‹ Bruin ou Les chasseurs d'ours par le Capitaine MayneReidChapitre 4 sur 13 · Le risdale vaut 4 fr. 75 de notre monnaie · texte numérisé non relu

Le risdale vaut 4 fr. 75 de notre monnaie

BRUÎN

Et d’ailleurs où étaient les .traces annonçant la présence ou le passage d’un ours? On n’en voyait aucunes, ni au bord du trou ni aux environs. On retrouvait bien, par- ci par là, quelques pas d’hommes à demi effacés, ceux du paysan lui-même sans doute, et les empreintes d’une patte de chien; mais rien qui ressemblât à des pas d’ours.

« Nous sommes décidément volés, murmura Pouchskin, en forme de conclusion.

— Patience, maître, dit le Quâner; quoi que vous en disiez, il y a là dedans un ours, et je vous le prouverai ou je vous rendrai votre argent. Voyez mon petit chien, il va vous dire que le vieux Nalle est là, comme il me l’a appris à moi-même. »

Tout en parlant, le Quâner rendait la liberté à un mâtin de chétive apparence qu’il avait jusque-là tenu en laisse. L’animal, dès qu’il se sentit libre, courut au trou indiqué par son maître et se mit à gratter la glace avec ses pattes en aboyant avec furie. C’était assurément la preuve qu’il y avait à l’intérieur du rocher quelque créature vivante, mais comment le paysan pouvait-il savoir que cette créature était un ours et surtout un ours noir?

La question lui fut posée immédiatement.

11 répondit en tirant de sa poche une touffe de longs poils noirs qui avaient évidemment appartenu à un ours.

« Voilà, dit-il, comment je sais qu’il y a un ours dans la caverne dont vous voyez l’entrée, et que cet ours est noir.

— Mais d’où vient cette touffe de poils? Où l’astu trouvée? demandèrent à la fois nos trois chasseurs.

— Ici, mes maîtres, répondit le Quâner en leur fai-

sant remarquer les aspérités que présentait, le rocher autour de l’orifice indiqué. Le vieux Naile les y a sans doute laissés lorsqu’il s’est glissé dans ce trou. C’est là que je les ai trouvés.

— Mais, à coup sûr, reprit Alexis, tu n’as pas la prétention de nous faire croire qu’un ours est entré là? Un blaireau y passerait à peine.

— Oui, maintenant, vous avez raison, répliqua le paysan : mais il y a trois mois qu’il est entré, et alors le trou était beaucoup plus grand.

— Plus grand ?

— Sans doute, mes jeunes seigneurs. La crevasse, dont vous ne voyez que le haut, descend jusqu’au niveau du sol et toujours en s’élargissant. Seulement elle est aujourd’hui fermée en partie par un tas de neige et de glaces, provenant de l’accumulation des eaux tombées du sommet de ce rocher et qui, en s’arrêtant, ont formé l’énorme glaçon que vous apercevez. Si tout cela était ôté, vous verriez un trou suffisant pour donner passage à un ours. Ah! messieurs, il est là, je vous le garantis.

— Alors, il est prisonnier là dedans et ne peut pas sortir ?

— C’est la vérité, reprit le paysan. Si nous ne l’avions pas découvert, il aurait été obligé de rester dans son antre jusqu’à ce que le soleil et le dégel vinssent dégager l’entrée de tout ce qui l’obstrue en ce moment. Cela arrive souvent aux ours de ce pays, » ajouta-t-il de l’air le plus naturel.

Le dire du Quaner était parfaitement exact. L’ours avait fait choix de cette caverne au commencement de l’hiver, et durant les premiers jours de son sommeil, les glaces et la neige en avaient complètement fermé l’entrée, de façon à ne lui laisser qu’une sorte de fenê-

tre ou de soupirail. Non-seulement les ours des contrées Scandinaves sont souvent victimes de semblables mésaventures, mais encore, malgré leur sagacité proverbiale, ces animaux s’emprisonnent quelquefois eux-mêmes dans leur propre demeure. Ils ont l’habitude de ramasser de grandes quantités de mousse et d'herbes sèches qu’ils entassent à l’intérieur de leurs tanières, pour en fermer l’entrée plutôt que pour s’en faire un lit. Les chasseurs du pays prétendent que c’est pour se garantir des froides atteintes du vent, et en l’absence d’explication meilleure, celle-là a été généralement adoptée. Mais le tas s’impreigne bien vite de pluie , de neige fondue, et la gelée en fait une masse solide qu’il faut briser à coups de hache pour que le passage redevienne libre, et contre laquelle tous les efforts de l’ours seraient impuissants. Bruin est alors prisonnier dans son logement d’hiver, et, quand il s’éveille, il se trouve pris dans un piège que, sans s’en douter, il a préparé luimême. Sa seule ressource est d’attendre que les chaleurs du printemps se soient assez fait sentir pour qu’il puisse éparpiller avec ses griffes cette masse dégelée et s’ouvrir un passage. Il est en ee cas, au moment de sa sortie, dans un état de débilité et de maigreur extrêmes. Sa faiblesse même est souvent telle, qu’il ne peut vaincre l’obstacle qui lui barre le chemin et qu’il meurt dans sa tanière.

Ces explications du paysan, qui semblait parfaitement connaître les habitudes des ours, ne laissèrent plus aucun doute à nos jeunes chasseurs sur la présence d’un de ces animaux à l’endroit désigné. Ils en eurent bientôt une preuve plus certaine encore : un reniflement suivi d’un grognement plaintif qui semblait une réponse aux aboiements du chien, se fit entendre d’une manière très-distincte.

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Il n’était plus possible de douter : il y avait là un ours. Mais comment le faire sortir? C'était maintenant la question importante.

La barricade.

Ils attendirent un moment, espérant que l’animal montrerait son museau à l’étroite lucarne par laquelle l’air et le jour pénétraient dans sa demeure, et tous trois, le fusil armé et épaulé, se tenaient prêts à faire feu. Mais un temps assez long se passa sans qu’ils vissent rien paraître, et ils comprirent qu’il fallait recourir à d’autres moyens pour venir à bout de leur entreprise. A en juger par les grondements qu’ils entendaient, l’ours ne devait pas être éloigné de l’entrée de la grotte ; et ils crurent qu’avec un bâton ils pourraient l’atteindre. Ils essayèrent, mais la perche dont ils se servirent ne pouvait pénétrer dans la grotte que diagonalement, et Pouchskin eut beau l’enfoncer et la faire plier en tous sens comme un rotin, il ne rencontra rien qui ressemblât à la toison d’un ours. En même temps, les grognements de l’animal indiquaient qu’il s’était retiré au fond de la caverne.

Il n’y avait plus qu’un parti à prendre, c’était d’attaquer la masse de glace qui en fermait l’entrée et de rendre ainsi la liberté au prisonnier. Gela fait, Bruin consentirait-il à prendre la clef des champs? Le Quà-

ncr n’en doutait pas. a La chaleur a été assez forte, disait-il, pour qu’il soit sorti de l’engourdissement qui le retient en hiver, et il courrait le Lois depuis longtemps déjà, s’il n’avait été arreté par les glaces. Aussitôt que la porte sera ouverte, il faut donc s’attendre à le voir prendre sa course, car il a faim; les aboiements du chien, les bruits qu’il entend au dehors pourraient peut-être le faire hésiter un moment ; mais ce sera l’affaire d’une heure au plus. I a giace une fois enlevée d’ailleurs, il deviendrait facile d’atteindre l’ours avec un bâton, ce qui suffirait assurément pour le mettre en fureur et le décider à tenter une sortie. »

Convaincu de la justesse de ce raisonnement, Pouchskin saisit sa hache, fit voler en morceaux le grand glaçon qui descendait du haut du rocher, et il s’apprêtait à attaquer le bloc de glace, fermant l’entrée de la caverne, lorsqu’il fut arrêté par le paysan.

«Permettez, maître, dit celui-ci en lui prenant le bras; pas si vite, s’il vous plaît.

— Et pourquoi? Ne dis-tu pas que, pour avoir l’animal , il faut d’abord que nous lui ouvrions la porte?

— Sans doute; mais il y a quelque chose à faire auparavant. C’est à un ours noir que nous allons avoir affaire, vous le savez.

— Oui; mais noir, brun ou gris, qu’importe?

demanda le grenadier, qui n’avait jamais chassé que dans les forêts de la Russie, où il n’y a pas d’ours noirs.

— Ignorez-vous donc, reprit le Finnois, que l’ours noir est beaucoup plus gros, plus fort et plus féroce que le brun? La faim, en outre, doit, en ce moment, ajouter encore à sa férocité naturelle, et son premier mouvement, au sortir de son antre, serait certainement

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de se jeter sur l’un de nous pour le dévorer. Le bloc de glace une fois brisé et la porte ouverte, j'avoue que je ne me soucierais guère de rester ici. Prenez votre temps, maître. Je peux, je crois, vous indiquer un moyen bien meilleur, ou tout au moins plus sûr. C’est celui que nous employons, dans ce pays, pour nous rendre maîtres d’un ours, quand nous le savons éveillé et quand nous sommes sûrs qu’il ne peut nous troubler dans notre besogne.

— Très-bien, répondit Pouchskin : je ferai tout ce que tu voudras. Et, au fait, je ne tiens pas à engager avec un de ces messieurs un combat corps à corps; non. J’ai assez de celui de l’autre jour. »

Le vieux grenadier dont les blessures n'étaient pas encore complètement cicatrisées, accompagna cette remarque d’un mouvement d’épaules significatif, et qui lui rappela, à lui-même, les rudes caresses qu’il avait reçues d’un de ces animaux, quelques jours auparavant.

