Sorte de tissu fort en usage dans les pays Scandinaves
Ces observations, si nous voulions les donner ici en entier, rempliraient à elles seules un volume. Nous nous bornerons donc aux incidents les plus curieux du voyage de nos héros et à leurs aventures les plus marquantes.
Quand ils arrivèrent en Laponie, on était au commencement du printemps, ou plutôt à la fin de l’hiver, ‘ et la terre était éncore couverte d’une épaisse couche de neige.
A cette époque de l’année, les ours ne se montrent pas encore et se tiennent cachés dans des crevasses de rochers ou dans des troncs d’arbres creux, d’où ils ne sortent que quand le soleil du printemps se fait sentir, ' ou quand la neige commence à disparaître du versant ' des montagnes.
Tout le monde a entendu parler de ce sommeil d'hiver dans lequel les ours restent plongés, pendant une partie de l’année, et on a dit que toutes les espèces y étaient sujettes. C’est là une erreur: quelques-unes seulement s’endorment de ce sommeil prolongé, qui tient plutôt au climat et au pays habité par l’ours, qu’il n’est une suite des instincts naturels de l’animal. On a observé en effet que les mêmes ours qui dorment, ou, comme on dit, hivernent dans certains pays, continuent, dans d’autres contrées, de rôder pendant presque tout l’hiver. L’état de torpeur semble volontaire chez ces animaux, car c’est généralement dans les lieux où ils, trouveraient difficilement à vivre, pendant la mauvaise saison, qu’ils se soumettent à cette longue sieste.
Quoi qu’il en soit, les ours bruns de Laponie sont certainement du nombre de ceux chez qui on observe cette période de sommeil, durant laquelle il est difficile de les rencontrer. Ne sortant plus de leurs gîtes,
ils ne sont point exposés à laisser sur la neige des traces à l'aide desquelles on puisse les suivre. Aussi, durant toute cette saison, n’est-ce que par hasard, ou à l’aide de son chien, que le chasseur lapon parvient à découvrir la retraite de quelqu’un de ces animaux.
Heureusement pour nos jeunes Russes, peu de temps avant leur arrivée dans le pays qui devait être le théâtre de leurs premières chasses, il y avait eu comme un avant-goût du printemps. Le soleil s’était montré pendant quelques jours, mais le froid avait repris le dessus et il était tombé un peu de neige. Il avait suffi toutefois de la douce chaleur de ces premiers rayons pour tirer un certain nombre d’ours de leur léthargie. Quelques-uns même s’étaient aventurés hors de leurs gîte et avaient fait de courtes excursions dans les montagnes, poussés sans doute par l’envie de se régaler de glands ou autres fruits qui, conservés sous la neige pendant » l’hiver, sont, en cette saison, doux, tendres, et dont l'ours est très-friand.
Nos chasseurs durent à ces promesses trompeuses d’un printemps anticipé l’avantage de découvrir trèspromptement la piste d’un ours. Quelques jours en effet après leur arrivée, ils reconnurent, sur la neige, des traces qui les conduisirent jusqu’au repaire d’un de ces animaux. Ce fut pour eux l’occasion d’une aventure, la première de leur expédition et qui faillit bien être la dernière de la vie de Pouchskin. Le vieux soldat courut véritablement, dans cette circonstance, , un grand danger. On verra dans le chapitre suivant comment il s’en tira.
La boîte à. surprise.
Ce fut le matin, de bonne heure et peu de temps après avoir quitté la tente de leur hôte qu’ils eurent la chance de rencontrer la piste d’un ours.
Après l’avoir suivie l’espace de près d’un mille, elle les conduisit à une gorge étroite, sorte de ravin entre deux roches escarpées, qui n’avait pas plus de dix ou douze yards ou mètres de largeur et dont le fond semblait rempli d’une couche de neige de près d’un mètre de hauteur. -La neige était beaucoup moins épaisse sur les côtés, ou il n’y avait guère que celle qui était tombée la nuit précédente; mais quoiqu’elle eût à peine en cet endroit quelques pouces ou centimètres de profondeur, c’en était assez pour retenir l’empreinte des pas de l’ours, et nos héros purent continuer de suivre le spar — c’est le nom que les chasseurs Scandinaves donnent à la piste du gibier.
Ils n’hésitèrent pas à s’engager dans le ravin, et côtoyèrent, pendant quelque temps, l’un des bords dd l’épaisse couche de neige qui en occupait le milieu. Mais bientôt la trace qui les guidait leur indiqua clai-
rernent que l’ours avait passé de l'autre côté, et tout naturellement ils furent obligés d’en faire autant.
Cette masse de neige s’était entassée, en cet endroit, par l’effet des différents orages qui avaient eu lieu pendant l’hiver. Les longues branches de pins toujours verts qui, des deux côtés, s’étendaient au-dessus du ravin l’avaient défendue contre les rayons du soleil et avaient empêché qu’elle ne fondît. Il s’était formé, à la surface, une croûte assez forte pour porter un homme chaussé de skidors, mais sur laquelle il convenait toutefois de ne s’aventurer qu’avec beaucoup deprudenceet de circonspection. L’ours l’avait traversée ; mais ces . animaux ont quatre jambes au lieu de deux, et comme en marchant ils ne lèvent qu’une patte à la fois, ils ont toujours trois points d’appui. Quand l’homme, au contraire, lève une jambe, il ne s’appuie plus que sur une seule ; tout son poids porte donc sur le même point et le danger est plus grand. La longueur de son corps et la distance entre ses jambes de devant et de derrière donnent à l’ours un autre avantage; son poids se trouve en effet par là distribué sur une plus grande surface, et ilenrésultequ’ilpeut, sans péril, s’aventurer sur la glace ou sur la neige gelée là où un homme ne saurait passer impunément. Tous les enfants savent — tous ceux du moins qui ont joué sur la glace de quelque mare ou de quelque étang — qu’en marchant sur les mains et les genoux, ou en rampant sur le ventre, on peut sans crainte se risquer dans des endroits où le plus petit d’entre eux ne passerait pas debout.
L’ours avait donc, sur ceux qui suivaient ses traces, d’incontestables avantages, et nos chasseurs, ou du moins Pouchskin, se fussent bien trouvés d’y avoir rélléchi. Ils n’y songèrent pas, et supposant que là où avait passé un si gros et si pesant animal ils passeraient
bien aussi, ils s’aventurèrent, sans plus de réflexion, sur l’épaisse couche de neige.
Alexis et Ivan n’étaient pas lourds ; ils traversèrent sans difficulté et 3ans encombre. Mais Pouchskin pesait, à lui seul, presque autant qu’eux, et chargé en outre d’une forte cognée, de son immense fusil, sans parler de ses poches et de plusieurs sacs bien remplis, il se trouva d’un poids supérieur à celui que pouvait porter la croûte de neige gelée. Il était à peine au milieu du ravin, , qu’un long craquement se fit entendre, et avant que les deux jeunes gens eussent eu le temps de regarder derrière eux , Pouchskin avait disparu et , avec lui, toutes ses bucoliques. On ne voyait plus que l’extrémité du canon de son fusil, s’élevant de deux pieds environ au-dessus de la neige, et comme l’arme, toujours droite, s’agitait dans l’orifice du trou où le vétéran était tombé, ses compagnons en conclurent quelle n’avait pas cessé d’être entre ses mains et que Pouchskin lui-même était encore sur ses pieds.
Au même instant, quelques mots prononcés d’une voix presque sépulcrale, comme celle d’un homme parlant du fond d’un puits ou par la bonde d’un tonneau vide, arrivèrent jusqu’à leurs oreilles. Mais les exclamations poussées par cette puissante voix de baryton n’étaient nullement celles de la terreur; elles exprimaient plutôt la surprise et lurent aussitôt suivies d’un léger ricanement. Nos deux jeunes gens en conclurent encore que leur compagnon ne s’était fait aucun mal, qu’il ne courait aucun danger, et rassurés à cet égard, Alexis d’abord, puis Ivan, se laissèrent aller, à leur tour, à de bruyants éclats de rire.
Quand ils se furent approchés, avec précaution, de l’espèce de trappe par laquelle avait disparu Pouchskin, leur gaieté redoubla et le plaisant spectacle
BRLilN
qui s’offrit à eux était bien propre en effet à la justifier.
Le vieux soldat était là debout, comme une de ces figures de carton qu’on enferme dans des boîtes à surprise, au milieu d’une sorte de grand entonnoir qu’il avait creusé lui-même, en tombant. Mais ce qu’il y avait de plus étrange, c’est que ses pieds n’étaient pas dans la neige; il avait au contraire de l’eau jusqu’aux genoux.
Un ruisseau coulait en effet au fond du ravin, ca-*ché complètement par la neige sous laquelle il s’était creusé une sorte de tunnel. Les deux jeunes gens ne > purent se rendre compte immédiatement de tous ces détails; car ils ne voyaient tout juste que le haut de .a tète de Pouchskin, avec ses longs bras agitant son fusil en l’air; mais ils pouvaient entendre le bruit du ruisseau, et le vieux soldat leur apprit le reste. .
Sa situation ne ressemblait d’ailleurs qu’imparfaite ment à celle du captif de la boite à surprise. Il n’y avait pas là de mécanisme dont le jeu pût faire sauter, d’un seul coup, le vétéran hors de sa prison. Sa tête était à un mètre au moins au-dessous de la croûte de glace dont la neige était recouverte, et la question de savoir comment il serait possible de le ramener à la surface ne laissait pas de présenter quelques difficultés.
