leur fourrure n’a presque aucune valeur et se vend à peine. Enlin , et cette raison , qui tient des deux autres, est peut-être la meilleure, les chasseurs ne se soucient guère d’affronter ces animaux . dans des luttes où il y va presque toujours de leur vie et où il n’y a rien à gagner. "Voilà pourquoi le « vieil Éphraïm, » comme l’appellent plaisamment les gens du pays, peut se promener sans être inquiété, et comment au lieu de se voir décimer chaque année par une guerre d’extermination, comme le buffle et même l’ours noir, dont la peau est d’un certain prix, l’ours gris est toujours aussi nombreux dans la plupart des pays qu’il

habite. - f

Au fort Halkett, on manquait de bras et les préparatifs du convoi qu’il fallait expédier à la station du Pelly exigeaient un surcroît de travail ; nos jeunes chasseurs ne purent donc se procurer de guide, et ils

furent obligés de se mettre seuls en campagne. Il va sans dire toutefois que Pouchslcin les accompagnait.

La station du fort Halkett étant située au milieu d’une contrée tout à fait sauvage, dans un pays complètement inculte et loin de tout autre établissement, ils ne devaient pas être obligés de s’éloigner beaucoup pour rencontrer un ours gris. Il pouvait fort bien, en effet, s’en trouver dans le voisinage immédiat du fort ; aussi à peine eurent-ils franchi l’enceinte qu’ils se tinrent sur le qui-vive.

Mais s’ils virent en effet des traces d’ours et de nombreux indices de la présence des animaux, ils ne purent en apercevoir aucun, et revinrent de leur première excursion un peu découragés.

La journée n’avait pourtant pas été tout à fait sans résultat. Ils avaient réussi à tuer un de ces animaux les plus rares de l’Amérique, la chèvre des montagnes Rocheuses ( capra americana ), qui ne se trouve que dans la partie la plus septentrionale de cette grande chaîne. Ce quadrupède, remarquable par la longueur de son poil soyeux et blanc comme la neige, est une véritable chèvre sauvage et la seule espèce du genre qui appartienne en propre à la faune américaine. Elle a à peu près la taille de la chèvre domestique, avec des cornes semblables; mais ses poils sont souvent si longs qu’ils lui tombent presque sur les pieds, ce qui lui fait paraître le corps plus gros et les jambes plus courtes qu’elle ne les a réellement. Comme le bouquetin d’Europe, on ne la trouve que dans les régions les plus élevées, au milieu des pics les plus escarpés et de rochers inaccessibles à presque tous les autres quadrupèdes, le mouton de montagne excepté. Elle est beaucoup plus timide qüe ce dernier, et bien plus difficile à

approcher; aussi les chasseurs, même les plus habiles, ont- ils de la peine à s’en procurer.

Nos voyageurs n’avaient donc pas perdu leur journée. Dès le lendemain d’ailleurs, ils devaient, au gré de leurs désirs, se trouver en présence d’un ours gris.

Une rencontre avec le vieil Éphraïm.

Ils étaient à environ un kilomètre du fort et s’avançaient, avec précaution, à travers une contrée montueuse où croissaient, ça et là, des arbres et des buissons groupés en bosquets, ce qui lui donnait l’apparence d’un parc. Les vallées des montagnes Rocheuses présentent souvent ce caractère, et, dans leur partie septentrionale, ces bosquets se composent généralement d’arbustes à baies , tels que le groseillier sauvage, de cerisiers, de pruniers, et autres de même nature. L’ours gris est extrêmement friand de tous ces fruits, et comme l’endroit où se trouvaient nos chasseurs était garni d’arbres dont les branches en étaient chargées à plier sous le poids, il était assez naturel de penser qu’ils pourraient rencontrer là quelqu’un de ces animaux occupé à s’en régaler. Les branches d’un grand nombre de cerisiers étaient rompues ou inclinées jusqu’à terre, et les arbres, ainsi maltraités, n'avaient plus aucun fruit ; on eût dit qu’une troupe de maraudeurs avait passé par là.