« Alors, dit le paysan, aidez-moi à couper quelques bons pieux dans la forêt et je vous indiquerai le moyen de vous emparer du vieux Nalle, en lui brisant le crâne, sans danger pour aucun de nous, ou en lui envoyant vos balles dans la cervelle, si vous aimez mieux le tuer à coups de fusil. »

La proposition du Quâner fut adoptée à l’unanimité. Car si l’ours noir était, comme l’assurait leur guide, plus féroce que ses frères à la toison brune, l’idée de le voir libre au milieu d’eux ne devait pas précisément leur sourire. Dans le cas, en outre, où ils ne parviendraient pas à le tuer roide, au sortir de sa tanière, ils courraient le risque, non-seulement de recevoir quelque mauvais coup, mais encore de le laisser échapper et de le perdre, ce qu’ils redoutaient presque autant. Le pay-

san leur eut bientôt développé son plan, et tous trois se mirent à l’œuvre, pour en préparer avec lui l’exécution.

Ils réunirent un certain nombre de pieux assez forts, d’une longueur de deux mètres environ et pointus par un bout qu’ils enfoncèrent dans la terre, de façon à former, devant l’entrée de la caverne et autour du monceau de glace qui la fermait encore, une sorte de palissade demi-circulaire. De grosses pierres furent accumulées à l’extérieur, en guise de contre -forts, pour donner une plus grande solidité aux pieux que liaient ensemble et maintenaient, par le haut, des branches de sapin fortement entrelacées. Ils construisirent ainsi une barricade à travers laquelle un chat n’aurait pu passer, et encore moins un ours. Une ouverture avait été ménagée toutefois en face de la grotte et à la hauteur du genou : c’était un trou assez grand pour donner passage à la tête de celui qu’ils regardaient déjà comme leur prisonnier. .

Il ne restait plus qu’à couvrir, d’une sorte de toit, l’espace compris entre la palissade et le rocher. C’est ce qu’ils firent à l’aide de longues perches, placées horizontalement et attachées à la tête des pieux, sur lesquelles ils étendirent une couche épaisse de branches de sapin.

Le moment était venu de briser enfin la glace et de donner à l’ours les moyens de sortir. L’opération eût présenté quelques difficultés si déjà la besogne n’avait été fort avancée. Mais pendant que ses compagnons préparaient les matériaux destinés à former le toit, Pouchskin, suivant les conseils du paysan, avait attaqué à coups de hache l’énorme glaçon dans tous les sens, et l’avait réduit à une sorte de noyau, assez gros encore pour fermer l'entrée de la caverne , mais qu’il était dé- . • ' • 7

sonnais facile d’abattre tout à fait ou de pousser dans l’intérieur, en se tenant soi-même de l’autre côté delà barricade.

Tout le temps qu’avait duré ce travail, le vieux grenadier n’avait pas été sans quelque appréhension et s’était tenu sur le qui-vive. De temps en temps, des bruits, venant de l’intérieur de la caverne, l’avertissaient qu’il fallait être sur ses gardes. L’ours en se précipitant de tout son poids contre la glace ébranlée et amoindrie, pouvait tout à coup s’ouvrir un passage, et comme chaque coup de hache diminuait l’épaisseur et la force de l'obstacle, les craintes de Pouchskin augmentaient en proportion. Il vit donc arriver avec joie le moment où la besogne parut, à tous, assez avancée pour qu’il pût rejoindre ses compagnons en dehors de la palissade.

Le toit était posé; l’étroit passage qui avait été laissé ouvert entre deux pieux, pour la sortie de Pouchskin, fut solidement fermé comme tout le reste, il n’y avait plus qu’à enfoncer la glace et à attirer Bruin hors de son trou.

Pour briser tout à fait ce dernier obstacle, ils avaient un long épieu que le Quàner avait apporté avec lui, et dont l’extrémité, garnie de fer, était trempée dans le meilleur acier de la Suède. Ce qui restait du glaçon eut bientôt volé en éclats sous les coups répétés de cette espèce de bélier; l’ouverture dès lors étant assez grande pour laisser passer le corps d’un ours, le paysan relira son épieu et dit à nos chasseurs de se tenir prêts et de bien regarder.

La fusée.

Mais, à leur grand désappointement, rien ne se montra, ni quand la porte fut tout à fait enfoncée, ni même assez longtemps après, et ils commencèrent à craindre que l’ours ne lût nullement disposé à sortir.

Le paysan assurait, au contraire, qu’ils finiraient certainement par le voir paraître, mais peut-être pas avant quelques heures. Il importait même, disait-il, de faire jusque-là le moins de bruit possible afin que la bête pût croire qu’ils étaient partis.

« Son dernier repas est loin, ajoutait le Quàner, et son estomac, dont la voix va devenir de plus en plus pressante, lui a déjà dit qu’il était temps de chercher quelque chose à manger. Ne craignez donc rien, mes jeunes seigneurs, elle se montrera.

— Mais pourquoi nous as-tu fait laisser cette espèce de judas, en face de la porte? demanda Ivan, montrant la petite ouverture ménagée au milieu de la palissade.

— Ce trou, répondit le paysan , nous sert quelquefois à tuer les ours, surtout lorsque nous ne sommes

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pas assez riches pour avoir un fusil. Aussitôt que le vieux Nalle sort de sa tanière , la première chose qu’il fait est de suivre la palissade tout du long, cherchant s’il ne découvrira pas quelque endroit où il puisse se frayer un passage. Il ne peut manquer d’apercevoir cette ouverture, et naturellement il y passe la tête. Un de nous se tient à côté, la hache à la main, comme je fais en ce moment , et il faudrait être bien maladroit pour ne pas réussir, dans cette position, à lui fendre le crâne , ou tout au moins à l’assommer sur place. Dès que l’ours va sortir, soyez sûrs qu’il viendra regarder à ce trou, et alors, mes jeunes seigneurs, vous verrez. »

Le Quâner accompagna ces dernières paroles d’un mouvement très-significatif imprimé à sa hache, qu’il maniait avec une dextérité particulière aux bûcherons de ce pays. Nos chasseurs comprirent à merveille , mais cela ne faisait pas leur compte. Aux termes du contrat en vertu duquel ils avaient obtenu l’autorisation de voyager, l’ours devait être tué par l’un d’eux. Après quelques mots d’explication , le paysan renonça donc à son projet et céda son poste à Pouchskin, qui, s'armant de sa pesante cognée, se tint prêt à assener, sur la tête de l’animal, un coup mieux appliqué et plus sûrement mortel que jamais n’en assena aucun bûcheron de la Scandinavie. Alexis se chargea du fusil de Pouchskin, dont il se promettait bien de faire feu quand il aurait déchargé sa propre carabine ; et comme Ivan avait une balle dans l’un des canons de son arme et des lingots dans l’autre, il était vraisemblable que l’ours ne se tirerait pas de là facilement et qu’il y laisserait sa peau.

La question était, pour le moment , de savoir s’ils attendraient patiemment que l’ours se montrât, ou s’il n’y avait pas lieu d’user, pour le faire sortir, de quel-

que stimulant plus actif que les exigences de son estomac. Ils furent d’avis qu’il.n’y aurait aucun inconvénient à tâcher de le réveiller et de l’exciter à l’aide d’une perche. Le bûcheron fut donc chargé d’en préparer une.

Il revint bientôt avec une branche de sapin , de la longueur d’une ligne à pêcher ordinaire, dont il introduisit l’extrémité dans la grotte, après l’avoir débarrassée de ses rameaux. A leur grande satisfaction à tous, elle se trouva assez longue pour le but qu’ils se proposaient, car on sentait aisément que le bout s’enfonçait dans l’épaisse toison de l’animal. Mais il n’allait pas plus loin, et comme leur gaule était, dans cette partie, mince et flexible , ils ne pouvaient l’aiguillonner que très-légèrement. C’était tout ce qu’il fallait pour bien constater la présence de l’animal et lui arracher quelques grognements, mais pas assez pour le faire sortir de son trou.

Que fallait-il faire? N’y avait-il plus qu’à se retirer à l’écart et attendre patiemment que la faim chassât l’ours hors de son antre? Le froid était des plus vifs, et la perspective d’une longue faction à faire, dans cette partie de la forêt, n'avait rien de souriant. Ils étaient cependant exposés à passer là non-seulement la journée, mais encore la nuit. Leur barricade, en effet, était bien assez forte pour arrêter l’animal pendant quelques minutes, et pour résister à un premier assaut ; mais si on lui laissait la nuit tout entière, il viendrait aisément à bout d’arracher les pieux et de s’échapper.

Il ne fallait donc pas songer à abandonner la place un seul instant; et l’unique moyen de s’épargner les ennuis d’une faetion trop prolongée était d’inventer quelque chose qui pût attirer Bruin hors de son inaccessible retraite

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Ivan , dont l’esprit était naturellement inventif et prompt, proposa alors de fabriquer une fusée et de la lancer dans la grotte. L’idée parut bonne. En tout cas, il était aisé d’en faire l’essai. Grâce aux roubles dont iis étaient bien pourvus, la poudre ne leur manquait pas : Pouchskin en versa un peu plus de cent grammes dans la paume de sa large main et se mit à la pétrir avec sa salive pour en faire une pâte. Ivan suivait attentivement l’opération, ne voulant pas que l’exécution de son plan fût compromise par l’insuffisance ou le mauvais emploi des matériaux.

En quelques minutes , Pouchskin eut donné à sa pâte toute la consistance nécessaire. Il la roula alors entre ses doigts, de façon à lui faire prendre la forme d’un cigare; puis il la fit sécher près d’un feu qu’ils avaient allumé, depuis assez longtemps déjà, et il ne resta plus qu’à fixer à l’une de ses extrémités une mèche en amadou.

Quand tout fut prêt, le vieux grenadier se plaça aussi commodément qu’il put, en face de l’entrée de la grotte, brandissant sa fusée en miniature. Le Quàner , armé d’un tison, mit le feu à la mèche, et le tout , lancé avec adresse, alla tomber dans l'intérieur de la caverne.

Pouchskin avait déjà repris son poste , sa hache à la main.