Ses jeunes compagnons n’osaient, ni l’un ni l’autre, se risquer au bord du trou dans lequel il était tombé. La glace pouvait aussi manquer sous leurs pieds et ils se seraient trouvés, tous les trois, dans le même embarras. Cette crainte les empêchait naturellement d’approcher assez pour lui tendre la main, alors même qu’il eût pu s’en saisir et que ce secours eût suffi pour e tirer d’affaire.
A ia vérité, il aurait pu sortir de là en se frayant une route et en pratiquant, dans la neige, une tranchée perpendiculaire au cours du ruisseau; car il était évident que le sol s’élevait assez rapidement en talus, de chaque côté, et que la couche de neige ne tardait pas à devenir beaucoup moins épaisse. Partout ailleurs qu’au-dessus de l’eau, la surface était en outre assez solide pour le porter. Il y avait donc là pour Pouchskin un moyen de salut assuré ; mais ce moyen demandait du temps; et Alexis eut l’idée d’un mode de sauvetage à la fois plus expéditif et moins fatigant.
Parmi les objets -de toutes sortes que le vieux soldat portait sur ses épaules, se trouvait un rouleau de grosse corde — presque un câble. — Cette corde avait suggéré à Alexis le plan qu’il avait conçu, pour secourir son fidèle compagnon, et que nous ferons suffisamment connaître en racontant comment il fut aussitôt mis à exécution.
Alexis commanda d’abord à Pouchskin de se lier fortement autour du corps un des bouts du câble et de jeter l’autre hors de son trou, sur la neige, aussi loin qu’il pourrait. L’ordre fut immédiatement exécuté et le bout resté libre vint tomber aux pieds du jeune homme qui s’en saisit et courut à l’arbre le plus voisin. Après avoir fait deux ou trois tours de corde autour du tronc, il donna l’extrémité à Ivan, en lui recommandant de tenir ferme et de ne pas la laisser glisser entre ses mains.
Alexis revint alors au bord de la fosse où attendait Pouchskin et s'en approcha aussi près qu’il put le faire sans danger. Il avait apporté avec lui une longue et forte perche que, par un heureux hasard, il avait trouvée sous les arbres ; il la glissa sous la corde et l'assujettit de son mieux, en travers et au bord du trou, afin
de donner au câble un support et d’empêcher qu’il n’enfonçât dans la neige.
Lorsqu'il crut avoir ainsi assuré le succès de son plan et que tout fut prêt, il cria à Pouchskin de se hisser le long du câble et de compléter lui-même l’œuvre de sa délivrance.
Le vieux grenadier avait déjà rejeté son fusil sur • son dos et attendait. Aussitôt qu'il entendit le signal, il commença son ascension , saisissant la corde de chacune de ses mains tour à tour et s’appuyant, à l’aide de ses pieds, aux blanches parois de sa prison.
Au moment où sa tête apparut à la surface, les éclats de rire de ses jeunes maîtres, qui s’étaient arrêtés un instant, reprirent avec une nouvelle force. Et véritablement, la physionomie du vieux soldat, quand son visage bruni et contracté se montra au-dessus de la croûte de neige, son corps plié en deux et ses efforts désespérés pour sortir de son trou , offraient un spectacle des plus comiques. Ivan surtout riait aux larmes et peut-être, à bout de forces, allait-il lâcher la corde et laisser retomber Pouchskin dans sa fosse, si son frère plus calme n’eût couru à lui et n’eût prévenu ce contre-temps.
Grâce à cette présence d’esprit, le vétéran put bientôt se redresser sain et sauf à la surface du banc de • neige. Mais ses grandes bottes de cuir de Russie n’avaient pas suffi pour le protéger contre les suites d’un bain prolongé, et une eau fangeuse dégouttait de tous côtés le long de ses cuisses et de ses jambes. Ce n’était pas le cas toutefois de s’arrêter et d’allumer du feu pour se sécher. Ils n’y songèrent même pas. Ils étaient tous les trois si ardents à la poursuite de l’ours qu’ils ne prirent que le temps de replier leur corde et se remirent en chasse.
Les ours de la Scandinavie. >
« Véritablement, dit tout à coup Ivan, montrant une des traces sur lesquelles ils se dirigeaient, si je ne distinguais bien clairement des empreintes de griffes au lieu de doigts, je croirais que nous suivons, non pas un ours, mais un homme — quelque Lapon marchant pieds nus par exemple. Ces traces ressemblent tout à fait à des pas d’homme.
— C’est très-vrai, répondit Alexis; il y a une ressemblance remarquable entre les empreintes de la patte de l’ours et celles du pied de l’homme, surtout lorsqu’elles sont anciennes. Ainsi, maintenant, nous voyons très-distinctement ici la marque des griffes, mais dans un jour ou deux, lorsque, par l’effet du soleil ou de la pluie, la neige aura commencé à fondre, ces marques s’effaceront, se confondront et ressembleront beaucoup plus à des empreintes de doigts. Les pas d’un ours, quand ils sont anciens, peuvent donc fort bien, comme tu l’as remarqué, être confondus avec ceux d’un homme.
— Et ils ont les mêmes dimensions?
— Exactement. Il y a même des espèces dont les
pattes laissent sur le sol une empreinte plus grande que celle d’un pied d’homme : l’ours blanc et l’ours gris, par exemple, dont les pattes sont de véritables pieds ayant souvent plus de douze pouces de longueur.
— Ainsi, continua Ivan, l’ours, en marchant, n’appuie pas seulement, comme d’autres animaux, sur la pointe du pied; la plante tout entière porte sur le sol.
— Précisément, et c’est pour cela qu’on lui a donné le nom de plantigrade, pour le distinguer des animaux qui, comme le cheval, le bœuf, le porc, le chien, le chat et beaucoup d’autres, ne marchent réellement que sur l’extrémité antérieure du pied.
— Il y a d’autres plantigrades que l’ours, demanda encore Ivan, notre blaireau et notre glouton, par exemple?
— Tu as raison, répondit Alexis. Ils sont aussi plantigrades, et cela a suffi à quelques savants pour les classer dans la famille des ours sous le nom générique d ’ursinæ. Mais, dans l’opinion de notre père, qui est aussi la mienne, continua-t-il de l’air modeste d’un homme qui a la conscience de sa valeur scientifique, c’est là une classification complètement erronée, qui ne repose que sur la conformation des pieds. Sous tous les autres rapports, les différents genres de petits animaux qui ont été ainsi introduits arbitrairement dans la famille des ours ne leur ressemblent pas plus qu’à de gros moucherons bleus. .
— Et quels sont les animaux classés ainsi sous la dénomination générique d 'ursinæ?
— Le glouton d’Europe et d’Amérique ( gulo ), les blaireaux d’Europe et d’Asie ( melts ), le raton d’Amérique (procyon ), la souris du Gap ( mellivora ), le panda
dans l’Hindoustan ( ailurus ), le coati de l’Amérique du Sud (nasua), le paradoxure (paradoxurus ) 1 , et même le télagon de Java ( mydaus ), l’un des petits animaux les plus curieux de la création.
« Ce fut Linné qui, le premier, fit comprendre ces
animaux sous la dénomination générale d’ours,
ceux du moins qui étaient connus de son temps, et.
plus récemment, le grand anatomiste français, Georges Cuvier, a étendu encore à d autres espèces cette classification erronee. Pour les distinguer des ours véritables, ils divisent la famille en deux branches : les ursinæ, qui sont les ours proprement dits; et les subursinæ ’ ou petits ours. Mais dans mon opinion, continua notre jeune savant, il n y a pas la moindre nécessité de donner à ces nombreuses espèces d’animaux le nom d’ours ou même de petits ours. Ce ne sont, en effet, des ours en aucune façon, puisqu’ils n’ont, avec kotre puissant et noble Bruin, d autre point de ressemblance que d être comme lui plantigrades. Ainsi tous ces animaux, à 1 exception des télagons de Java, ont de longues queues, quelques-uns même l’ont très-longue et très-épaisse, tandis que les ours n’en ont presque pas. Mais il y a d’autres particularités qui distinguent plus complètement encore les ours des animaux ainsi appelés petits ours.
« N’est-ce pas, en effet, un outrage au sens commun, continua Alexis s’échauffant peu à peu, que de faire un • ours d’un raton, un animal qui ressemble dix fois plus à un renard, et qui assurément se rapproche beaucoup plus du genre canis que du genre ursus? D’un autre
Siinî r °™ mé pa , r Fr , 6d ' Cuvier > P ar ce que sa queue offre une disposition fort rare chez les mammifères; sans être prenante, cette
queue peut se rouler, au gré de l’animai, eu une sorte de spirale. {Note du traducteur.
BRUIN
côté, il est également absurde de diviser les véritables ours en plusieurs genres, comme l’ont fait les mêmes naturalistes; car, s’il y a une famille dans le monde dont tous les membres aient entre eux un air de “parenté, c’est sans contredit celle de maître Bruin. En effet, les différentes espèces se ressemblent tellement, que d’autres savants anatomistes ont adopté une opinion diamétralement opposée et qui n’est pas moins absurde. Ils n’ont voulu en reconnaître qu’une seule, embrassant tous les ours connus. Du reste, à mesure que nous ferons connaissance avec les différentes branches de cette noble tribu, nous verrons mieux en quoi elles diffèrent les unes des autres et en quoi elles se ressemblent.