Ces ravages paraissaient tout récents ; quelques-uns pouvaient remonter tout au plus à deux ou trois jours,

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et une branche semblait avoir été cassée le matin même. Nos chasseurs se tenaient donc sur leurs gardes, l’ours pouvant se montrer à chaque instant.

Ils étaient à pied, ce qui, comme on l’a vu plus haut, était, pour chasser un gibier tel que l’ours gris, de la dernière imprudence. Les trappeurs les avaient avertis; mais ils étaient restés sourds à leurs conseils, et à vrai dire, nos jeunes chasseurs, etPouchskin luimême, ne se faisaient qu’une idée incomplète du danger qu’ils couraient. Ils avaient entendu raconter et lu que l’ours gris est un des plus féroces qüe l’on connaisse; mais, après avoir vaincu tant d’ours, ils s’imaginaient qu’ils en viendraient à bout comme des autres. Mais le vieil Éphraïm n’est pas un champion ordinaire. A la vue d’un homme, au lieu de fuir, il court le plus souvent droit à lui, la gueule ouverte, et sans la moindre provocation.

Nos chasseurs ne tardèrent pas à en avoir la preuve. Ils venaient de pénétrer dans une vaste clairière où s’élevaient seulement, de distance en distance, comme dans un verger, quelques arbres sous lesquels il ne poussait ni broussailles ni hautes herbes, de sorte que la vue pouvait s’étendre, dans toutes les directions, jusqu’à la lisière des bois environnants. Tout à coup un bruit singulier frappa leurs, oreilles et les fit s’arrêter aussitôt et se retourner, car c’est derrière eux qu’il s’était fait entendre. Il ressemblait à la respiration difficile d’une personne asthmatique ; mais il était si fort que, s’il sortait de poumons humains, ce ne pouvait être que ceux d’un géant.

Ce bruit venait en effet d’une créature gigantesque, qui n’était ni plus ni moins qu’un ours gris. Et non pas seulement un, mais deux de ces monstrueux animaux , un mâle et une femelle, suivant apparence , se rnon-

traient, en ce moment, à la lisière du bois d’où nos chasseurs venaient de sortir. Tous deux se tenaient debout, sur leurs pattes de derrière ; au bruit de leur respiration, qui avait attiré l'attention des chasseurs, se mêlaient des grognements aigus, et leurs mouvements indiquaient clairement que non-seulement ils avaient vu nos héros, mais qu’ils se préparaient à les attaquer. Presque aussitôt, en effet, ils s’élancèrent au galop, aussi vite que des chevaux l’auraient pu faire.

Trois coups de leu partirent à la fois et un des ours tomba pour ne plus se relever. C’était le plus petit et celui qui se trouvait en avant. Ayant agi sans s’être concertés, nos trois chasseurs avaient tiré sur le même animal et choisi celui qui était le plus près : circonstance fâcheuse, car si l’un deux seulement avait visé l’autre ours qui était le plus gros, il aurait pu au moins l’estropier.

Celui-là n’avait donc pas été touché ,. et , loin de l’effrayer, la chute de sa compagne, car c’est le mâle qui survivait, parut au contraire accroître sa fureur. Il s’arrêta néanmoins près du cadavre, qu’il flaira, comme pour se convaincre qu’elle était bien morte. Ce ne fut qu’un instant, mais cet instant lut, pour les chasseurs, d’un très-grand prix. Il leur donna le temps de chercher un refuge dans les arbres, chacun grimpant au plus vite sur celui qui se trouvait à sa portée. Alexis et Ivan, jeunes et agiles, en vinrent facilement à bout ; mais Pouchskin eut plus de peine à se hisser, et peu s’en fallut qu’il ne pùt y réussir. Il s’était accroché à une branche et tirait après lui ses longues jambes, que rendait plus lourdes encore le poids d’une paire de grosses bottes. Il n’était encore qu’à moitié de l’arbre et déjà l’ours arrivé au pied se dressait pour le saisir.