Il y eut un moment d’attente , mais de courte durée ; car presque aussitôt, la grotte s’illumina d’une vive lumière, suivie de sifflements, d’explosions et d’un tintamarre pareil à celui que produirait une demi-douzaine de sonnettes d’alarme agitées à la fois. Au milieu de ces bruits confus et les dominant tous, on put entendre en même temps un certain nombre de cris aigus, et avant que la fusée fût entièrement brûlée, l’ours apparut, franchissant d’un bond les débris du glaçon qui na-

guère le tenait enfermé. Deux -coups de feu partirent presque aussitôt, mais ne suffirent pas pour arrêter son élan, et il vint se précipiter de tout son poids contre la s palissade, qui craqua et plia sous le choc, comme si elle allait céder. Heureusement pour nos chasseurs, les pieux se trouvèrent assez solides pour résister, car l’animal montrait alors deux rangées de dents comme ils n’en avaient jamais vu, et il n’eût pas fallu deux coups d’une de ses grilfes pour briser le crâne le plus épais ' qui soit dans la création.

Ivan tira son second coup, celui qui était chargé avec des lingots; mais sans autre résultat que de rendre le monstre encore plus furieux. Parcourant en tous sens l’espace dans lequel il se trouvait enfermé et cherchant en vain une issue, il poussait des hurlements effroyables. •' ,

Alexis avait pris, au lieu de sa carabine, le fusil de Pouchskin. Placé à l’un des angles de la palissade, il avait introduit le canon entre deux pieux et cherchait à ajuster de façon à ce que son coup fût sûrement mortel. L’obscurité, jointe à l’impétuosité des mouvements de l’animal, rendait la chose difficile. Il était cependant très-important de ne pas le manquer. Blessé comme il l’était déjà, si l’ours se fût retiré dans son antre, il eût été cette fois impossible de l’en faire sortir. Alexis le savait; aussi résolut-il de ne pas tirer au hasard, comme la première fois. Il savait de plus qu’à moins d’être atteint à la tête ou au cœur, un ours, dans toute sa force, peut, aisément recevoir et porter un certain nombre de balles sans en être trop incommodé.

, Alexis prenait donc son temps et épiait le moment favorable, quand il vit l’animal s’arrêter vers le milieu de la palissade. II visa au cœur, et son coud allait partir, lorsqu’un bruit sourd comme celui d’un coup de

massue vint frapper son oreille. En même temps il vit l’ours s’affaisser et rester à terre presque sans mouvement, ne donnant bientôt plus aucun signe de vie.

C’était Pouchskin qui avait assené un coup de sa hache sur le crâne du monstre et l’avait brisé comme une coquille d’œuf. Ainsi que l’avait annoncé le paysan, l’animal était venu lui-même passer imprudemment sa tête dans le trou près duquel le vétéran se tenait en sentinelle.

Cet incident mit fin à l’aventure. Il ne restait plus qu’à enlever la palissade, suspendre l’ours à un arbre et le débarrasser de sa peau bien fourrée. Tout cela fut fait de la façon la plus convenable , et lorsque la robe du vieux Nalle , dûment empaquetée, eut été bien attachée sur les épaules de Pouchskin, nos chasseurs regagnèrent leur quartier général.

L’ours qu’ils venaient de tuer était bien , comme le Quâner l’avait promis, un ours noir : non que sa fourrure fût entièrement de ce'te couleur, comme chez Yursus americanus et les ours noirs de l’Inde. Ses poils étaient, au contraire, bruns à la racine et noirs seulement à l’autre extrémité. Mais il appartenait incontestablement à la variété d’ours qu’ils cherchaient. Il ne restait donc plus à nos voyageurs qu’à plier bagage et à dire adieu au froid climat de la Scandinavie, pour des contrées plus animées du soleil. Ils partirent en effet, dès le lendemain, pour les Pyrénées.

La Palombière.

Nous n'avons pas l’intention de raconter en détail les divers incidents de leur voyage, ni de faire assister le lecteur aux conversations qu’ils eurent en bateau à vapeur, en chemin de fer ou dans les hôtels. Leur père n’eût attaché aucun prix à ces détails, et si ce genre de lecture avait eu pour lui quelque attrait, il aurait trouvé amplement à se satisfaire dans les récits de ces légions de voyageurs qui livrent au public leurs impressions et leurs moindres aventures. Le journal de nos jeunes chasseurs ne mentionne donc aucun de ces incidents, et nous en sommes réduits à supposer que leur voyage fut, ainsi que tous les voyages du même genre, mêlé de plaisirs et de désagréments. Comme l’argent ne leur manquait pas, ils allaient très-vite, ne s’arrêtant dans les capitales que pour faire viser leurs ' • passe-ports et quelquefois aussi pour user de la lettre de crédit qui leur avait été remise au nom du grand empereur, Partout où ils la présentèrent, la signature du ezar produisit un effet magique, et comme ils savaient qu’il en serait de même partout où le globe a des habitants, ils étaient, pour la suite, sans le moindre souci.

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Le sac de cuir où Pouchskin enfermai! leur trésor était toujours bien garni de pièces jaunes , et les espèces, à quelque effigie qu’elles soient frappées, sont reçues dans le monde entier.

Leur journal se borne à faire connaître la route qu’ils suivirent. En quittant le pays qui avait été le théâtre de leurs premières chasses , ils descendirent la rivière de Tornéa jusqu’au village auquel elle donne son nom, près de son embouchure. Un navire les porta de Tornéa à Dantzick. De là ils gagnèrent Berlin, traversèrent Francfort , Stuttgart , Strasbourg, et arrivèrent à Paris. Paris, à vrai dire, était un peu en dehors de leur route directe; mais quel Russe peut voyager en Europe sans payer son tribut à la grande capitale? Alexis, cependant, aurait préféré un autre itinéraire et proposait de traverser la Suisse en ligne droite ; mais Ivan n’en voulut pas entendre parler. R avait résolu de voir Paris, et il le vit; toutefois leur chronique de voyage est muette sur les incidents de leur séjour dans cetto grande ville et ne nous apprend rien de ce qu’ils y firent.

De Paris, nos voyageurs prirent, en chemin de fer, la direction du sud-ouest et gagnèrent ainsi la petite ville de Bagnères, que scs bains ont rendue célèbre. Là, ils se trouvèrent non-seulement en vue, mais au pied et parmi les premiers degrés de cette chaîne de montagnes qui, pour le touriste, le cèdent à peine aux Alpes elles-mêmes, et qui, pour le naturaliste, sont infiniment plus intéressantes.

Leur séjour à Bagnères fut de courte durée. Ils n’y restèrent que le temps nécessaire pour retremper leurs forces dans ses eaux chaudes et bienfaisantes ; mais ce séjour leur suffit pour être témoins, tout près de là, d’un spectacle qui est une des curiosités du pays.

A trois kilomètres environ de Bagnères, on rencontre une côte assez étendue, se dirigeant de l’est à l’ouest, parallèlement à la chaîne des Pyrénées, dont elle semble être le point de départ, et comme la première assise. Sur le sommet de cette colline se dresse une rangée de grands arbres, soigneusement ébranchés et auxquels on n’a laissé qu’une petite touffe en forme de pinceau. En approchant de ces arbres, vers les mois de septembre ou d’octobre, on remarque, allant de l’un à l’autre , quelque chose qui ressemble à un voile de gaze légère. Plus près on reconnaît que ce voile est un filet, ou plutôt une série de filets tendus d’arbre en arbre dans toute leur hauteur, depuis les premières branches jusqu’à un mètre du sol.

Un autre objet, ou plutôt une autre série d’objets singuliers ne tarde pas à attirer également l’attention. En avant des arbres , et à trente mètres environ , se voit une rangée de longues perches pointues, qui n’ont pas moins de quarante à cinquante mètres de hauteur, et que l’on prendrait pour des mâts do vaisseaux si elles n’étaient rangées deux à deux, l’une se dressant verticalement, l’autre penchée vers la première, à laquelle elle vient s’unir par une courbe insensible. Elles ressemblent donc moins à des mâts qu’à l’appareil qui, dans les chantiers de marine, sert à mâter les navires. Ces mâts, comme on nous permettra néanmoins de les appeler, ne sont pas d’une seule pièce, mais de plusieurs morceaux étroitement liés ensemble, et malgré leur prodigieuse élévation, ils sont assez minces. Lorsqu’il fait beaucoup de vent , on les voit plier et se balancer, dans un sens et dans l’autre, avec toute la flexibilité d’une ligne de pêcheur.

Ils sont plantés en terre , à environ deux mètres de distance, et celui qui décrit une courbe sert d’étai à

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l’autre. Tous deux, comme il vient d’être dit , se rejoignent au sommet, et au point de jonction, c’est-à-dire à une hauteur faite pour donner le vertige, l’œil aperçoit, suspendu en l’air, un objet arrondi. C’est un panier, solidement attaché, juste assez grand pour contenir un homme et dans lequel, si vous regardez avec un redoublement d’attention, vous découvrirez un homme, en effet, mais qui, pour emprunter la bizarre comparaison de Shakspeare, ne paraît guère plus gros qu’un hanneton.

Comment est-il monté là cet homme, ou plutôt ce jeune garçon, car ce sont des enfants de quinze à seize ans que l’on choisit pour ce poste élevé et en apparence dangereux? Promenez vos regards le long du mât incliné et, de la hase au sommet, vous verrez, à soixantecinq centimètres environ l’une de l’autre, un rang de chevilles, à l’aide desquelles l’habitant du panier a exécuté son ascension, aussi rapidement et aussi habilement qu’un matelot grimpant aux cordages d’un navire! C’est son état, et la pratique l’a rendu aussi agile qu’intrépide.

Mais enfin pourquoi tout cet appareil, ces filets et ces grands mâts avec ces espèces de nids d’oiseaux au sommet? Que font là-haut ces jeunes garçons? Et que font en bas, ces hommes, ces femmes, ces enfants? Dans quel but sont-ils réunis et se tiennent-ils cachés? — Il s’agit tout simplement d’une chasse aux pigeons. Tous ces gens sont des chasseurs attendant le gibier.

Ce gibier est le pigeon sauvage commun d’Europe [columba palumbis), bien connu en Angleterre sous le nom de « wood-pigeon, » ou pigeon des bois, et qu’en France on appelle ramier. En Angleterre , le ramier n’est pas compté parmi les oiseaux voyageurs. L’hiver, beaucoup plus doux dans les îles Britanniques qu’il no

l'est à une latitude semblable ou même plus méridionale sur le continent , permet au pigeon de trouver sa nourriture pendant toute l'année, et par conséquent il n émigre pas. Dans quelques pays du continent, au contraire , en France particulièrement , la rigueur de l’hiver le force de chercher un refuge au midi. Il émigre donc, et la chaîne de l’Atlas paraît être la limite de ses voyagea annuels.