— J’ai entendu dire, continua Ivan, qu'en Norvège et en Laponie, il y a deux espèces distinctes d’ours bruns, outre la variété, noire qui est très-rare. Ne diton pas encore que les chasseurs rencontrent quelquefois une variété de couleur grise, qu’ils appellent l’ours d’argent?
— C’est juste, répondit Alexis. La plupart des naturalistes suédois pensent qu’il y a deux espèces ou au moins deux variétés permanentes d’ours bruns, dans le nord de l’Europe. Ils ont même été jusqu’à leur donner des noms distincts : l’une est Yursus arctos major , l’autre Yursus arclos miiior. Le premier de ces ours, le plus grand, est aussi d’une nature plus féroce et plus carnivore. Le second, plus petit, est d’un caractère plus doux, ou tout au moins plus timide; au lieu d’attaquer les bœufs et les autres animaux domestiques pour en faire sa proie, il se nourrit tout simplement d’insectes, de fourmis, de racines, de graines et ae végétaux. Sous le rapport de la couleur, la différence, entre les deux variétés supposées, n’est pas plus
marquée qu’elle ne l'est souvent entre deux individus appartenant notoirement à la même espèce, et on ne les distingue que par la taille et les habitudes. Du reste les derniers auteurs qui ont écrit sur ce sujet, et ceux dont les observations semblent mériter le plus de confiance, croient que le grand et le petit ours bruns ne sont pas même des variétés, et ne voient, dans les signes caractéristiques auxquels on a voulu les distinguer, que les effets de l’âge, du sexe ou d’autres circonstances accidentelles. Il est tout naturel de supposer, en effet, que l’ours, quand il est jeune, n’est pas aussi carnassier que dans un âge plus avancé. Si l’ours attaque les autres animaux et se nourrit de leur chair, il n’est pas cependant carnivore de sa nature; tous les naturalistes le reconnaissent : ce n’est d’abord chez lui qu’une habitude, dont la première origine est dans la rareté de toute autre nourriture; mais qui, une fois prise, se développe rapidement et devient un goût prononcé, — presque autant que chez les animaux de l’espèce féline ( felinæ ).
« Quant à l’ours noir, dont on a voulu faire aussi une espèce .distincte, les chasseurs et les naturalistes sont loin de s’accorder sur ce point. Les chasseurs disent que la fourrure de l’ours noir d’Europe n’est jamais de ce beau noir de jais qui caractérise les véritables ours noirs d’Asie et d’Amérique, mais seulement d’un brun très -foncé; de sorte que, dans leur opinion, ces prétendus ours noirs ne sont que des ours bruns dont la toison a acquis avec l’âge une teinte plus sombre. Et il y a de bonnes raisons pour être de leur avis, car il est incontestable que l’ours brun devient presque noir en vieillissant.
— Ah ! reprit en riant le plus jeune des deux frètes, précisément le contraire de ce qui nous arrive, à nous.
BRUIN
Regarde un peu Pouchskin, ses cheveux étaient noirs autrefois, n’est-ce pas, vieux Pouchy?
t— Oui, monsieur Ivan, noirs comme le^s plumes d’un corbeau.
— Et maintenant ils sont gris comme la queue d’un blaireau. Et bientôt, peut-être avant que nous ne revoyions la maison paternelle, ta moustache, mon vieux camarade, aura la blancheur de l’hermine.
— C’est, juste, monsieur; c’est juste, nous serons tous un peu plus vieux ce jour-là.
— Bien répondu, Pouchy, très-bien ! mais continue, frère, ajouta Ivan, se retournant vers Alexis. Dis-nous tout ce que tu sais sur les ours de la Scandinavie; tu n’as pas encore parlé de ceux qu’on appelle les ours d’argent.
— Non, dit Alexis ; ni d’une autre variété qui se trouve également dans ces contrées, et dont quelques naturalistes ont fait une espèce distincte, l’ours à collier.
— Oui, je sais : tu veux parler d’ours auxquels la nature a mis une sorte de collier blanc autour du cou.
— Précisément.
— Eh bien ! frère, quelle est ton opinion ? Ces ours à collier forment-ils une espèce distincte ou du moins une variété permanente?
— Ni l’un ni l’autre. Ce collier est tout simplement une marque accidentelle que l’on trouve chez quelques individus de la famille des ours bruns, quand ils sont jeunes, et qui disparaît généralement quand ils ont atteint toute leur croissance. Les chasseurs, à la vérité, rencontrent de temps en temps et isolément quelques ours assez grands et déjà d’un certain âge ayant encore le collier; mais tous s’accordent à les considérer comme étant de la famille des ours bruns et non comme
OU LES jpHASSEUJlS D'OURS.
appartenant à une espèce distincte. Les mêmes remarques s’appliquent à l’ours d’argent, et plusieurs chasseurs ont rapporté que, dans une portée de trois oursons, ils avaient trouvé les trois variétés: le brun ordinaire, le brun à collier et le gris argenté-, taudis que la mère était un véritable ursus arclos.
— Très bien 1 Papa ne nous demande donc que le brun et le noir; mais si nous pouvions y joindre également les peaux d’individus représentant les deux autres variétés, il n’en serait probablement que plus satisfait. Et maintenant, que faut-il augurer du camarade que nous suivons? A la dimension des empreintes qu’il laisse sur la neige, il me semble que ce doit être un maître ours.
— Oui, c’est évidemment un vieux mâle, répondit Alexis; mais, si je ne me trompe, nous serons bientôt à même d’en juger. La piste devient de plus en plus fraîche, il ne doit pas y avoir longtemps qu’il a passé par ici, et je ne serais pas surpris de le rencontrer sans sortir de ce ravin.
— Voyez! s’écria Ivan, dont les regards impatients s'étaient détachés de la piste et portés en avant; voyez là-bas, sous la racine de cet arbre, il y a un trou ; ne serait-ce pas là ce que nous cherchons?
— Cela ena tout l’air. Attention! attachons-nous à la piste et suivons-la avec précaution. Surtout, pas un mot ! »
Tous trois alors, osant à peine respirer, dans la crainte de donner l’éveil à l’animal qu’ils cherchaient, s’avancèrent silencieusement, suivant toujours les tra ces qui les guidaient depuis le matin. La neige, fraîchement tombée, formait sous leur3 pieds comme in duvet qui leur permettait de marcher sans faire le moindre bruit, et ils arrivèrent ainsi jusqu’à six pas environ de l’arbre désigné.
Tout semblait indiquer qu’Ivan avait dit vrai. La piste cessait de suivre le ravin pour s’élever le long des rochers; et à l’orifice du trou, sur lequel se concentrait leur attention, la neige était tout nouvellement foulée, comme si l’ours eût tourné deux ou trois fois sur luimême avant d’entrer. On ne voyait pas d’ailleurs d’empreintes qui pussent donner lieu de supposer qu’il était revenu sur ses pas; toutes se dirigeaient vers l’entrée de la caverne; c’était donc là que Bruin avait établi sa demeure, et il devait être à la maison.
Le3 ours en hiver.
Gomme il a été dit plus haut, l’ours brun, ainsi que quelques autres espèces de la même famille, a l’habitude de dormir pendant plusieurs mois chaque hiver, ou, en d’autrés termes, d’hiverner. Quand approche l’époque de ce long sommeil, il cherche une caverne ou tout autre lieu de refuge dans lequel il se fait un lit de feuilles sèches, d’herbes, de mousse ou de joncs. Il ne lui en faut pas d’ailleurs une grande provision, son épaisse fourrure lui servant tout à la fois de matelas et de couverture. Très-souvent même, sans se donner tant de peine, il se glisse dans le trou dont il a fait choix, se couche, arrange mollement sa tête au milieu des touffes de longs poils qui lui garnissent l’intérieur des cuisses et s’endort.
Des naturalistes ont vu, dans ce sommeil, un état de torpeur dont l’animal ne peut sortir, ni être tiré, avant le terme, de la période assignée par la nature. C’est là une erreur; car les ours sont souvent surpris par des chasseurs, pendant leur sommeil, et une fois éveillés, ils se comportent vis-à-vis de leurs agresseurs, absolument comme en toute autre occasion.
BUUIN
Il est juste d’observer pourtant que la vie et la condition de l’ours, dans «es quartiers d’hiver, ne ressemblent pas à celles de la marmotte, de l’écureuil ou autres animaux-rongeurs,’ durant la meme saison. Ceux-ci s’enferment tout simplement afin de se garantir du froid, et, pour n’avoir pas à souffrir de la faim tant que dure cet emprisonnement volontaire, ils ont soin d’amasser, au préalable, dans leur retraite, une ample provision des substances dont ils se nourrissent habituellement. Les abeilles et plusieurs autres insectes en font autant. 11 n'en est pas de môme de l’ours. La nature lui a-t-elle refusé tout instinct de prévoyance? c’est ce qu’il est difficile de dire; mais il est certain qu’il ne fait aucune provision pour ces longs jours de réclusion et de solitude et qu’il s’endort sans songer au lendemain.
Comment peut-il vivre ainsi plusieurs moi? sans manger? C’est un dee mystères de la nature. Tout le monde a entendu dire qu’il se nourrissait durant cette période, en suçant ses pattes, et non-seulement Buffon a admis et accrédité cette explication absurde, mais encore il cherche à en démontrer la vraisemblance en disant que, quand on coupe le dessous des pieds de l’ours, il en sort un suc blanc et laiteux *.