Ivan et Alexis poussèrent simultanément un cri d’ef-

froi. Ils voyaient les pattes velues du terrible quadrupède atteindre les jambes de leur fidèle serviteur, et il leur semblait que Pouchskin allait être ramené violemment à terre. Aussi quels ne furent pas leur satisfaction et leur étonnement, quand ils virent au contraire l'ours tomber brusquement à la renverse, avec une des bottes de l’ex-grenadier entre ses pattes, tandis que celui-ci gagnait le haut de son arbre.

Leur cri d’effroi se changea en exclamation de joie, et, sans rien dire, tous trois se hâtèrent de recharger leurs fusils.

L’ours désappointé parut vouloir se venger sur la malheureuse botte ; il se mit à la déchirer avec ses dents et ses griffes jusqu’à ce qu’il l’eût mise en lambeaux. Puis, quand il en eut éparpillé les débris, il abandonna cette stérile vengeance et s’élança de nouveau vers l’arbre où Pouchskin s’était réfugié. Il savait, pour en avoir fait souvent l’expérience, qu’il ne pouvait y monter; aussi ne l’ essaya-t-il pas, mais saisissant le tronc de sa puissante étreinte, ü se mit à le secouer en tous sens, comme s’il cherchait à le déraciner.

Pendant quelque temps, nos chasseurs ne furent pas sans appréhension à cet égard. L’arbre n’était que de la grosseur d’un poirier ordinaire et il était secoué, dans un sens et dans un autre, avec une telle force que l’on entendait les racines craquer sous le sol.

Pouchskin, juché dans les plus hautes branches, était balancé comme un volant entre deux raquettes. Il avait même quelque peine à se maintenir et ne pouvait achever de charger son fusil, ce qu’il n’-avait fait qu’à moitié lorsque commença pour lui ce singulier exercice. S’il avait été seul, sa position eût été vraiment critique ; car avec le temps, l’ours serait certainement parvenu à déraciner l'arbre. Mais, Ivan et Alexis,

I ÏOcJV'iv/

L’ours tomba à la renverse avec une des boites de l’ex-grenadier

antre ses pattes (Page 262).

qui avaient rechargé leurs fusils, lui envoyèrent chacun une halle, et il n’en fallut pas davantage. Incontinent le vieil Éphraïm lâcha prise, et se couchant à terre, il parut s’endormir. En même temps un flot de sang noir, s’échappant de ses mâchoires, prouva clairement qu’il s’était endormi du sommeil de la mort.

Nos chasseurs descendirent aussitôt de leurs arbres; mais la vue de Pouchskin, avec une jambe chaussée d’un bas, tandis que l’autre était enfoncée jusqu’à la cuisse dans une botte de cuir de cheval, était quelque chose de si plaisant que la gravité même d’un juge n’y eût pas résisté, et ses jeunes maîtres ne purent s’empêcher de rire encore une fois à ses dépens.

Les ours dépouillés, tous trois retournèrent au fort avec leurs trophées, au grand étonnement des vieux chasseurs qui s’y trouvaient réunis. Ils pouvaient à peine croire que ces jeunes étrangers fussent 'si aisément venus à bout d’un couple d’ours gris. La chose était certaine cependant, et les peaux étaient là pour l’attester.

La caravane avec laquelle iis étaient venus parlait le lendemain pour le fort Pelly, et ils en profitèrent pour continuer leur route.

Cette partie du trajet se fit heureusement, et, de la station du Pelly, ils gagnèrent, en compagnie de quelques marchands du pays, l’établissement russe de Sitka, où le talisman magique que contenait le portefeuille d’Alexis leur procura la réception la plus hospitalière qu’on pût rencontrer dans un lieu aussi sauvage.