Les ramiers de France, en se dirigeant vers le sud, ont à franchir les sommets neigeux des Pyrénées, et par conséquent il leur faut s’élever à une grande hauteur; mais ils ne s’éloignent de terre que quand ils sont près des montagnes. La côte de Bagnères se trouve sur la ligne de leur vol, quand ils suivent cette direction. Ils passent donc entre les arbres dont nous avons parlé et viennent donner dans les filets qui vont de l’un à l’autre. Au même moment des hommes, cachés près de là, tirent un cordon qui fait tomber chaque filet, avec les nombreuses victimes prises entre ses mailles.

Tout aussitôt femmes, jeunes filles, jeunes garçons et même des enfants sortent de leurs cachettes et, saisissant les oiseaux qui se débattent, mettent promptement un terme à leurs inutiles efforts, en les mordant au cou. On voit alors de vieilles femmes, à demi édentées, — car c’est là surtout leur part de la besogne, — donner le coup de grâce aux beaux, mais infortunés voyageurs !

Et nos intrépides grimpeurs, que font- ils du haut de leurs mâts? On ne les a pas sans doute fait monter là pour jouir plus aisément du spectacle. Non, et voici quel est leur emploi. Chacun d’eux a, dans son panier, de petits morceaux de bois ayant à peu près la forme d’un Y, et quinze centimètres environ de longueur.

Lorsque ces morceaux de bois sont jetés en l’air et retombent sur le sol, ils ressemblent tant bien que mal à un vol de faucons. La ressemblance, quoique trèsimparfaite, suffit du moins pour tromper les pigeons, qui, dès qu’ils voient tournoyer au-dessus d’eux ces perfides petits bâtons , se rapprochent de terre comme s’ils étaient menacés par de véritables oiseaux de proie. Il n’en faut pas davantage , quand leur vol tend à s’élever, pour les faire descendre au niveau des arbres entre lesquels un piège leur est tendu, et, par conséquent, pour les livrer à la dent des vieilles femmes.

La chasse aux pigeons n’est pas libre, et pour s’y livrer il ne suffit pas d’en avoir la fantaisie. Il y a des familles pour qui c’est une profession et qui s’y adonnent tant que la saison dure, c’est-à-dire pendant les mois de septembre et d’octobre. La Palombière , ou côte aux pigeons , appartient à la commune où elle est située; elle est louée par portions à un certaih nombre de chasseurs, qui vendent le produit de leurs filets sur les marchés de Bagnères et des autres villes voisines.

Les Pyrénées.

Géographiquement parlant, les Pyrénées occupent toute la partie septentrionale de l’Espagne, depuis la Méditerranée jusqu’à la province de Gallicie, sur l’Atlantique ; et dans sa plus grande étendue , la chaîne peut avoir de mille à onze cents kilomètres de longueur. Le nom de Pyrénées s’applique cependant plus spécialement aux montagnes qui s’élèvent aux confins de la France et de l’Espagne. Ainsi limitée, la chaîne est moins longue de moitié : elle n’a environ que cinq cents kilomètres, tandis que sa largeur moyenne est de quatre-vingts.

Quoique moins hautes que les Alpes, les Pyrénées sont encore remarquables par leur élévation. Le principal sommet, la Maladetta , est à plus de trois mille quatre cents mètres au-dessus du niveau de la mer, et plusieurs autres ont une hauteur presque égale, tandis que, parmi les cimes inférieures , plus de quarante atteignent près de trois mille mètres.

Les points les plus élevés sont au centre, la chaîne s’abaissant graduellement aux extrémités. Aussi est-ce dans ces dernières parties que se trouvent les passages

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les plus accessibles, quoiqu’il en existe plusieurs dans la région centrale. On compte en tout cinquante passages, ports ou cols, comme on les appelle, conduisant de France en Espagne; mais cinq seulement offrent des routes carrossables, et le plus grand nombre ne sont connus, ou au moins ne sont fréquentés que par les contrebandiers, — contrabandislas , — sorte de gens qui fourmillent des deux côtés de la frontière.

La superficie de ces montagnes est d’environ 11 000 ou ] 2 000 milles carrés. Une partie de ce territoire appartient à la France, l’autre à l’Espagne. Généralement, l’axe principal ou la crête des montagnes, de l’est à l’ouest, forme la ligne frontière entre les deux pays; mais, dans la partie orientale, le territoire français s’étend au delà de cette ligne, et par conséquent de ses limites naturelles.

Au point de vue géologique, les Pyrénées se composent de roches primitives et secondaires, celles-ci en bien plus grande quantité que les premières. On y trouve des mines de plomb, de fer, de cuivre, et le plomb qu’on en tire contient une certaine proportion d’argent. Les roches primitives sont des granits qui s’étendent par zones, sur toute la longueur de la chaîne. C’est entre ces zones et les couches de transition, que jaillissent les sources minérales pour lesquelles les Pyrénées sont si renommées. Plusieurs de ces sources ont une température approchant de celle de l’eau bouillante, et on n'en compte pas moins de deux cent cinquante-trois, répandues sur divers points. Beaucoup doivent à leurs propriétés médicinales une célébrité fort étendue, et sont, en été, le rendez-vous d’un grand nombre de malades et de touristes recherchant surtout le plaisir. 11 en vient de toutes les parties du monde, mais plus particulièrement de France et d’Espagne.

La botanique des Pyrénées offre à l’étude un sujet plein d'intérêt. On peut la considérer comme un abrégé de toute la flore européenne, puisque, de la méditerranée à la mer du Nord, il n’existe peut-être pasun genre, une espèce dont on ne trouve un spécimen dans quelque partie de ces montagnes. Dans les vallées et sur les pentes inférieures^ les forêts se composent principalement de peupliers d'Italie et de sycomores. Un peu plus haut croissent le châtaignier d’Espagne, le chêne, le coudrier, l'aüne, le frêne, et le bouleau ; et plus haut encore on entre dans les régions des pins. Le pinus sylvestris s'étend en taillis épais et continus, tandis que le pin des rochers, plus gracieux à l’œil, se présente isolément ou en groupes épars. La flore proprement dite n’est pas moins riche, et partout des fleurs, aux couleurs vives et variées, se mirent dans le cristal des ruisseaux. Car les eaux des Pyrénées sont d’une limpidité à défier toute comparaison : un torrent bourbeux y est chose tout à fait inconnue.

Au-dessus des forêts de pins s’étend une zone de pentes arides et nues, jusqu’à la ligne des neiges perpétuelles, qui est ici plus élevée que dans les Alpes. On n’est pas d’accord sur la limite à assigner à la région des neiges dans ces montagnes : les uns la fixent à deux mille cinq cent soixante-dix mètres au -.dessus du niveau de la mer, tandis que d’autres l’élèvent jusqu’à deux mille huit cents. Il serait plus exact de dire que cette limite varie suivant les localités et leur exposition au midi ou au nord.

De toute façon, il faut admettre que, dans les Pyrénées, la ligne des neiges est à trois cents mètres au moins plus haut que dans les Alpes. On explique généralement cette différence par la latitude plus méridionale de la chaîne franco-espagnole. Peut-être la proximité de la

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mer y a-t-elle plus de part qu’un changement insignifiant de climat.

Les pentes les plus élevées et les sommets sont couverts de neige et de glaciers, comme dans les Alpes, et les cols mêmes ou passages n’en sont pas toujours exempts. La plupart, il est vrai, sont à une plus grande hauteur que ceux de la Suisse et de l’Italie ; mais, en raison de l’élévation de la ligne des neiges, ils restent ouverts en toute saison. Il n’est cependant pas facile de les traverser en hiver, et les vents qui soufflent dans ces défilés sont à peine supportables. Les Espagnols., chez qui tout est matière à proverbe en ont un sur ce sujet : « Dans les ports ( pnertos ) des Pyrénées, disent-ils, le père n’attend pas son fils, ni le fils son père. »

Si les cois de ces montagnes sont plus élevés que ceux des Alpes, les vallées transversales sont, au contraire, généralement plus basses; ce qui fait que, du fond de ces vallées, les montagnes elles -mêmes apparaissent plus hautes qu’aucun pic de la chaîne rivale.

La faune des Pyrénées, quoique moins riche et moins variée que leur flore, présente néanmoins un grand intérêt. Dans les solitudes de leurs forêts, et plus haut, sur leurs pentes arides, habite un grand ours, que son corps fauve clair et ses pattes noires distinguent de Yursus arctos. S’il est de la même espèce, comme les naturalistes l'assurent, il a au moins le droit d’être considéré comme une variété permanente, et a reçu le nom à’ursus pyrenaicus.

On y trouve aussi plusieurs espèces de loups : le loup d’Espagne, connu pour sa férocité; le loup commun d’un brun clair ( canis lupus), et une variété plus foncée et plus grande, le loup noir, appelé « le loup

des Pyrénées », bien qu’il se trouve également dans les sierras du Portugal et de l’Espagne.

Le lynx d’Europe (felis lynx), et le chat sauvage vivent également dans les lorêts des Pyrénées; le premier, toutefois, y est devenu rare. Sur la cime nue des roches les plus escarpées se tient l’isard, qui est de l’espèce du chamois des Alpes ( antilope rupicapra)-, et aux mêmes lieux, mais plus rarement, on rencontre le bouquetin ( aigocerus pyrenaicus ), sorte d 'ibex qui n’est pas le capra ibex de Linné et des montagnes alpestres.

La plupart des oiseaux d’Europe se trouvent dans les forêts basses des Pyrénées, ou remplissent de chants et de cris les vallées qu’elles protègent de leurs ombrages, tandis qu’au-dessus des plus hautes cimes on peut voir planer l’aigle et le vautour, épiant d’un œil avide le faible et tendre agneau ou le nouveau-né du bouquetin et de l’isard.