L’histoire, il faut d’ailleurs le reconnaître, est répandue dans le monde entier, partout du moins où les ours hivernent. On la raconte au Kamchatka; on la
1. Buffon dit : « Le dessous de leurs pieds est gros et enflé ; lorsqu’on le coupe il en sort un suc blanc et laiteux. Cette partie paraît composée de petites glandes qui sont comme des mamelons; et c’est ce qui fait que pendant l’hiver, dans leurs retraites, ils sucent continuellement leurs pattes. » Mais il ne dit pas que ce soit le seul moyen à l’aide duquel ils supportent la longue abstinence dont il est ici question. {Noie du traducteur.)
t OU LES CHASSEURS D’OURS. 57
retrouve chez les Indiens, chez les Esquimaux, sur les ,. rivages de la baie d’Hudson, comme parmi les chas • seurs de la Norvège et de la Laponie. Gomment cette fable a-t-elle pu s’accréditer chez des peuples si divers et si bien séparés les uns des autres?
Il n’est pas difficile de répondre à cette question. ' L’histoire a pris naissance en Europe parmi les chasseurs de la Scandinavie. Une fois inventée, elle était trop originale pour qu’on la laissât tomber. Les voyageurs, en s’en faisant les propagateurs, ont en outre pris soin de l’embellir et d’y ajouter quelques détails, fruits de leur propre imagination. Elle a fait ainsi le tour du monde; mais n’est-il pas absurde de supposer qu’un , énorme quadrupède à qui il faut, pour sa nourriture quotidienne, plusieurs livres de substances animales ou végétales, — un ours qui ne ferait qu’un repas de la carcasse d’un veau, puisse vivre pendant deux mois, en suçant ses pattes, du suc laiteux dont a parlé Buffon?
Mais alors comment vit-il sans nourriture? Il se peut que, durant ce long sommeil, les facultés et le travail de la digestion soient complètement suspendus ôu n'agissent que d’une façon presque insensible ; il est possible encore que la vie et la circulation du sang soient entretenues par la grande quantité de graisse que l’ours amasse, pour ainsi dire, avant de se recéler pour l’hiver 1 .
Il est, en effet, bien connu qu’à l’époque de leur réclusion annuelle, ces animaux sont plus gras qu’en aucune autre saison. La maturité des fruits, dans les forêts, et la chute des glands, châtaignes et autres produits de
1. C’est aussi l’explication à laquelle s’attache principalement Buffon : * Comme il est naturellement gras, dit-il, et qu’il l’est excessivement sur u lin de l’automne, temps auquel il se recèle, cette abondance de graisse lui fait supporter l’abstinence. »
0 Note du traducteur.)
bru:n
même nature qui forment, en automne, leur principale nourriture, leur assurent le moyen de vivre dans l’abondance, et rien ne les empêche d’engraisser avant de s’en* dormir. Que leur servirait d’ailleurs de rester éveillés? Dans les contrées où l’hivernage est une de leurs habitudes, ils mourraient de faim, durant l'hiver, s’ils ne dormaient pas. La terre en effet est trop bien durcie par la gelée, pour qu’ils puissent la fouiller et y chercher des racines, tandis qu’une épaisse couche de neige leur cache tout ce qui fait ordinairement leur subsistance. Quant à vivre d’oiseaux ou d'animaux, ce n’est point leur affaire. Ils ne sont point assez agiles pour cela.
Iis mangent les uns et les autres, quand ils peuvent les attraper, mais ils n’y réussissent pas toujours, et s’ils n’avaient que cette ressource durant la saison des neiges, ils courraient grand risque de mourir de faim. C’est pour cela que la nature, toujours prévoyante, leur a donné cette singulière faculté d'un sommeil presque léthargique qui dure plusieui-s mois. On ne peut douter que tels n’aient été les desseins de l’auteur de toutes choses, quand on voit que les ours vivant dans des pays chauds, comme Bornéo, la presqu’île de Malacca, et même les ours noirs de l’Amérique du Sud, ne sont pas sujets à l’hivernage. Ils n’en ont pas besoin. Leurs forêts, où la gelée est inconnue, les nourrissent aisément toute l’année, et toute l’année, on les voit rôder et chercher leur vie. Dans les contrées arctiques môme, on rencontre l’ours polaire sur pied en toute saison : comme il ne se nourrit pas de végétaux, la neige de l’hiver ne lui dérobe pas ses aliments et il trouve toujours moyen de vivre. La femelle se cache pendant quelque temps, mais c’est dans un autre but et non pour se garantir de la faim.
S’il n’était bien démontré que la graisse, dont l’ours
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fait provision avant de s’endormir, contribue à le faire vivre pendant son sommeil, il suffirait, pour dissiper tous les doutes à cet égard, de remarquer qu'elle a complètement disparu quand il s’éveille. A ce moment en effet, ou très-peu de temps après, maître Bruin est maigre comme une barre de fer. S’il pouvait se voir dans une glace, il se reconnaîtrait à peine, tant sa longue carcasse amaigrie ressemble peu à ce corps volumineux, replet, arrondi, pour lequel, deux mois auparavant, l’entrée de sa tanière était trop petite.
Un autre changement considérable s’opère en lui, pendant ce long sommeil. Au moment de s’enfermer pour l’hiver, il n’est pas seulement très-gros, très-gras, il est encore très-paresseux, au point que le chasseur le plus novice peut aisément s’en rendre maître et le tuer. Naturellement assez doux, — je ne parle que de l’ours brun ( ursus arctos ), quoique la remarque puisse s’appliquer également à plusieurs autres espèces, — il est alors d’humeur plus pacifique et plus débonnaire encore que de coutume. Comme il trouve en quantité suffisante pour sa nourriture, des matières végétales qu’il préfère à la chair des animaux, il n’est à redouter pour aucune créature vivante, pourvu qu’on le laisse à sa solitude. A son réveil, il montre un tout autre caractère. Il est inquiet; il a faim. Il semble croire que quelque larron l’a visité pendant son sommeil et lui a volé sa graisse. Il est donc de fort mauvaise humeur, quand il sort de son antre. C’est le moment où il se jette sur les troupeaux des bergers Scandinaves et devient, pour les étables et les fermes, un voisin justement redouté. Le chasseur lui-même, quand il le rencontre en cette saison, ne l’approche qu’avec les plus grandes précautions.
C’est ce que firent aussi Alexis, Ivan et Pouchskin. Tous trois connaissaient trop bien les habitudes de
l’animai à qui ils avaient aiïaire — leur ours de Russie — pour ne pas savoir qu’ils devaient se conduire avec prudence.
Au lieu de se précipiter à l’entrée de la caverne et de faire un grand bruit, ils s’avancèrent dans le plus grand silence, le fusil armé et prêts à saluer de leur mieux maître Bruin, dès qu'il mettrait lo nez hors de son antre.
Bruin est-il à la maison ?
La caverne, si c’en était une, n’avait d’autre entrée qu’une ouverture de dimensions assez ordinaires, à peine assez grande pour donner passage au corps d’un ours dans toute sa croissance, et de grosseur moyenne.
A en juger extérieurement, c’était plutôt un trou ou terrier creusé sous un grand pin, parmi les racines duquel l’ours avait sans doute établi sa demeure. L’arbre ' lui-même s’élevait sur la pente du rocher, et ses racines principales se développaient sur un assez grand espace, apparaissant çà et là à la surface du sol. A l’entrée se trouvait une saillie de rocher, sorte de plateforme étroite, où la neige piétinée semblait indiquer que l’ours s’était arrêté; au-dessous, la pente devenait plus rapide et descendait presque perpendiculairement jusqu’au banc de neige que nous avons déjà décrit.
Nps trois chasseurs attendaient, postés de façon à ne perdre aucun des mouvements de l’ennemi. Pouchskin était au-dessous et directement en face de l’entrée de la grotte, à six pas de distance environ. Ivan avait été placé sur la droite, et Alexis se tenait à gauche. Tout naturellement, le poste le plus dangereux avait été choisi par le vieux soldat.
BRUIN
Ils restèrent assez longtemps silencieux et presque sans bouger. Rien ne trahit la présence de Bruin ; pas un signe, pas un bruit.
Ils résolurent d’attirer eux-mêmes l’attention de l’animal par quelque bruit, propre à le faire sortir de sa tanière. Ils se mirent à tousser, à parler haut, mais en vain. De véritables cris n’eurent pas plus de résultat.
Il était là cependant; aucun de nos chasseurs n’en pouvait douter. Les traces, qu’ils avaient observées avec soin, se dirigeaient toutes vers l’entrée de la grotte; aucune n’en revenait. L’ours était certainement dans son trou; mais, endormi ou non, il était évident que leurs cris ne produisaient aucun effet sur lui.
Il fallait trouver quelque autre moyen de le faire sortir, l’exciter avec un bâton, par exemple. Ce fut l’idée qui se présenta la première à l’esprit de nos voyageurs, ils l’adoptèrent immédiatement.