Ils avaient été assez heureux pour se procurer, chemin faisant, la peau d’un ours cannelle et celle d’un ours noir à poitrine blanche. Alexis put se convaincre que l’un et l’autre n’étaient que de simples variétés de

i’ursus americanus. Ce» deux variétés se trouveùt quelquefois à l’est des montagnes Rocheuses; mais elles sont beaucoup plus répandues le long de l’océan Pacifique et surtout dans l’Amérique russe, où l’ours de couleur cannelle est communément appelé l’ours rouge. On les trouve encore dans les îles Aleutiennes, et trèsprobablement aussi au Japon et au Kamschatka, où il existe un grand nombre d’ours, évidemment d’espèces différentes, mais confusément décrites et mal connues.

Le Kamschatka.

C’était maintenant la peau d’un ours du Kamschatka qu’il fallait à nos voyageurs; et pour cela, la première chose à faire était d’aller au Kamschatka. Le voyage n’était pas d’ailleurs aussi difficile qu’il pourrait le paraître au premier abord ; l’endroit où ils se trouvaient est en effet un de ceux qui ont des communications directes avec cette péninsule asiatique. Sitka est le port de rendez-vous des navires que la Compagnie russe du commerce des fourrures emploie chaque année à recueillir, le long des côtes nord-ouest de l’Amérique et dans les îles adjacentes, les fourrures que lui vendent les trappeurs du pays. De là ces navires se rendent à Pétropaulowski, sur la côte du Kamschatka, où ils complètent leur cargaison avec les peaux achetées, pendant l’hiver, dans toute la péninsule. De ce port enfin, une partie de ces fourrures est transportée en Chine, surtout la martre zibeline, qui sert à garnir les robes des riches mandarins, et échangée contre du thé, de la soie, des objets en laque ou d’autres articles de manufacture chinoise.

Les Japonais et d’autres nations orientales achètent

aussi une certaine quantité de fourrures précieuses; mais la plus grande partie se vend aux Russes, pour qui une pelisse de fourrure est, à raison du climat, une nécessité.

La Compagnie de la baie d’Hudson elle-même vend en Russie une quantité considérable des peaux que lui livrent ses trappeurs, la consommation de ces articles étant très-limitée en Angleterre, surtout si on la compare avec celle de beaucoup d’autres objets de luxe.

Nos voyageurs firent, sur un navire de la Compagnie russe, le trajet de Sitka au port de Pétropaulowski, situé dans la baie d’Avatcha, près de l’extrémité méridionale de la péninsule.

Comme la baie d’Avatcha est presque fermée, elle forme un des havres les plus sûrs et les mieux abrités qu’on puisse trouver dans cette partie de l’océan Pacifique ; mais, malheureusement, l’eau y gèle en hiver et alors les navires ne peuvent ni entrer ni sortir.

On était déjà à la fin du printemps, lorsque celui qui portait nos héros arriva à Pétropaulowski ; mais comme l’hiver avait été extraordinairement long, la baie était encore couverte de glaces et le bâtiment ne put aller jusqu’au port. Cela ne les empêcha pas de débarquer. Des traîneaux, attelés de chiens, vinrent les prendre à bord et les conduisirent, sur la glace, à la ville ou ostrog, comme on appelle les villes et villages du Kamschatka.

A Pétropaulowski, nos voyageurs observèrent un grand nombre d’objets curieux et des coutumes singulières. Les maisons sont de trois sortes : d’abord, les isbas , bâties en bois et ressemblant assez aux Cases des squatters américains. Ce sont les meilleures habitations du pays; elles appartiennent généralement aux marchands et aux fonctionnaires, ou sont occupées par les

Cosaques que le gouvernement russe entretient au Kamschatka.