Ce fut par le val d’Ossau, littéralement la « vallée de l’Ours, » — célèbre autrefois comme résidence et pays de chasse de Henri de Navarre, mais plus connu aujourd’hui par ses sources thermales des Eaux-Bonnes et des Eaux-Ghaudes, — que nos chasseurs pénétrèrent dans les montagnes, les yeux fixés sur le pic du Midi ou d’Ossau, — la montagne des Ours, — nom de bon augure et merveilleusement choisi pour la cime élevée qui servait en ce moment de phare à leur expédition.

Une singulière avalanche.

Nous n’avons pas besoin de dire que nos jeunes Russes furent charmés de presque tout ce qu’ils virent dans le midi de la France.

Leur journal est rempli de descriptions aussi intéressantes que fidèles. Ils furent frappés surtout du costume pittoresque des paysans des Pyrénées, si différent de l’éternelle blouse bleue qu’ils avaient vue dans le nord et le centre. Ici se rencontre à chaque pas le béret écarlate ou blanc, la riche jaquette brune et la cei’ ure rouge qui composent le costume particulier au- paysans basques et béarnais, hommes d’une belle et. orte race qui a, dans l’histoire, ses titres de noblesse. La route qu'ils suivaient était parcourue en même temps par des chariots attelés de bœufs robustes et blancs comme crème. A. droite et à gauche, paissaient des troupeaux de moutons et de chèvres, conduits par des bergers pittoresquement vêtus et escortés par un certain nombre de gros chiens des Pyrénées, dont la tâche principale est de défendre, contre les loups, les animaux confiés à leur garde. A l’entrée d’un village, des hommes, ayant de l’eau jusqu’aux

genoux, étaient entourés de cochons qui se soumettaient volontairement à un mode de lavage dont le résultat est de donner à leur peau une teinte rosée. Il était aisé de voir que ces pachydermes non - seulement se prêtaient volontiers à cette opération, mais encore qu’ils en éprouvaient un vif sentiment de plaisir, ainsi que le démontraient leurs grognements de satisfaction et le mouvement particulier de leurs longues queues, tandis qu’on leur jetait de grandes calebasses d’eau sur le dos. Peut-être est-ce à ces bains d’eaux minérales et thermales que les jambons de Bayonne doivent leur renommée.

Plus loin, nos voyageurs passèrent devant un p!uvùre ou bain à poules. C’était un bassin également alimenté par une source thermale et rempli d’eau presque bouillant». Cependant un certain nombre de femmes y plongeaient leurs poules, non pas, comme on pourrait le supposer, des poules mortes, afin de les plumer plus aisément, mais bien des poules vivantes, pour les délivrer, disaient-elles, d’insectes parasites qui les gênent et les dévorent. Comme l’eau était presque assez chaude pour cuire les pauvres volatiles, et que les femmes les y tenaient plongés jusqt vu cou, nos voyageurs se permirent de douter que l’oj iration fût tout à fait de leur goût.

Un peu plus loin, leurs oreilles furent frappées par un singulier mélange de sons venant d’une petite vallée près de la route. En plongeant leurs regards de ce côté, ils aperçurent un groupe de quarante à cinquante femmes, toutes occupées de la même manière, c’est-à-dire à sérancer du lin 1 . Us apprirent par là que, dans les

1. Séran ou sérançoir est une sorte de peigne ou de grande carde dont on se sert pour démêler les étoupes et mettre le chanvre et le Un en état d’être files. (Note du traducteur.)

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Pyrénées, ce travail est dévolu aux femmes, et qu’au lieu de l’exécuter chez elles, elles se réunissent en grand nombre dans un lieu ombragé, chacune apportant son lin, et là, au milieu des plaisanteries, des rires et des chants, la matière textile brute se transforme en écheveaux brillants et soyeux.

Ils lurent encore à même d’observer une autre coutume assez curieuse ; mais ils avaient alors quitté la plaine et gravissaient le üanc des montagnes. L’observation, d’ailleurs, ne fut pas pour eux sans péril, ce qui en fit presque une aventure. A ce titre, elle mérite de trouver place parmi les épisodes que nous fournit leur journal.

Tous trois cheminaient au pas dê' leurs montures : Alexis et Ivan, sur de petits chevaux forts et vifs, de cette race pour laquelle les Pyrénées sont célèbres — particulièrement dans la partie occidentale. La monture de Pouchskin n’était pas du genre equus ; ce n’était pourtant pas non plus un asinus , mais un produit intermédiaire, — tout simplement un mulet, — un mulet français très-haut sur ses jambes, car il fallait un quadrupède de belle taille pour servir de bidet à l’ex grenadier de la garde impériale. L’animal ne brillait pas, d’ailleurs, par l’embonpoint; il était aussi maigre et aussi efflanqué qu’un loup des Pyrénées.

Avec eux, et monté également sur un mulet, cheminait un quatrième personnage dont ils s’étaient assuré les services, et qui avait près d’eux un triple office à remplir. Il devait d’abord leur servir de guide; au terme de leur excursion, ramener leurs montures au village où ils les avaient louées, et enfin les aider dans la chasse à l’ours, qui était le but de leur entreprise. Aussi Tavaient-ils choisi parmi les plus habiles chasseurs d’isards.

Nos quatre voyageurs chevauchaient donc le long d’une pente très-escarpée. Ils avaient laissé derrière eux le dernier hameau et même la dernière maison, et faisaient l’ascension d’un de ces rochers qui se détachent de l’axe principal des montagnes et s’avancent dans la plaine. La route qu’ils suivaient méritait à peine ce nom; c’était un chemin étroit, à peine praticable aux chevaux de bât, un véritable sentier. La pente était si roide, qu’il fallait faire une douzaine de zigzags avant d’arriver au sommet.

Du pied de la montagne, ils avaient remarqué, bien au-dessus d’eux, des hommes évidemment occupés de quelque travail. Leur guide leur avait dit que ces hommes faisaient des fagots, leur métier étant de fournir du bois à brûler aux villes de la vallée.

Il n’y avait là rien qui pût être une cause d’étonnement. Ce qui surprit nos voyageurs, ce fut le moyen employé, par ces bûcherons, pour faire arriver leur bois au pied de la montagne. Ils avaient à peine franchi deux ou trois des zigzags formés par le sentier, sur les flancs du rocher, que leurs oreilles furent tout à coup frappées d’un bruit semblable aux craquements que produiraient des pierres et des bâtons heurtés et confondus, de bruit semblait venir d’en haut, et, en regardant dans cette direction, ils virent une assez grande quantité d’objets de couleur sombre, dégringolant avec la plus grande vitesse. Ces objets, de forme ronde, étaient des fagots ; ils roulaient et descendaient la montagne avec une telle rapidité, que si nos voyageurs s’étaient trouvés sur leur passage, il leur eût été difficile de les éviter.

Telle était la réflexion qu’ils s’adressaient mutuellement, et ils remerciaient même leur bonne étoile, qui les avait préservés de ce péril, lorsqu’une nouvelle ava-

lanche de fagots fut lancée d’en haut, et cette fois venait évidemment droit sur eux ! Il était impossible de dire de quel côté il valait mieux se sauver : s’il fallait s’élancer en avant ou reculer ; car, par suite des aspérités que présentaient les flancs de la montagne et de la marche irrégulière des fagots, il n’y avait pas moyen de savoir au juste où iis traverseraient le sentier. Tous se rangèrent donc, et attendirent la fin dans une silencieuse appréhension. Heureusement leur attente ne fut pas longue : une seconde à peine, et la masse informe, bondissant toujours, et à chaque bond plus impétueuse, descendit avec la rapidité de la foudre, et passa bruyamment devant eux, avec une telle force que, si un des fagots avait atteint un mulet ou un cheval il aurait précipité au bas de la montagne le quadrupède et le cavalier.

Ils continuaient leur route, se félicitant de nouveau d'en être quittes pour la peur; mais quel ne fut pas leur effroi, lorsqu’ils se virent, pour la troisième fois, exposés au même danger. Voilà de nouveau une masse de fagots qui se précipite et déchire les flancs du rocher, suivie de bûches rondes, qui roulent et se heurtent avec fracas. La nouvelle avalanche passa, comme les deux premières, et cette fois encore, par le plus grand hasard, personne ne fut atteint.

On pourrait croire que ces avalanches, rencontrant successivement, sur la même route, les mêmes voyageurs, partaient de points divers échelonnés, parallèlement au chemin, sur le haut de la montagne. Il n’en était rien. Les fagots étaient tous précipités du même endroit, là où la pente offrait le plus de sûreté et de rapidité pour la descente ; c’est le chemin qui, revenant sur lui-même et coupant, à plusieurs reprises, par ses zigzags, la ligne de 1 avalanche, avait ramené trois fois

nos chasseurs en face du péril. Ils en firent la remarque, et, comme ils avaient encore à traverser plur sieurs fois la même ligne, avant d’atteindre le sommet du rocher, ils se tinrent sur leurs gardes, pressant le pas de leurs montures chaque fois qu’ils eurent à la franchir.

Tous quatre arrivèrent ainsi sains et saufs, et sans aucun accident, au haut de la montagne, ce qui n’empêcha pas Pouchskin d’exhaler sa colère contre les bûcherons, en injures auxquelles heureusement ils ne comprenaient rien. Mais le chasseur d’isards se mit aussi de la partie, car il avait couru les mêmes dangers et n’était pas moins en colère que l'ex-grenadier russe : il leur défila avec la volubilité d’un Béarnais et dans un idiome qu’ils entendaient parfaitement, un long chapelet d’imprécations, qu’il termina en les menaçant des rigueurs de la loi.

Cependant, comme les bûcherons, quelque peu stupéfaits de cette attaque inattendue, acceptaient tout cela d’assez bonne grâce et ne répondaient rien, le chasseur finit par s’apaiser, et la calvacade, à la quelle il servait de guide, se remit en route. Pouchs- • kin ne s’éloigna pas toutefois sans montrer le poing aux imprudents fagoteurs et fans proférer contre eux une malédiction qui ne peut ni ne doit être traduite.

Une rencontre avec des muletiers.