Pouchskin s’éloigna pour trouver une perche assez longue. Alexis et Ivan restèrent à leurs postes, toujours sur leurs gîrdes, dans la crainte que l’ours ne fit une sortie pendant l’absence de leur compagnon. Mais Bruin n’y pensait pas, et quand Pouchskin revint, les choses en étaient toujours au même point. Le vieux soldat avait, à l’aide de sa hache, abattu, tout près de là, un jeune sapin qui, débarrassé de ses branches, faisait une perche haute comme les gaules d’un champ de houblon. Ce n’était pas sans dessein qu'il l’avait choisie de cette longueur. Quoique brave, il ne se souciait pas d’avoir affaire de trop près avec l’ennemi qu’il allait provoquer.
Quand il eut repris son poste, il introduisit l’extrémité de sa gaule dans l’antre béant et l'agita en tous sens, de façon à battre les parois intérieures ; puis il la retira et attendit la réponse de Tours.
Rien ! .
- La perche fut de nouveau introduite dans le trou,. et cette fois poussée un peu plus avant. En même temps, les cris, les démonstrations bruyantes recommencèrent au dehors, mais toujours en vain. Bruin ne bougea, ni ne fit entendre le moindre grondement.
« Il faut qu’il soit endormi. Pousse encore un peu plus avant, Pouchskin. »
Ces mots attestaient l’impatience d’Ivan.
Encouragé par les paroles de son jeune maître, Pouchskin s’approcha, puis, à l aide de son bâton, plongé à moitié dans la caverne, il tâta, chercha en tout sens, mais sans rien découvrir. Devenu plus confiant, il fit un ou deux pas encore en avant. Dans cette nouvelle position, l’extrémité de son bâton atteignait le fond de la grotte ; il recommença ses recherches, sondant, tâtant dans toutes les directions : devant lui, à droite, à gauche, en haut, en bas, dans tous les coins. Son bâton ne rencontra rien qui ressemblât à l’épaisse toison d’un ours; partout il se heurtait contre des pierres qui formaient le sol et les parois intérieures de la grotte.
Il y avait là un mystère. Pouchskin était un vieux chasseur d’ours. Ce n’était pas la première fois qu’il introduisait ainsi sa perche dans la tanière d’un de ces animaux, et il savait à merveille en trouver le fond, en sonder tous les recoins. 11 était bien sûr en outre que la grotte qü’il explorait en ce moment ne communiquait avec aucune autre ; c’était un logement d’une seule pièce. S’il y avait eu une seconde chambre à la suite de la première, il en eût trouvé l’entrée; mais tout indiquait qu’il n’y en avait pas.
Pour mieux s’en assurer encore, il alla se placer tout contre l’orifice de la caverne. Alexis et Ivan s’approchèrent également, chacun de son côté, et l’exploration continua.
Au bout de quelques instants, Pouchskin fut tout à fait convaincu qu’il n’y avait pas d’ours dans l’intérieur. H avait avec son bâton, et à plusieurs reprises, tâté, sondé en tous sens; il n’avait rencontré que la pierre, ou par-ci par-là quelque racine. Il voulut cependant essayer encore un dernier moyen : il se coucha à terre pour écouter l’oreille tendue, à l'entrée même de la caverne, et recommandant à ses jeunes maîtres le plus profond silence. Il resta quelques secondes dans cette position.
Ils suivirent exactement tous deux ses recommandations, et ce lut un bonheur pour eux, sinon pour lui.
Le silence, en effet, leur permit d’entendre ce qui ne put arriver aux oreilles de Pouchskin, placé comme il i l’était, c’est-à-dire un bruit qui soudain les fit se rejeter en arrière et lever, vers le sommet de l’arbre, les regards qu’ils cherchaient auparavant à plonger dans l’intérieur de la caverne. ,
Au même instant, ils aperçurent un objet dont la vue leur fit pousser simultanément un cri. Tous deux reculèrent de quelques pas, élevant en l’air le canon r’.^ leurs fusils. .
Un animal, d’une taille énorme, descendait lentement le tronc du grand pin, au pied duquel ils se trouvaient. Eu toute autre circonstance, aucun d’eux n’aurait pu dire avec certitude quelle espèce d’animal se mouvait ainsi sous leurs yeux; car au premier abord, on ne distinguait ni tête ni jambes, mais seulement une masse informe de poils longs et bruns. Si étrange toutefois que pût paraître l’aventure, il n’y avait pas à. s’y méprendre, c’était bien leur ours, descendant à reculons de l’arbre, dans les racines duquel ils l’avaient cru caché.
Corps à corps.
Alexis et Ivan poussèrent l’un et l’autre un grand cri pour avertir Pouchskin. Tous deux, en outre, presque en même temps levèrent leurs fusils dans la direction de l’ours et firent feu.
Pouchskin les entendit, mais il n'avait pas entendu le reniflement qui les avait avertis eux-mêmes de la présence de l’ours. Il était trop absorbé par l’envie de saisir le moindre bruit venant de l’intérieur de la grotte, pour être à ce qui se passait au dehors. Leurs cris et les coups de fusil lui firent lever la tête, mais trop tard pour qu’il pût encore éviter la rencontre de l’ours. Il était à peine debout, que l’animal arrivait sur lui par derrière, et d’un coup bien appliqué dans le dos, le rejetait la face contre terre.
Peut-être eût -il mieux valu pour Pouchskin qu’il restât immobile dans cette attitude, car l’ours s’était déjà détourné de lui et paraissait songer à la retraite; mais le vieux grenadier, ne prévoyant pas que sa position pût devenir plus critique qu’elle ne l’était, se releva soudain et se saisit de son fusil.
BRUIN
Ces préparatifs de combat, joints à la douleur que lui causaient les deux coups de feu qu’il avait reçus au bas des reins, et qu'il attribuait peut-être à Pouchskin, excitèrent la fureur de Bruin. Il retint donc aussitôt sur son adversaire, et au lieu d’exposer son arrière-garde à un nouvel assaut, il marcha la gueule béante sur le grenadier. Celui-ci avait eu le temps d’épauler son arme; il fit feu, mais hélas! le coup rata. C’était un fusil à pierre; dans la chute qu’il avait faite le matin, la batterie avait été couverte de neige et l’amorce, qu’il n’avait pas pensé à renouveler, était mouillée.
Ce contre-temps ne fit qu’accroître la colère de l’animal; et une décharge de gros plomb qu’Ivan, tirant son second coup, lui envoya au même moment, mit le comble à sa rage.
Cependant Pouchskin avait tiré son grand couteau, la seule arme qu’il eût sous la main. Sa hache l’eût peut-être mieux servi, mais il l’avait laissée sur le haut de la colline, à l’endroit où il avait abattu un sapin. Il prit donc son couteau et se prépara à se défendre dans un combat corps à corps.
Il était encore possible de battre en retraite, mais en s’exposant à un péril presque certain. Au milieu de tous les va-et-vient que nous avons à peine indiqués, l’ours s’était placé au-dessus de lui, sur la pente du rocher, et s’il eût tourné le dos, le terrible animal pouvait, en un clin d’œil, tomber sur lui et le précipiter au fond du ravin. Pouchskin pensa qu’il valait mieux l’attendre en face, le tenir autant que possible à distance, et gagner, si l’ennemi lui en laissait le temps, un terrain plus ferme et plus uni.
L’ours s’étant arrêté un moment pour lécher et sucer la plaie que lui avait faite le dernier coup de feu, Pouchskin put en effet reculer de quelques pa9, mais
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de bien peu, car tout cela ne prit pas la dixième partie du temps quer nous avons mis à le raconter.
Juste au moment où il atteignait le bas du coteau, son terrible ennemi sortit , avec un grognement épouvantable, du nuage de fumée qui le cachait encore en partie, et courut sur lui au galop. Puis, quand il ne fut plus qu’à un mètre du chasseur, Bruin se dressa sur ses pattes de derrière, dans l’attitude d’un boxeur de profession
Alexis et Ivan virent alors le vieux soldat se fendre et porter une botte de la main droite, celle qui tenait le couteau; puis, un instant après, l’homme et la bête leur apparurent se saisissant et s’étreignant, dans une lutte corps à corps.
Ils se mirent à exécuter ainsi une sorte de valse sur la neige, soulevant une poussière blanche qui formait comme un nuage autour d’eux. Pendant un moment, il fut impossible de distinguer autre chose qu’une masse noire et confuse s’agitant avec violence au milieu d’un tourbillon.
Ivan poussait des cris de frayeur; il craignait pour la vie de son cher Pouchskin. Alexis, plus calme, rechargeait vivement son fusil, comprenant à merveille que tuer l’ours était le plus sûr moyen de sauver leur fidèle compagnon.
Il y eut pour le vieux soldat un moment de véritable danger. L’ours était un des plus gros et des plus féroces qu’il eût jamais rencontrés; et s’il l’eût mieux examiné, avant d’engager la lutte, peut-être ne l’eût-il pas fait, sans y regarder à deux fois. Mais la fumée des coups de fusil, flottant dans la brume, ne lui avait pas permis de voir clairement à qui il allait avoir affaire. Et lorsqu’il put se rendre un compte exact de la taille et de la force de son ennemi, il était trop tard pour
BRUIN
battre en retraite. Habile et prompt comme un vrai tirailleur, Alexis eut bientôt rechargé son arme, et il courut aussitôt vers le lieu du combat. L’homme et l’ours se tenaient toujours étroitement serrés et continuaient de tourner.