Les indigènes ont deux sortes d’habitations : une pour l’été, le balagan, et une autre pour l’hiver, le jourt. Le balagan est bâti avec des pieux et du chaume, sur une plate-forme élevée, à laquelle on arrive au moyen d’un tronc d’arbre, où, de distance en distance, sont pratiquées de fortes entailles. La maison n’a qu’un étage, et. le toit en chaume est percé d’un trou, au sommet, pour donner passage à la fumée. Ces habitations ressemblent à des huttes grossières dressées sur un plancher élevé. Sous la plate-forme, le rez-de-chaussée reste ouvert et sert de magasin pour le poisson sec, qui forme la principale nourriture des habitants du pays. On y place aussi les traîneaux, les harnais, et c’est là que couchent les chiens, dont chaque famille possède un grand nombre.

La maison d’hiver, ou jourt, est construite d’une manière toute différente. C’est un grand trou creusé dans la terre, à la profondeur de trois mètres. Les parois sont recouvertes de pièces de hois, et le toit, faisant saillie à la surface du sol, ressemble au dôme arrrondi d’un grand four. Un trou pratiqué au milieu sert à la fois de cheminée et de porte. On y descend par un tronc d’arbre entaillé, semblable à celui qui sert à monter au balagan.

Les curieux vêtements que se font, avec des fourrures, les habitants du Kamschatka; leurs chiens d’un blanc jaunâtre, minces et rappelant la race de Poméranie; les traîneaux auxquels ils attellent ces animaux et qui servent à leurs voyages en hiver; les costumes de ce singulier peuple, tout offrait à nos voyageurs un sujet d'étude intéressant, et leur journal s’enrichit, en peu de jours, de notes et d’obseivations nombreuses.

Les Kamschatdales se livrent très-peu à l’agriculture, leur climat étant impropre à la production des céréales. Dans quelques endroits on cultive de l’orge et du seigle, mais en très-petite quantité. Le bétail y est rare et le peu qu’il y en a appartient aux Russes et aux Go sactues. Les chevaux, également peu nombreux, sont tous, ou peu s’en faut, aux fonctionnaires du gouvernement. Les gens du pays vivent presque entièrement du poisson que leurs lacs et leurs rivières leur fournissent en abondance. Ils en pêchent et en font sécher en été pour leur provision d’hiver. Les animaux sauvages leur fournissent aussi une partie de leur nourriture, et c’est avec leurs peaux, principalement celles de la martre zibeline, qu’ils payent leurs contributions annuelles au gouvernement russe.

La péninsule est riche en quadrupèdes à fourrure, et quelques-unes de ces fourrures sont des plus belles et atteignent, dans le commerce, des prix très-élevés. La martre du Kamschatka est de qualité supérieure, ainsi que les nombreuses variétés du renard qui y abondent. On y trouve, en outre, le loup, l’hermine, la marmotte, le lièvre polaire, Yorgali ou mouton sauvage, le renne et plusieurs animaux plus petits, dont la peau a une valeur commerciale. La loutre de mer est commune sur les côtes du Kamschatka; mais le principal, le plus noble gibier est, là aussi, ce redoutable quadrupède que nos héros étaient venus y chercher, l’ours en un mot. Le rencontrer ne devait pas être difficile , car il n’y a peut-être pas de pays au monde où ces animaux se trouvent en aussi grand nombre.

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Les ours pécheurs.

Avant de se mettre à la recherche de l’ours du Kamschatka, nos chasseurs prirent toutes les informations qu’ils purent se procurer sur les habitudes de cet animal et les lieux qu’il fréquente.

On leur dit qu’il y en avait au moins deux variétés , connues toutes deux des chasseurs du pays. La plus commune est un ours brun , ressemblant beaucoup à Yurnis arctos; l’autre, qui est aussi de couleur brune, se distingue par une raie blanchâtre, qui lui entoure la gorge et les épaules comme un collier. Cette dernière variété n’est autre, sans doute, que l’espèce connue sous le nom d’ours de Sibérie ( ursus collaris ), et qui se trouve en grand nombre dans la plupart des contrées de l’Asie septentrionale. Leurs habitudes, au dire des chasseurs du pays, sont à peu près les mêmes. Us dorment pendant l’hiver, choisissant adroitement pour refuges des grottes et des crevasses dans les rochers, ou des amas de bois suffisants pour les abriter.