Un peu au delà de l’endroit qui avait été le théâtre de leur rencontre avec les bûcherons, le chemin s’enfonce dans une gorge entre deux montagnes, et, pendant quelque temps, nos voyageurs perdirent de vue les plaines de la France. La route qu’ils suiva : ent n’était encore qu’un sentier à l’usage des bêtes de somme et des piétons, tout à fait impraticable aux voitures, mais allant à un des cols dont nous avons déjà parlé, et qui conduisent en Espagne. Il se fait, par ce col, un trafic considérable entre les deux pays, et la plupart des transports s’exécutent par des muletiers espagnols, qui traversent les montagnes avec de grands convois de mulets, tous chargés, excepté ceux qui leur servent de montures, de caisses et de ballots de marchandises.

Nos chasseurs purent bientôt juger par eux-mêmes de l’importance de ce commerce et de la manière dont il s’opère, car, en tournant une pointe de rocher, ils virent devant eux un grand nombre de mulets, gaiement caparaçonnés de drap rouge et de cuir estampé, et tous ayant leur bonne charge. La caravane avait fait

halte sur une plate-forme de peu d’étendue, et les conducteurs, au nombre de douze environ, étaient assis sur des quartiers de rocher, un peu en avant des animaux. Chacun d’eux portait un manteau de drap brun, couleur favorite des muletiers espagnols des Pyrénées, ce qui, avec leur teint basané, leurs moustaches et leur mise étrange, permet, sans trop d’invraisemblance, de les prendre quelquefois pour une bande de brigands, ou du moins pour une troupe de conirabanclistas.

Ce n’était ni l’un ni l’autre cependant, mais d'honnêtes muletiers espagnols en route pour un marché français, avec des marchandises venant de l’autre côté des montagnes.

Lorsque nos voyageurs arrivèrent près deux, ils faisaient une collation consistant simplement en pain noir et en fromage de chèvre, arrosés d’un petit vin de Malaga, enfermé dans une outre qu'ils se passaient l’un à l’autre, et dont ils se versaient le contenu dans le gosier, en l’élevant au-dessus de leurs têtes.

Ils étaient gens de bonne humeur, et ils invitèrent les nouveaux venus à goûter leur vin, ce qu’il eût été incivil de refuser. Ivan et Alexis en emplirent leurs coupes d’argent, qu'ils portaient toujours suspendues à leur ceinture. Pouchskin, n’ayant pas son gobelet à sa portée, essaya de boire à la manière des muletiers, mais l’outre, tenue gauchement en l’air et trop vivement « pressée, au lieu de lui verser le vin dans la bouche, par un jet doux et régulier, lui en couvrit brusquement toute la figure. A demi aveuglé, à demi suffoqué, tenant toujours le malencontreux sac de peau de chèvre, dont le précieux contenu coulait le long de son nez et de ses grandes moustaches, le vieux grenadier faisait une figure t que les muletiers ne purent voir sans rire aux larmes.

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Aux éclats de leur bruyante gaieté se mêlaient en outre des bravos, des applaudissements, comme s’ils eussent été au théâtre, spectateurs d’une farce supérieurement jouée.

Pouchskin prit tout cela en bonne part, et les muletiers le pressèrent de recommencer; mais, peu désireux de s’exposer une seconde fois à pareille mésaventure, le vieux soldat emprunta la coupe d’un de ses maîtres, et de la sorte put se rafraîchir tout à son aise. Le vin lui ayant semblé bon, et les muletiers l’engageantà en boire autant qu’il lui plairait, ce ne fut que quand l’outre donna des signes trop certains d’affaissement qu'il la rendit à ses possesseurs.

Si pourtant Pouchskin se fût moins laissé aller aux séductions du Malaga, il aurait peut-être évité une périlleuse aventure qui lui arriva presque aussitôt, et que nous allons raconter.

Nos voyageurs, après avoir échangé quelques compliments avec les muletiers, s’étaient remis en selle et allaient continuer leur route. Pouchskin, monté sur son grand mulet français, était parti le premier. Devant lui, les mulets chargés formaient un groupe qui, non-seulement barrait le chemin, mais encore interceptait le passage des deux côtés, de sorte qu’il fallait absolument se glisser au milieu d’eux. Ces animaux paraissaient tous assez tranquilles : quelques-uns broutaient les buissons qui se trouvaient à leur portée, mais la plupart, presque immobiles, se bornaient à secouer, de temps en temps, leurs longues oreilles, ou à reporter leur charge d’une jambe sur l’autre. Pouchskin, après un instant d’examen, vit qu'il n’y avait pas moyen de prendre un détour et qu’il fallait passer au milieu du troupeau. Il est probable d’ailleurs que, s’il l’eût fait paisiblement, les bêtes seraient restées en repos et

n’auraient pas fait attention à lui ; mais, excité par le vin qu’il avait bu, l'ex-grenadier, au lieu de suivre tranquillement sa route, donna des éperons dans les < flancs de son grand mulet, et, avec un hurlement tel qu’on peut l’attendre d’un cosaque, il se précipita au milieu de la bande.

Les mules espagnoles reconnurent-elles, dans l’animal qu’il montait, un étranger, un Français, ou ses hourras résonnèrent-ils dé -agréablement à leurs oreilles ? c’est ce qu’il est difficile de dire; mais, en un instant, toute la mulada se mit en mouvement, chaque mulet s’élançant vers Pouchskin, les oreilles dressées, la bouche ouverte et la queue en l’air. Il ne pouvait plus entendre le « Prenez garde! » du chasseur d’isards, ou le « Guarda te! » des muletiers. Les eût-il entendus d’ailleurs, qu’il était trop tard pour en tenir compte ; car, avant qu’il eût pu compter jusqu’à six, il se vit entouré d’une douzaine au moins d’animaux furieux, qui, poussant à la fois un cri aigu, se mirent à mordre lui et sa monture avec toute la rage de loups affamés. En vain le brave mulet lança-t-il force ruades à droite et à gauche; en vain son cavalier fit-il usage de son fouet, les bêtes espagnoles ne l’attaquaient pas seulement avec les dents ; le malheureux Pouchskin avait encore à se garer des coups de pied qui lui arrivaient de tous côtés, et contre lesquels ses grosses bottes et son large pantalon, déchirés déjà en plusieurs endroits , étaient, pour ses jambes, une protection bien insuffisante.

En voyant la position du vieux soldat, les conducteurs du convoi s’étaient hâtés de courir à son secours. En poussant de grands cris et en faisant claquer leurs fouets, comme les muletiers seuls savent le faire, ils tâchaient d’écarter les assaillants ; mais malgré tous leurs efforts et l’habitude qu’ils avaient de se faire obéir de

leurs bêtes, Pouchskin aurait pu être encore plus maltraité, s’il n’avait trouvé l’occasion de se tirer lui-même d’embarras. Son mulet, fuyant les attaques de ses nombreux ennemis, s’était sauvé sur un terrain couvert de plusieurs quartiers de roche. Il y fut vivement poursuivi, et Pouchskin allait être exposé à de nouveaux périls si, quittant adroitement la selle, il ne se fût, d’un bond hardi, élancé sur une grosse pierre. Une fois là, il monta plus haut encore, et ne tarda pas à être hors de danger.

Son mulet continua de se défendre contre les mules espagnoles acharnées à sa poursuite ; mais, débarrassé du poids de son cavalier, il prit confiance en ses longues jambes, et, s’ouvrant un passage à travers la mulada , il gagna le chemin de la montagne et disparut au galop. Les autres, chargées comme elles l’étaient, ne sentirent nulle envie de le suivre, et ainsi finit le drame.

En voyant la mine piteuse du vieux soldat perché sur son rocher, les muletiers ne purent, encore une fois, retenir leurs éclats de rire. Ses jeunesi-xnaîtres étaient trop inquiets pour en faire autant tout d’abord ; mais, quand ils se furent assurés que leur fidèle Pouchskin n’avait reçu que quelques contusions insignifiantes, grâce à ce que les mulets espagnols n’étaient pas ferrés, ils se sentirent eux aussi très-disposés à rire de sa mésaventure. Alexis fut même d’avis que leur compagnon avait un peu trop abusé du sac à vin, et par conséquent il nevitdansce qui lui était arrivé qu’un juste châtiment de son intempérance.

j Le guide se mit à la poursuite du mulet fugitif, et ne tarda pas à le ramener. Tout étant ainsi rentré dans l’ordre, on se dit adieu de nouveau, et nos chasseurs continuèrent leur route.

Les ours des Pyrénées.

Ils avaient été bien inspirés en prenant le chasseur d’isards pour guide, car sans lui ils auraient pu chercher longtemps sans rencontrer d’ours. Ges animaux, quoique assez nombreux dans les Pyrénées, il y a un demi-siècle, ne se trouvent plus que dans les endroits les plus reculés et les plus solitaires. En hiver, l’ours des Pyrénées cherche un abri dans les épaisses forêts qui croissent au fond des gorges, entre les montagnes, et où la hache du bûcheron ne résonne jamais à ses oreilles. En été, il rôde à une plus grande hauteur, dans le voisinage des neiges éternelles et des glaciers, où il trouve les racines ou oignons d’un grand nombre de plantes alpestres, et même des lichens, qu’il affectionne. Il se glisse quelquefois dans les vallées inférieures les moins cultivées, pour y faire un repas de maïs ou de pommes de terre. 11 est aussi friand de truffes qu’un sybarite parisien, et il a , pour les découvrir, une finesse d’odorat qui surpasse de beaucoup celle du chien dressé à la recherche de ces précieux tubercules. Il sait merveilleusement des déterrer entre les racines des grands chênes, où iis se produisent et se développent d’une manière encore inexpliquée.