Tout à coup il les vit se séparer. Pouchskin. était parvenu à s’arracher aux étreintes de l’ours, et trèspeu désireux évidemment de renouveler l’embrassade, il reculait sur la neige, toujours vivement poursuivi par son antagoniste, et toujours placé, malheureusement, de façon à empêcher son jeune maître de tirer.
Les deux combattants traversaient en ce moment le ravin et se trouvaient par conséquent sur le banc de neige dont nous avons déjà parlé. Pouchskin faisait de son mieux pour échapper à la poursuite dont il était l’objet, mais l’avantage était du côté de l’ours. En effet, tandis que l’homme sentait à chaque pas la neige se briser et céder sous ses pieds, les larges pattes du quadupède glissaient sans la moindre difficulté sur la surface glacée.
Pouchskin avait eu d’abord un peu d’avance, mais l'ours gagnait rapidement du terrain. Une ou deux fois déjà, il s’était trouvé si près de celui qu’il poursuivait qu’il touchait ses vêtements du bout de son museau ; mais, pour se redresser et pouvoir, dans cette position, atteindre son ennemi d’un coup de griffe, il fallait qu’il fût plus près encore, et Bruin le savait.
Ce fut l’affaire d’un moment : debout sur ses pattes de derrière, la patte levée, il se préparait à frapper sa victime. Ivan et Alexis poussèrent à la fois un cri de détresse, mais avant que le coup fatal pût être porté, celui à qui il était destiné avait disparu, comme si la terre se fût entr’ouverte sous ses pas.
Nos deux jeunes chasseurs crurent d’abord que
Avant que le coup fatal pût être porté, Pouchskin avait disparu.
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Pouchskin avait été atteint et terrassé par son formidable adversaire. Ils avaient vu l’ours se précipiter en avant, comme pour se jeter sur le corps de son ennemi renversé; mais presque aussitôt, à leur terreur se mêla une vive surprise. Ils ne voyaient plus ni l’homme ni l’animal : tous deux avaient également disparu I
Une disparition mystérieuse.
La disparition soudaine de l’homme et de l’ours eût été pour nos jeunes chasseurs un sujet de vive inquiétude, s’ils ne s’étaient souvenus de ce qui était arrivé le matin même à Pouchskin. Cette première aventure était encore trop présente à leur mémoire pour qu’ils fussent en peine de s’expliquer ce qui venait d’arriver. Tout occupé des efforts qu’il faisait pour échapper à son antagoniste, Pouchskin avait sans doute oublié les dangers du passage sur le pont de neige et, il avait une seconde fois passé à travers.
Mais cette fois il n'y avait pas sujet de rire. Pouchskin n’était plus seul enfermé dans son trou, comme le pantin d’une boîte à surprise; suivant toute apparence, il se débattait sous le poids du monstre sauvage, qui le déchirait à belles dents, ou bien encore il pouvait s’être noyé dans le ruisseau coulant au fond du ravin. D’un autre côté, l’ours s’était-il jeté volontairement sur sa proie, après l’avoir vue disparaître, ou bien, emporté par l’impétuosité de son attaque, avaitil été malgré lui précipité dans l’abîme? Alexis et Ivan pensaient que sa chute n’avait été rien moins que pré-
J3RUIN Oü LES CHASSEURS. D’OURS. 73
méditée, car ils l’avaient vu, au moment de disparaître, chercher à faire un détour, se débattre, puis s’enfoncer la tête la première.
Il importait peu d’ailleurs que ce plongeon eût été, de sa part, volontaire ou non. De façon ou d’autre, il devait être tombé sur la tête du malheureux grenadier, et connaissant l’implacable furie de ces animaux, quand leur colère est une fois excitée, les deux frères ne pouvaient avoir qu’une idée, c’est que leur vieux compagnon devait être noyé ou mis en pièces.
Soutenu par une dernière espérance, Alexis se dirigea vers l endroit où l’homme et la bête avaient disparu, le fusil en main, et prêt à faire feu. En approchant, il entendit au-dessous de lui, un mélange de bruits confus au milieu desquels il était facile de distinguer les grondements de l'ours. Il en conclut que la lutte continuait, et il pressa le pas, très-étonné toutefois de ne pas entendre la voix de Pouchskin.
Arrivé à trois mètres environ du précipice, il aperçut un objet qui le fit s’arrêter soudain. C’était tout simplement l’extrémité du museau de l'ours qui apparaissait à la surface. Il ne voyait ni les yeux de l’animal, ni aucune autre partie de son corps, mais seulement le bout de son nez et quelques centimètres du museau.
L’idée lui vint tout d’abord que l’ours, dressé sur ses pattes de derrière, cherchait à se retirer de là, en grimpant le long des parois de sa prison, et il n’eut bientôt plus aucun doute à cet égard. Il vit en effet, presque aussitôt, l’animal s’élever perpendiculairement et montrer, hors du trou, sa tête et une partie de son cou. Ce fut l’affaire d’un instant toutefois; car Bruin, qui semblait jouer alors le rôle du diable dans la boite à surprise, retomba et disparut de nouveau tout entier.
BRUIN
Notre jeune chasseur regrettait vivement de n’avoir pas profité de ce moment pour tirer en visant à la tête de l’animal; mais dix secondes ne s’étaient pas écoulées qu’une extrémité de museau se montrait pour la deuxième fois au-dessus de la neige. L’ours allait donc, suivant toute probabilité, faire une nouvelle tentative pour sortir.
La première pensée d’Alexis avait été d’attendre que la tête se montrât tout entière ; mais une réflexion lui vint, prompte comme l’éclair, c'est que l’animal pourrait fort bien, cette fois, réussir à atteindre la surface solide du banc de neige, et qu’alors il serait lui-même en danger. Pour conjurer ce péril, il résolut de faire feu sur-le-champ, non pas toutefois en visant au museau, car s’il était sûr d’y loger aisément sa balle, il savait aussi que cette nouvelle blessure ne tuerait pas l’ours et ne ferait que le rendre plus furieux encore, s’il était possible.
C’est à la cervelle qu’il voulait frapper le monstre, et la position du museau suffisait pour lui indiquer exactement où se trouvait le reste de la tête.
Un chasseur moins habile, moins exercé serait resté où il était, et calculant de son mieux la position que devait occuper la tête de l’ours, il aurait tiré dans cette direction, à travers la neige. Mais Alexis savait à merveille que, tirant obliquement, sa balle pouvait glisser à la surface et manquer complètement le but. Pour assurer son coup, il fit donc deux pas en avant, introduisit le canon de son fusil dans la neige jusqu’à ce que la gueule touchât la tête de l’animal et il fit feu.
Pendant quelques secondes, il ne vit rien. La fumée de son coup de fusil et la neige soulevée par l’explosion formèrent un nuage épais au-dessus du précipice ; mais s’il ne distinguait rien, ce qu’il entendit lui donna tout
lieu de croire que sa balle n’avait pas été perdue. Un long clapotement sous la neige annonçait clairement que l’ours se débattait dans l’eau, tandis que ses cris plaintifs et ses grondements, de plus en plus faibles, ne permettaient pas de douter que ses forces ne l'abandonnassent rapidement.
Aussitôt que la fumée se fut dissipée, Alexis se glissa, à genoux, jusqu’au bord du trou et plongea son . regard dans l’intérieur. Il y avait du sang sur la neige; le côté opposé à celui où l’ours s’était montré en était rougi en plusieurs endroits, et au fond, dans l’eau, au milieu des débris de la croûte de glace qui avait cédé sous les pas de Pouchskin, apparaissait une masse noire dans laquelle il ne lui fut pas difficile de reconnaître le corps de l’animal.
Mais qu’était devenu Pouchskin? Au fond de l'espèce de petit cratère qui s’était ouvert tout à coup dans la neige, Alexis voyait bien le corps de l’ours encore agité de mouvements convulsifs, mais rien qui indiquât la présence d’un homme. Où donc pouvait être le pauvre caporal? Avait-il disparu dans l’eau noire qui remplissait le fond du ravin? ou bien, horrible pressentiment ! son cadavre avait-il été emporté par le ruisseau dont le courant semblait assez rapide?
Cette supposition n’avait rien d’invraisemblable, car Alexis pouvait aisément voir qu’il existait, entre l’eau et la neige faisant voûte, un espace vide suffisant pour donner passage au corps d’un homme.
En proie à une sorte d’angoisse, il se mit à crier et à appeler son vieux compagnon. Il allait renouveler ses appels désespérés, lorsque tout à coup il entendit, à quelques pas derrière lui, un bruyant éclat de rire dans lequel il reconnut la voix d’Ivan. Il se releva soudain, se demandant quelle pouvait être la cause d’une gaieté
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La tôle du vieux grenadier, se dressant comme un sphinx au-dessus de la surface gelée, ses cheveux gris, couverts de neige comme une perruque à frimas ; sa moustache poudrée de même, l’écarquillement et le clignotement de ses yeux, l’expression de surprise et de gravité comique empreinte sur sa physionomie, tout concourait à former un tableau devant lequel il était difficile de garder son sérieux.
Cependant Alexis, tout occupé de savoir si Pouchskin n’avait reçu aucune blessure dangereuse, ne parut pas cette fois partager la joyeuse humeur de son frèreet ses premières paroles, dès qu’il fut assez près, furent pour demander au vieux soldat s’il n’était pas blessé.
« Quelques égratignures seulement, mes chers maîtres, répondit celui-ci ; quelques égratignures, et rien de plus; rien de sérieux. Mais la bète? l’ours? où est-il passé?