Une habitude remarquable établit une différence essentielle entre ces ours et l’urous arctos, avec lequel on

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les a généralement confondus. Ils sont pêcheurs, et vivent presque exclusivement de poisson, qu’ils prennent eux-mêmes. Pendant leur sommeil d’hiver, ils ne mangent naturellement rien; mais au printemps, aussitôt qu’ils sortent de leurs retraites, ils courent au bord des rivières et des lacs, très-nombreux dans le pays, et, rôdant sur la rive ou même entrant dans l’eau, qui partout est peu profonde, ils trouvent en abondance de la truite ou du saumon, et s’en régalent tout à leur aise. Le poisson est en si grande quantité que l’ours, rendu gourmand par cette profusion, ne mange que les morceaux qu’il préfère, c’est-à-dire la tête. Il laisse intactes la queue et une partie considérable du corps. Ces débris d’ailleurs ne sont pas perdus; ils profitent à un autre animal qui , plus affamé encore que l’ours et moins habile à la pêche, est le plus souvent, vers la même époque, à la recherche d’un repas de poisson.

Cet animal est le chien du Kamschatka, non pas une espèce sauvage, comme on pourrait le supposer, mais les chiens domestiques, ceux qu’on attelle aux traîneaux, et qui, dans cette saison, abandonnent les ostrogs ou villages et vont chercher leur vie au bord des lacs et des rivières. Ils y passent tout l’été, vivant de poisson, et se contentent volontiers des morceaux que les ours leur abandonnent. C’est là toute la nourriture de ces pauvres chiens, et comme on n’a pas besoin d’eux pendant l’été, on ne songe pas à les faire rentrer au logis avant les gelées. Alors, chose étrange, tous reviennent d’eux-mêmes et vont retrouver leurs anciens maîtres, hommes durs , qui non-seulement les font travailler tout l’hiver comme des bêtes de somme, mais les laissent presque mourir de faim. On a vu, dans ce retour volontaire à un ancien maître, une preuve de l'instinct de discipline et de la fidélité naturelle aux

chiens du Karaschatka, comme à tous les animaux de même espèce; mais leur conduite a un autre mobile. C’est tout simplement l’instinct de la conservation qui les ramène au balagan.

Ces animaux, en effet, savent à merveille que , pendant l'hiver, les lacs et les rivières sont complètement gelés, et que s’ils continuaient, en cette saison, à errer dans la campagne, ils périraient certainement de froid ou de faim. La misérable ration de têtes et d’entrailles de poissons que leur jette leur maître, et qui est toute leur nourriture, vaut encore mieux que l’extrême et constante pénurie à laquelle ils se verraient bientôt réduits dans ces contrées couvertes de neige.

Les habitants du Kamschatka ont plusieurs manières de prendre les ours. Au commencement de l’hiver, s’ils voient une piste, sur la neige, ils la suivent, armés d’un fusil et d’une lance, et, l’animal rejoint, ils le tuent comme ils peuvent. Plus tard, lorsque l’ours est endormi dans son antre, ils ont, pour le découvrir, leurs chiens de chasse, et divers indices semblables à ceux qui guident en pareil cas les Lapons, les Indiens de l’Amérique du Nord et les Esquimaux, tels que le léger nuage de vapeur qui s’élève, ou la couche de givre qui se forme au-dessus des trous ou fissures par où l’air extérieur pénètre dans sa tanière. Ils font aussi usage de pièges tendus dans les lieux où ils savent que les ours ont l’habitude de prendre leurs quartiers d’hiver.