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Gomme son congénère, l’ours brun, il est frugivore, et, comme la plupart des autres membres de sa nombreuse famille, il aime les douceurs. Il dérobe aux abeilles leur miel, toutes les fois qu’il peut trouver une ruche. Parfois aussi il est carnivore, et souvent il fait des victimes parmi les troupeaux qui paissent, en été, sur les versants des plus hautes montagnes; mais les bergers ont remarqué que ces goûts sanguinaires ne se rencontrent que chez quelques individus, et que, règle générale , l’ours n’est pas à craindre pour leurs moutons. Par suite, une opinion très-répandue parmi la population des montagnes veut qu’il y ait deux espèces d’ours : l’une se nourrissant de fruits, de racines et de larves ; l’autre , carnassière , vivant de chair et s’attaquant aux troupeaux. Ges derniers sont, au dire des gens du pays, plus grands, plus féroces, et, lorsqu’ils sont attaqués, ils ne reculent pas devant l’homme. Les faits peuvent être vrais , sans que la conclusion soit exacte. Dans l’opinion du chasseur d’isards, - les ours des Pyrénées sont tous d’une seule et même espèce : seulement les plus jeunes sont aussi plus doux et vivent plus sobrement; tandis que l’âge développe, chez les autres, des instincts et des appétits plus féroces. La même remarque a été faite pour Yursus arctos. Il se peut, comme il a déjà été dit à ce sujet, que la faim seule pousse l’ours à se nourrir de chairune première fois; mais il le fait ensuite par goût.

Le père du chasseur d’isards se rappelait le temps où les ours étaient assez communs dans les vallées basses. Alors non-seulement les troupeaux de moutons et de chèvres souffraient beaucoup de leur voisinage, mais le gros bétail était souvent attaqué par ces bêtes voraces, et des hommes même étaient assez fréquemment leurs victimes. Aujourd’hui, de pareils événements sont

rares,, parce que les ours se tiennent dans les montagnes, à une hauteur où les bestiaux ne sont presque jamais conduits et où les hommes vont très-rarement. Le fils ajoutait que les ours sont fort recherchés par les chasseurs comme lui, parce que leurs peaux sont estimées et se vendent très-cher. « Mais ils sont devenus si rares, dit-il en forme de conclusion, que je n’en ai tué que trois dans toute cette saison; mais je sais où il y en a un quatrième — un bien beau; et si vous êtes disposés »

Les jeunes Russes comprirent l’insinuation. La toutepuissance de l’argent est la même partout, et une pièce d’or vous fera trouver, dans certains cas, l’antre d’un ours, au milieu des Pyrénées, plus sûrement que le nez du chien le mieux dressé, ou l’œil du chasseur le plus exercé. Le marché fut conclu à l’instant. Cinquante francs furent promis pour la peau de l’ours.

Le pic du Midi d’Ossau était alors en vue, et, quittant le sentier battu qui passait près de sa base , nos chasseurs s’engagèrent dans un ravin montueux. Les côtés et le fond de ce ravin étaient couverts de pins rabougris; mais, à mesure qu’ils avançaient, les arhres prenaient de plus grandes dimensions. Ils se trouvèrent enfin dans une haute et magnifique forêt , aussi sauvage, selon toute apparence, et non moins primitive que si elle eût poussé sur les bords du fleuve des Amazones, ou parmi les Cordillères des Andes. On n’y voyait d’autres traces d’êtres animés que quelques sentiers ouverts par les bêtes sauvages qui y ont établi leurs demeures.

Le chasseur d’isards raconta qu’il avait tué des lynx dans cette forêt, où il n’eùt pas voulu se trouver seul la nuit, parce que les loups noirs s’y réunissent en trou» pes nombreuses. Accompagné comme il l’était, toute-

fois, il n’avait aucune crainte, car ils pourraient allumer des feux, et tenir ainsi les loups à distance.

L’endroit où ils devaient rencontrer l’ours était à plus de trois kilomètres. Le guide répondait qu’ils le trouveraient sans difficulté. 11 l’avait vu, quelques jours auparavant, regagner son trou; mais, comme il n’avait alors avec lui ni chiens ni aucun autre moyen de le faire sortir, il s’était borné à marquer la place, comptant bien revenir avec un camarade qui le seconderait. Quelques affaires l’avaient retenu aux Eaux-Bonnes jusqu’à l’arrivée des étrangers, et, ayant appris leurs intentions, il leur avait réservé cette prise. Il avait maintenant ses deux chiens , — deux grands animaux , évidemment de race lupine, et qui étaient de taille à tirer l’ours de sa tanière; mais ce moyen ne devait être employé qu’à la dernière extrémité.

Le meilleur parti, suivant le chasseur, était d’attendre que l’ours s’éloignât pour sa tournée nocturne, chose qu’il ne manquerait pas de faire, et alors de courir à son trou, d’en boucher l'entrée, et de se mettre en embuscade pour attendre son retour. « Il ne reviendrait pas au logis avant le matin, ajouta le guide, et ils y verraient assez pour le viser et tirer sur lui de leurs différents postes. »

Le plan fut trouvé bon, et en conséquence nos voyageurs résolurent de faire halte où ils se trouvaient, et d’y attendre l’heure présumée de la sortie débours. Un grand feu ne tarda pas à pétiller sous les arbres ; on ;iua le havre-sac de Pouchskin, et, grâce à son contenu, tous quatre se mirent à souper avec cet appétit bien connu de ceux qui ont fait trente kilomètres à travers des montagnes escarpées.

Le chasseur d’isarda.

Le chasseur d’isards leur fit passer le temps assez agréablement en racontant beaucoup de ces histoires familières aux paysans des montagnes , — récits de chasse et épisodes de contrebande. 11 y mêla bon nombre d’anecdotes sur la guerre d’Espagne, et le temps où l’armée française et l’armée anglaise se disputaient les différents cols des Pyrénées.

Mais il revenait toujours de préférence aux choses de sa profession, et il en parlait avec un véritable enthousiasme. Il entretint ses compagnons des plus curieuses habitudes de l’isard, et, entre autres, de celle qu’on lui attribue de se servir de ses cornes recourbées, pour se suspendre et se laisser tomber de rocher en rocher. Les chasseurs des Alpes en disent autant du chamois de leurs montagnes. xYlexis ne voyait là qu’une fable , mais il n’en dit rien , ne voulant pas avoir l’air de douter de la véracité de leur guide. Celui-ci, néanmoins, pressé de questions, finit par reconnaître qu’il n’avait jamais été témoin de cette gymnastique; il ne faisait que répéter ce qu’il avait entendu dire à d’autres chasseurs qui prétendaient l'avoir vu, et qui sans

doute , pressés de questions à leur tour , auraient lini par répondre de même, s’ils avaient voulu dire la vérité. Le l'ait est que ces agiles animaux n’ont besoin que de leurs jambes pour se tenir et se conduire sur les rebords les plus étroits , comme pour les sauts vraiment prodigieux qu’ils font, soit en haut, soit en bas, et qui ne peuvent se comparer qu’au vol d'un oiseau. Ils ont le pied sûr et l’œil excellent. L’isard et le chamois ne glissent jamais sur les roches le| plus lisses, — pas plus que l’écureuil sur une branche d’arbre.

Nos voyageurs questionnèrent leur guide sur les bénéfices de sa profession, et ils furent très- étonnés d’apprendre qu’ils étaient fort modiques. Un isard dépouillé ne se vend que dix francs, et la peau deux ou trois. La plupart de ceux que l’on tue sont achetés par les propriétaires des hôtels, qui se comptent par centaines dans les villes d’eaux, si nombreuses sur le versant français des Pyrénées. Les étrangers paraissent aimer beaucoup l’isard, et ne manquent jamais de demander qu’on leur en serve. Ils s’en régalent peut-être moins qu’ils ne veulent bien le dire; mais, venant des grandes villes en général et de contrées où on n’a jamais vu d’isards ni de chamois, ils veulent pouvoir raconter qu’ils en ont mangé. Le chasseur qui fit cette remarque ne se trompait peut-être guère; et l’isard n’est probablement pas le seul gibier qui doive à quelque considération de ce genre le prix qu’on y met.

Ivan s’étonna que la fourniture d’un mets si recherché ne rendît pas plus lucrative la profession de chasseur d’isards.

«Ah! reprit le guide avec un soupir, cela s’explique facilement, monsieur! Les hôteliers sont trop tins et leurs hôtes trop crédules. Si nous en demandions davantage, ils n’achèteraient pas.

OU LES CHASSEURS D’OURS. 13î

— Mais ils seraient bien forcés d’en avoir, puisqu’on leur en demande.

— Ce n’est pas là ce qui les embarrasse, et, s’il n’y avait pas de chèvres dans le pays, nos quartiers d’isard se vendraient beaucoup mieux.

— Comment? dit Ivan, ne voyant pas quel rapport il pouvait y avoir entre les chèvres et les quartiers d’isard.

— La chèvre et l’isard se ressemblent trop, monsieur , — du moins quand on les a dépouillés et découpés. Les hôteliers le savent bien; aussi leurs rôtis de venaison ne sont-ils souvent que des quartiers de bique habilement préparés, et plus d’un voyageur qui vante notre gibier n’a encore mangé que du chevreau. Ha! ha! ha! »

Et le chasseur riait lui-même du bon tour joué ainsi aux étrangers, quoiqu’il sût bien que sa propre industrie était la première à en souffrir.

A vrai dire, cet homme se livrait à la chasse beaucoup moins pour les profits qu’il en pouvait tirer que par un penchant naturel pour la vie de chasseur. A la laçon dont il en parlait, il était aisé de voir qu’il n’aurait voulu changer sa profession pour aucune autre, s’agît-il d’une fortune assurée. Il en est de même des chasseurs de profession dans tous les pays; ils se soumettent à toutes les fatigues et souvent aux plus grandes privations, pour garder ce privilège si doux de courir à volonté les bois et les déserts, libres des soucis et des embarras qui trop souvent sont attachés à la vie sociale.