— Tout est fini pour lui, et de ce côté nous pouvons être bien tranquilles. Je crois, mon brave Pouchskin, que ton couteau avait déjà fort avancé ses affaires, car il n’a pu retrouver assez de force pour sortir du trou où vous aviez disparu l’un après l’autre * je l’ai ensuite heureusement achevé d’un coup de fusil, et nous n’avous plus qu’à relever sa carcasse et prendre sa peau. Mais laisse-nous d’abord t’aider à te tirer de là, mon vieux camarade, et puis tu nous diras par quel miracle tu as échappé au péril qui nous a tant effrayés. »
A ces mots, les deux frères se mirent à briser la neige, jusqu a ce qu’ils eussent mis les épaules de Pouchskin à découvert, puis le saisissant chacun par un bras , ils l’aidèrent à se soulever et à sortir du trou dans lequel il était comme enterré.
Pouchskin se mit à conter son aventure, et ses jeunes maîtres l’écoutèrent avec beaucoup d’intérêt, quoiqu’ils eussent déjà deviné en grande partie comment les choses s’étaient passées. Il y avait cependant encore quelques détails dont ils ne se rendaient pas bien compte, et qui leur furent expliqués par le vieux soldat.
En premier lieu, s’il avait battu en retraite devant l’ennemi, ce n’était pas parce qu’il se regardait comme vaincu, mais parce qu’il avait perdu son couteau. Le manche, humide de sang, lui avait échappé et il ne savait pas ce qu’il était devenu, Se voyant désarmé, sa première pensée avait été de se soustraire aux embrassades de Bruin; que pouvait en effet .un homme sans armes contre un ours de cette taille?
Il s’était donc débarrassé de ses étreintes et se disposait à prendre sa course. Il avait tout à fait oublié ce qui lui était arrivé le matin, et ne songeait plus au danger qu’il allait courir en traversant le banc de nei^e qui, une fois déjà, s’était entr’ouvert sous ses pas. Il n’avait pas d’ailleurs d’autre route à suivre. A droite
ou à gauche il aurait eu le rocher à escalader, et eu deux sauts l’ours eût été sur lui. Il avait donc pris le meilleur parti, et la lin de l’aventure venait de prouver surabondamment que sa nouvelle chute sous la neige avait été le plus heureux accident qui pût lui arriver. Sans cela il serait probablement tombé entre les griffes de la bête furieuse, et aurait été mis en pièces.
Lorsqu’au terme de sa chute, il sentit qu’il avait les pieds dans l’eau, il se souvint de ce qui lui était arrivé le matin. Il se rappela l’arche formée dans la neige audessus du ruisseau, et voyant l’ours tout près d’être précipité à son tour et de tomber sur lui, il plongea la tête et chercha un abri dans cette espèce de tunnel. Il avait à peine réussi à s’y blottir que l’ours venait s’abattre derrière lui, et que la secousse imprimée à tout son corps, par le poids de l’animal, le fit entrer encore plus avant sous laneige.
. Une fois dans cette voie, il continua à suivre le cours du ruisseau, travaillant de la tête et des mains à s’ouvrir un passage. La neige, que la gelée n’avait pas durcie à cette profondeur, ne lui opposait qu’une faible résistance, et quand il se crut assez loin pour n’avoir rien à craindre du compagnon de sa chute, il tourna à droite et se dirigea de façon à remonter à la surface.
C’était pendant qu’il travaillait ainsi à sa délivrance qu’ Alexis avait réglé leurs comptes avec l’ours. Au lieu de suivre Pouchskin sous la neige, Bruin, qui, selon toute probabilité, avait éprouvé lui-même, de sa chute soudaine dans l’eau, une surprise bien faite pour changer le cours de ses idées, ne s’était plus, à partir de ce moment, inquiété que de sa propre sûreté. C’est pour cela, qu’abandonnant la poursuite de son ennemi, il
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s’efforçait de remonter à la surface, quand Alexis aperçut pour la première fois le bout de son museau.
Au moment où il tirait le coup de lusil qui devait mettre fin à l’aventure, ou un instant après, Pouehskin parvenait à passer sa tête à travers la croûte gelée dont la neige était couverte et arrachait à Ivan ces éclats de rire qui avaient si fort étonné son frère.
Le vieux soldat toutefois n’était pas sorti de la lutte sans égratignures. En l’examinant avec plus d’attention ses jeunes compagnons s’aperçurent qu’il portait, à l’épaule gauche, des traces profondes de la griffe de l’ours. La peau était enlevée sur un espace carré de plusieurs centimètres et la chair avait été cruellement labourée.
Alexis possédait heureusement quelques connaissances chirurgicales. Sans perdre un moment, il pansa la blessure, aussi bien quelle pouvait l’être dans les circonstances où ils se trouvaient. Un mouchoir blanc qu’Ivan avait sur lui, servit à couvrir la plaie, et grâce à cet appareil, solidement assujetti au moyen d’une bande prise sur la manche de sa propre chemise, le vieux soldat put compter sur une prompte guérison. Le plus habile praticien n’eût pas mieux fait.
Ce soin accompli, ils songèrent à l’ours, et revinrent tous trois au bord du trou dans lequel il était tombé. Un regard jeté à l’intérieur les convainquit aussitôt que, comme l’avait prévu Alexis, il était tout à fait mort.
Ivan, qui n’avait eu qu’une part très-secondaire dans tout ce qui s’était passé jusque-là, prit alors le rôle le plus actif. Il se laissa glisser sur le cadavre de l’ours et après avoir noue, autour d une de ses pattes de derrière, la corde dont ils s’étaient heureusement munis, il se mit en devoir d’aider son frère-et Pouchskin
à le hisser jusqu’à la surface. Trois mois plus tôt, c’est-à-dire au moment où il allait commencer sa sieste d’hiver, il n’eût pas été à beaucoup près aussi facile de tirer Bruin d’un trou comme celui-là. Il devait peser alors, en effet, plus de trois mille kilogrammes et son poids n’était plus guère que de la moitié; mais sa peau était en aussi bon état que s’il eût été plus gras et ce n’était pas sa carcasse, mais sa peau que voulaient nos chasseurs.
Après un assez rude travail, la lourde masse, d'un côté tirée par Alexis et Pouchskin, de l’autre soulevée par Ivan, dont les cris attestaient les efforts, arriva à l’orifice du trou et lut bientôt étendue tout de son long sur la neige. Il fallut encore l’attacher à une branche d’arbre pour la dépouiller d’une façon convenable; mais au moyen de la corde, ce fut l’affaire d’un instant.
Jusque-là Pouchskin n’avait pu réussir à s’expliquer la perte de son couteau qu’il ne retrouvait pas davantage. L’endroit où il avait exécuté, avec l’ours, la valse que nous avons décrite dans le chapitre précédent, fut visité en tous sens, et la neige fouillée jusqu’à une profondeur de plusieurs pouces. Il y avait du sang en différentes places; — du sang de l’ours et même de celui du vieux soldat, mais point de couteau. Pouvait-il être tombé dans l’eau? Non. Pouchskin assurait qu’il l’avait perdu sur la lisière du banc de neige, et que c’était là ce qui l’avait empêché de continuer la lutte.
Ce ne fut que quand le cadavre de l’animal fut accroché à une branche que l’arme tant cherchée se retrouva. Alors, à la grande surprise de nos jeunes chasseurs et de leur compagnon, ils aperçurent le couteau enfoncé jusqu’au manche dans l’épaule de l’ours. Pouchskin le retrouvait où il l’avait laissé. Sans aucun
doute, le coup était mortel, mais l’œuvre de destruction avait été singulièrement avancée par la balle d’Alexis , qui avait brisé le crâne du monstre et lui avait traversé la cervelle.
L’animal fut dépouillé avec le plus grand soin; car , sa peau était des plus belles, et nos jeunes gens savaient avec quelle attention elle serait examinée, quand elle arriverait au palais Grodonoff. Ils n’épargnèrent donc ni peines ni temps pour le succès de l’opération, et quand ils eurent fini, la peau, roulée avec précaution, fut liée avec la corde qui leur- avait déjà été si utile, et placée comme un havre -sac sur les épaules de Pouchskin. Abandonnant alors la carcasse aux loups, aux gloutons ou aux autres carnivores que leur bonne fortune pourrait attirer de ce côté, ils descendirent le ravin et regagnèrent, par un sentier, la tente enfumée de leur hôte, où ils arrivèrent oour l’heure du dîner.
L'ours cerné
L’ours qu’ils venaient de tuer était le véritable ursüs arctos , ou l’ours brun, ainsi nommé à cause de la couleur de sa fourrure qui, dans quatre-vingt-dixneuf cas sur cent, est d’un brun uniforme, mais que ce nom ne distingue pas d’une façon suffisamment exacte, puisqu’il existe d’autres ours bruns appartenant à des espèces essentiellement différentes.
Après s’être assuré, comme on l’a vu, la possession de ce premier trophée, nos chasseurs songèrent aux moyens d’y joindre la peau d’un ours noir. Ils savaient déjà que ce ne serait pas chose facile, car 1 ’ursus niger, ours noir d’Europe, est un des animaux les plus rares. On en voit si peu, en effet, que sur mille peaux qui entrent dans le commerce des fourrures, il n’y en a guère que deux ou trois qui appartiennent à cette variété.