En été, le chasseur se met en embuscade, avec sa carabine chargée, dans les endroits que fréquentent ces animaux, c’est-à-dire au bord des rivières et des lacs les plus poissonneux. Un ours vient-il à se montrer, rôdant sur la rive ou nageant près de terre, il tire et le tue ordinairement du premier coup; mais s’il

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le manque, la partie devient incertaine et quelquefois dangereuse , car souvent l’animal s’élance sur le chasseur. Si bien caché que soit son agresseur, parmi les longs roseaux et les buissons, l’ours le découvre aisément, guidé par la fumée et l’odeur de la poudre.

Aussi le chasseur du Kamschatka ne tire-t-iljamais sans viser avec grand soin. Il porte avec lui un bâton fourchu sur lequel il appuie son fusil, pour mieux ajuster. Manquer son coup, en effet, c’est s’exposer à perdre son gibier, à mettre en danger sa propre vie, et, ce qui ne laisse pas d’être aussi, pour un habitant du Kamschatka, un obj et de quelque importance, à perdre sa poudre et sa balle, articles coûteux dans ce coin reculé du globe. En cas de malheur toutefois, il a encore sa lance et son grand couteau avec lesquels il se défend comme il peut ; mais il n’est pas rare que la victoire reste à Bruin et que l’homme périsse dans la lutte.

Il y a des époques où les ours de Sibérie sont extrê-> mement dangereux. Telle est, par exemple, la saison du rut,' qui arrive vers la fin de l’été. Lorsque l’hiver se prolonge et que les rivières et les lacs restent gelés après que les ours sont sortis de leurs tanières, il ne fait pas bon non plus les rencontrer. Ces animaux, affamés par suite du manque de poisson, leur nourriture ordinaire, courent les campagnes dans toutes les directions, s’approchent hardiment des ostrogs -et rôdent autour des balagans et des jourts, en quête d’aliments. Malheur à l’homme qui se trouve alors sur leur passage ! Au lieu d’attendre qu’il soit attaqué, c’est l’ours qui devient l'agresseur, et comme ces animaux voyagent souvent en nombreuse compagnie, la rencontre est presque toujours des plus périlleuses.

C’est par un de ces printemps tardifs que nos chas-

seurs arrivèrent à Pétropaulowski. On ne parlait, dans la ville, que des combats livrés aux ours ou par des ours, et le grand nombre de peaux fraîches apportées chaque jour par les Kurilskis 1 , prouvait en outre qu’il n’était pas difficile d’en rencontrer dans les environs.

Nos voyageurs prirent un de ces hommes pour guide et allèrent à la découverte. La terre était encore couverte de neige, et, naturellement, ils voyageaient en traîneau : chacun avait le sien attelé de cinq chiens, suivant l’usage du pays. Quatre chiens sont attelés ,deux à deux et le cinquième en flèche. Leurs harnais se composent d’un collier de peau d’ours avec deux courroies de cuir servant de traits. Le traîneau appelé saunka n’a qu’un peu plus d’un mètre de longueur, et comme il est fait de bouleau, bois fort léger, cinq chiens peuvent aisément le traîner, avec un homme dessus.

Un bâton recourbé, qu’on appelle un oschlol , armé d’une pointe en fer et garni de grelots à l’autre extrémité, sert à les conduire. Excités par l’aiguillon et par les cris du voyageur, leur course atteint généralement une très-grande vitesse. Sur ce léger véhicule, on franchit les collines, on traverse les vallées, les lacs, les rivières, sans souci de routes tracées, et lorsque les chiens sont bons et bien soignés, on peut ainsi parcourir, en un jour, de très-grandes distances.

Moins d’une heure après leur départ de Pétropaulowski, nos chasseurs étaient entrés dans une contrée des plus sauvages ; on n’y apercevait pas la moindre trace de culture ni d’habitation, et ils pouvaient s’attendre, à chaque instant, à rencontrer le gibier qu’ils cherchaient.

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