A la vérité, ils se trouvaient précisément dans le pays où il devait leur être le plus facile do rencontrer ce qu’ils cherchaient, car c’est seulement dans le nord de l’Europe et de l’Asie qu’habitent les ours noirs. Cette variété ne se voit jamais dans les chaînes de
montagnes situées plus au midi, telles que les Pyrénées, les Alpes et les Carpathes.
Ils n’avaient à songer ni à l’ours gris ou argenté, ni à celui qui semble porter un anneau blanc autour du cou, et qu’on appelle l’ours à collier. Comme l’avait dit Alexis, tous ceux qui ont étudié Yursus arclos dans les contrées où la nature l’a placé, savent que ce sont là de simples variétés accidentelles. Le véritable ours à collier ( ursus collaris) ne se trouve pas en Laponie, mais seulement dans le nord de l’Asie, au Kamtchatka, ce qui lui a fait donner aussi le nom d’ours de Sibérie. Nos chasseurs n’étaient donc nullement tenus de se mettre en quête de ces deux variétés, mais il ne pouvait que leur être agréable de trouver l’occasion de faire plus que ne demandait strictement la lettre de leur programme, et sous ce rapport ils furent servis à souhait. En effet, tandis qu’ils couraient le pays à la recherche de Y ursus niger , ils eurent la chance de rencontrer un autre ours brun, une femelle cette fois, avec trois oursons, l’un complètement brun comme la mère, un autre avec le collier blanc autour du cou, et le troisième gris comme un petit blaireau. Tous quatre furent pris, et leurs peaux envoyées au muséum du baron. .
Tout cela n’avançait pas leurs affaires par rapport à l’ours noir. Ils avaient exploré, à plusieurs milles à la ronde, les forêts et les montagnes sans en rencontrer aucun: mais on sut bientôt, dans le pays, ce qu’ils cherchaient, et comme ils offraient une généreuse récompense à qui leur ferait découvrir la retraite d’un de ces animaux, il était probable qu’ils ne tarderaient pas à entendre parler de quelque chose.
Leur attente ne fut pas longue en effet. Il y avait huit jours à peine que leur offre était connue, quand
un paysan finnois, un de ceux qu’on appelle des Quâners , se présenta à leur quartier général et leur annonça qu’il avait cerné un ours noir. Sa nouvelle et lui furent les bienvenus, et nos voyageurs se mirent austôt en devoir de le poursuivre.
Il n’est peut-être pas inutile d’expliquer ce que voulait dire, dans la bouche du paysan, cette expression c cerner un ours » ; c’est là, en effet, une locution qui, dans les contrées Scandinaves, a un sens particulier.
Quand un berger ou un bûcheron a découvert, sur la neige, la trace d’un ours, il la suit, en faisant le moins de bruit possible, jusqu’à ce qu’il ait sujet de croire que l’animal n’est pas loin. Ce voisinage lui est presque toujours révélé par l’inspection même des pas, qui, au lieu de se diriger en droite ligne, font alors des zigzags et reviennent sur eux-mêmes. L’ours, en effet, avant d’entrer dans sa retraite d’hiver, piétine le sol en tous sens et exécute à l’entour plusieurs marches et contre-marches, précisément comme le lièvre avant de se blottir dans son gîte. La même habitude, qui ne peut provenir que d’un instinct de précaution, se remarque également chez quelques animaux.
Arrivé à l’endroit où le spar se complique ainsi de détours et de zigzags, le traqueur d’ours prend à droite ou à gauche, et décrit autour de la partie de la forêt dans laquelle il suppose que Bruin a fait élection de domicile, un cercle dont le diamètre varie suivant la saison , la nature du sol et diverses autres circonstances. Si dans le cours de cette opération, notre homme retrouve la trace de l’ours se prolongeant au delà des limites qu’il ne croyait pas que l’animal pût avoir franchies , ce premier cercle est abandonné et il en recommence un second un peu plus loin. Mais s’il revient à son point de départ sans avoir revu la piste dans au-
BRUIN
cune direction, il en conclut que l’ours est bien véritablement dans le cercle qu'il vient de décrire et qu’on ne peut manquer de l’y trouver. C’est là ce que les gens du pays appellent « cerner un ours. »
Cette première opération terminée, l’auteur de la découverte va avertir les chasseurs de son village ou de son campement, qui se réunissent et se mettent aussitôt en campagne pour la destruction de l’ennemi commun. Ils se divisent d’abord pour occuper, en même temps, plusieurs points opposés du cercle dans l’intérieur duquel ils doivent agir, puis marchant tous ensemble vers le centre, ils finissent presque toujours par rencontrer l’animal encore endormi ou sortant de son repaire, et se disposant à décamper.
Il se passe souvent plusieurs jours avant que les chasseurs arrivent sur le terrain ; mais quand un ours est bien cerné, on a aussi devant soi plusieurs jours et quelquefois plusieurs semaines; car, lors même qu’ils ne dorment pas, ces animaux, surtout en hiver, s’éloignent peu du gîte qu’ils ont choisi. Si d’ailleurs le gibier ne les avait pas attendus, les chasseurs retrouveraient aisément ses traces et pourraient, à l’aide de cette piste nouvelle, le suivre jusqu’à son nouveau domicile, à moins toutefois que les empreintes de ses pas n’eussent disparu sous une couche de neige tombée depuis son départ. En ce cas la partie serait manquée et Bruin échapperait, pour cette fois au moins, à ceux qui sans doute croyaient déjà le tenir.
Dans le pays, — et ce n’est pas le côté le moins singulier de cette coutume, — celui qui a réussi à cerner un ours en est considéré comme le véritable propriétaire, ou tout au moins il a seul droit de chasse à l'intérieur du cercle qu’il a tracé, et il en dispose comme il lui plaît. Il va sans dire qu’il ne garantit ni la
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capture ni la mort de l’ours; c’est là l’affaire des chasseurs. Il ne répond que de la présence de l’animal dans le cercle indiqué, et ses droits sont établis par l’inspection du spâr. Dans ces conditions, que protège un usage ancien et toujours respecté, on comprend que, pour les bûcherons et autres paysans, ce soit une bonne aubaine que de cerner un ours et vendre ensuite leurs droits à des chasseurs, qui en donnent quelquefois un prix assez élevé. C’était dans le but de conclure un marché de ce genre que le paysan finnois dont nous avons parlé s’était mis en rapport avec nos jeunes Russes, et comme la récompense offerte par eux dépassait de beaucoup le prix auquel se concluent d’ordinaire ces sortes d’affaires, le Quàner accepta bien vite leurs conditions et se déclara prêt à les conduire à l’endroit où ils devaient trouver l’ours.
Le vieux Nalle
Chemin faisant, leur guide leur apprit que non-seulement il avait cerné l’animal, mais que de plus il pouvait les mener droit à son gîte, qu’il avait précédemment reconnu et qui n’était pas loin.
Pouchskin proposa donc à ses jeunes maîtres de se séparer, d’entourer, en faisant un circuit, le point indiqué; puis, à un signal donné, de marcher tous ensemble droit à l’ennemi, qui aurait sa retraite coupée dans toutes les directions. Mais le Quâner ne fut pas de cet avis, et il ajouta, avec un sourire significatif, qu’il n’était pas besoin de tant de précautions ; il répondait que l’ours ne quitterait pas son gîte avant qu’ils n’en fussent aussi près qu’ils pouvaient le désirer.
Cette confiance de leur guide ne laissa pas d’étonner un peu nos chasseurs, mais ils en eurent bientôt l’explication. Le Quâner se dirigeait alors vers une sorte de falaise, formant l’un des côtés d’un monticule, composé en partie de roches à fleur de terre. Il s'arrêta à quelque distance, et montrant un trou dans le roc :
« C’est là, dit-il, qu’est le vieux Nalle. »
Nalle est le surnom donné à l’ours dans les pays Scandinaves, et nos chasseurs ne l’ignoraient pas. Mais il leur parut tellement incroyable qu’un ours eût pu pénétrer dans le trou désigné par leur guide, qu’Ivan et Alexis répondirent par un bruyant éclat de rire , tandis que la mauvaise humeur de Pouchskin se trahissait par des signes évidents.
Le trou que leur avait montré le Quâner était une crevasse, entre deux fragments de rocher, à un mètre du sol environ, et n’ayant assurément pas plus de quinze à vingt centimètres d’ouverture. Tout autour la pierre était couverte d’une épaisse couche de glace, et du haut du rocher descendaient à droite et à gauche, d’énormes glaçons assez semblables à des trompes, ( telles qu’il les faudrait à des éléphants gigantesques, ou telles que nous devon« nous représenter celles des mammouths d’un autre âge. Un de ces immenses glaçons se trouvait directement en face du trou et descendait jusqu’à terre, dans une sorte de bassin irrégulier et rempli de neige fraîchement tombée.
La première impression de nos chasseurs fut qu’ils avaient été trompés par le rusé Quâner. Pouchskin déclara sans plus de façons qu’ils ne se laisseraient pas jouer de la sorte et demanda la restitution des dix risdales* payés par ses jeunes maîtres pour être mis sur les traces d’un ours.
« C’est une mystification, disait le vieux soldat, Quand même il y aurait là une caverne, il ne pourrait pas y avoir d’ours dedans, par la simple raison que pas un, fût-ce le plus maigre de la famille, ne passerait par un trou comme celui-là. Un chat s’y four rerait à peine. »