Nos voyageurs restèrent ainsi, causant autour du feu de leur bivac, jusqu’après le coucher du soleil. La nuit venue, leur guide leur conseilla de dormir pendant quelques heures. Il ne fallait pas songer à se mettre

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en quête de l’ours , avant que la nuit fût très-avancée et qu’il fit presque jour. Alors il y aurait tout lieu d’espérer que l’ours serait en tournée dans la forêt ; tandis que, si on y allait trop tôt, on s’exposait à le trouver dans sa tanière , et, en ce cas , on n’était pas sûr que les chiens réussissent à l’en faire sortir. Ce pouvait être une caverne spacieuse, où il les laisserait pénétrer pour leur livrer combat, et ceux-ci , quoique grands et forts, auraient certainement le dessous , car il suffit à un ours d’un seul coup de patte pour réduire au silence le plus brave et le plus redoutable champion de la race canine. « Les chiens, répéta le chasseur, ne doivent être employés que comme dernière ressource. »

L’autre plan offrait beaucoup plus de chance de succès. L’ours, en effet, trouvant au retour sa caverne fermée, serait forcé de se réfugier dans les bois. Les chiens . suivraient aisément la piste toute fraîche, et, à moins qu’il ne réussit à découvrir une autre caverne pour s’y cacher, il ne pouvait leur échapper. Il n’est pas rare que l’ours des Pyrénées monte sur un arbre, lorsqu’il voit des chiens et des hommes à sa poursuite; mais dans ce cas, le succès de leur chasse était assuré, car, sur un arbre, l’ours serait facilement atteint par les balles de leurs fusils. Ils avaient d’ailleurs, en perspective , la chance de pouvoir le tirer tous à la fois quand il reviendrait à son gîte, ce qui sans doute mettrait immédiatement fin à l’aventure.

Il ne fallait donc aller à la caverne que sur le matin, juste assez tôt pour avoir le temps d’en clore l’entrée et de se mettre en embuscade avant le jour. En conséquence, le guide leur réitéra l’invitation de dormir quelques heures et promit de les réveiller à temps.

Ce conseil fut accepté et suivi avec joie. Pouchslun

lui-même, encore tout meurtri de son aventure avec les mulets, avait besoin de repos, et il ne fut pas le dernier à s’envelopper de son ample capote de grenadier et à s’endormir.

L’embuscade.

Fidèle à sa promesse, le chasseur d’isards révulla ses compagnons une heure environ avant l’aube, et, après avoir sellé et bridé leurs montures, ils se remirent en route. Il faisait très-sombre sous les grands arbres ; mais le guide connaissait le terrain. Après avoir parcouru lentement et pour ainsi à tâtons l’espace d’un kilomètre, ils arrivèrent au pied d’un rocher escarpé qu’ils suivirent pendant quelque temps, et iis atteignirent enfin l’endroit qu’ils cherchaient. Malgré l’obscurité, ils purent distinguer un point plus sombre, à la surface du rocher, c’était l’entrée de la caverne. Cette entrée n'était pas grande, et un homme aurait eu quelque peine à y entrer en se baissant; mais le guide était persuadé que ce passage étroit et bas conduisait, dans l’intérieur du rocher, à une caverne de grandes dimensions; non qu’il y eût jamais pénétré, mais il savait qu’il y en a beaucoup de ce genre, dans cette partie des Pyrénées. Si, dans sa pensée, il n’y avait eu là qu’un trou suffisant pour servir de gîte à un ours, il aurait pris beaucoup moins de précautions. Dans ce cas, en effet, il eût été possible et

morne facile de faire sortir l'animal au moyen des chiens; mais si, comme il le supposait, la caverne était, assez vaste pour qu’un ours pût s’y mouvoir librement, il n’y avait aucune chance de l’attirer au dehors. En effet, pour peu qu’il soupçonnât la présence d’un ennemi dans les environs , Bruin pourrait fort bien rester plusieurs jours dans sa forteresse; il faudrait donc en faire le siège, ce qui serait long et peut-être n’aboutirait à rien.

Ils s’étaient approchés de la caverne avec la plus grande précaution. Us craignaient que l’ours , rôdant dans les bois, ne les entendît et, prenant l’alarme, ne se sauvât dans son trou , avant que l’entrée n’en pût être fermée. Pour plus de sûreté, ils avaient laissé les chiens et leurs montures à une certaine distance, après les avoir solidement attachés à des arbres, et s’étaient avancés vers la grotte en faisant le moins de bruit possible et ne parlant qu’à voix basse.

Le chasseur d’isards commença alors à mettre son plan à exécution. Pendant que les autres dormaient, il avait préparé une grande torche, avec des branches de pin sèches; il l’alluma et la fixa dans la terre près du rocher. Au moment où la flamme brilla à l’entrée de la caverne, tous, le fusil en main, se tinrent prêts à faire feu. Ils n’étaient pas sûrs, en effet, que l'ours fût. sorti. Il pouvait se faire qu’il fût encore couché : dans ce cas, la lumière le réveillerait peut-être, et l’attirerait au dehors : il fallait donc être prêt à tout événement.

Rien n’ayant paru, le guide amena alors ses chiens et les lâcha. Aussitôt qu’ils se virent libres, ces animaux, comprenant ce qu’on attendait d’eux, s’élancèrent tout droit dans la caverne.

Pendant quelques secondes, ils firent entendre un

138 BRUIN

glapissement rapide et contenu, annonçant bien clairement qu’ils sentaient un ours.

Le guide avait d’ailleurs bien deviné. L’étroite ouverture conduisait à une caverne de grandes dimensions, comme on en pouvait juger par la distance à laquelle le glapissement des chiens se faisait entendre. Il eût été absolument inutile de songer à faire sortir un ours d’un tel lieu, à moins qu’il ne lui plût de s’offrir lui-même à ses ennemis. Ce n’était donc pas sans quelque anxiété que nos chasseurs écoutaient la voix des chiens, répétée par les échos de la caverne.

Leur attente ne fut pas de longue durée , car, au bout d’une minute au plus, tous deux sortirent l’oreille basse et avec un air de désappointement, indiquant qu’ils avaient fait une exploration inutile.

Leurs mouvements inquiets, désordonnés, disaient néanmoins que la piste était fraîche et qu’il n’y avait pas longtemps que l’ours avait quitté son repaire. Leur maître les avait en outre entendus, à l’intérieur, gratter parmi les bâtons et l’herbe qui composaient son lit, preuve certaine que le gîte était vide et que Bruin n’était pas chez lui.

C’était justement ce que désirait le chasseur d’isards, et ses compagnons, déposant aussitôt leurs fusils, se mirent à boucher, avec lui , l’entrée de la grotte. Rien de plus facile. Ils avaient des pierres sous la main; ils en firent, devant i orifice de la caverne, une barricade capable de barrer le passage à toute espèce d’animal.

Ils respirèrent alors plus librement. Ils étaient certains d’avoir coupé la retraite à l’ours, et à moins qu’il ne soupçonnât quelque chose et ne prît le parti d’abandonner sa tanière, ils se considéraient comme à peu près sûrs de lui envoyer une balle.

Il n’y avait plus qu’à se mettre en embuscade et à attendre son retour. Il importait seulement qu’ils se tinssent soigneusement cachés et, pour ainsi dire, invisibles. Ils ne savaient, en effet , de quel côté l’ours reviendrait. En approchant, il pouvait les voir et se sauver avant qu’ils eussent tiré un seul coup de fusil. Il fallait absolument prévenir ce contre-temps.

Un plan se présenta bientôt à l’esprit exercé du chasseur des Pyrénées. Devant le rocher, s’élevaient plusieurs grands arbres, de l’espèce appelée piiius sylvestris , et couverts d’épais faisceaux de feuilles en aiguilles. Grimpés sur ces arbres, le feuillage et les branches les cacheraient aisément à tous les regards , et l’ours ne pourrait soupçonner leur présence.

L’idée fut aussitôt mise à exécution. Ivan et Pouchskin montèrent dans un arbre; le guide et Alexis s’établirent sur un autre, et tous s’étant placés de manière à voir l’entrée de la caverne sans être vus eux-mêmes, ils attendirent le jour et l’arrivée de l’ours.

Uu ours dans an nid.

Le jour ne se fit pas longtemps attendre; mais en serait-il ainsi de l’ours? Il était impossible de calculer exactement le moment de son retour, car bien des circonstances pouvaient ou l'avancer ou le retarder, a Autrefois, dit le chasseur d’isards, on voyait assez souvent ici les ours rôder durant la journée ; mais c’était lorsqu’ils étaient nombreux et moins poursuivis par les chasseurs. Depuis qu’ils sont devenus rares et que leur peau est si recherchée, — ce qui, naturellement, les rend chaque jour encore plus rares et plus circonspects, — ils ne quittent guère leur retraite que pendant la nuit, afin d’échapper à la surveillance de leurs ennemis. — Quant à celui qu’ils attendaient, il ne pouvait manquer, ajoutait-il , de revenir un peu plus tôt ou un peu plus tard; cela dépendrait du plus ou moins de poursuites auxquelles il avait été récemment exposé. »

Ils surent bientôt à quoi s’en tenir sur ce point. L’ours prit soin lui-même de faire cesser toute incertitude, en faisant son apparition juste sous leur nez.

Ils le virent tout à coup, et de la manière la plus

BRUIN OU LES CHASSEURS D’OURS. Hl

inattendue, se glisser en toute hâte vers l’entrée de la grotte. Il semblait être sous le coup d’une grande excitation ; on eût dit qu’il était poursuivi, ou que la rencontre, dans les bois, de quelque objet inattendu lui avait donné l'alarme. Peut être avait-il aperçu les chevaux ou découvert la piste des chasseurs:

En tout cas, ceux-ci ne prirent pas le temps de réfléchir, ou plutôt l’ours ne leur en laissa pas le temps ; car, à peine eut-il reconnu que l’entrée de la caverne était fermée, qu’exprimant son désappointement par un cri terrible, il revint brusquement sur ses pas, et se sauva aussi rapidement qu’il était venu.

Quatre coups de fusil partirent à la fois du milieu des arbres, et quelques flocons de poils, détachés de ses flancs , prouvèrent que la bête avait été atteinte. On la vit même chanceler, et les chasseurs poussèrent un cri de victoire ; mais leur satisfaction fut de courte durée : car avant que leurs voix se fussent perdues au milieu des rochers, l’ours reprit son équilibre et s’enfuit sans broncher.

Ils le virent s’arrêter une ou deux fois et se retourner du côté des arbres, comme pour y chercher ses ennemis et les charger : mais changeant d’intention presque aussitôt, il prit le galop et ils l’eurent bientôt perdu de vue.

Nos chasseurs, désappointés , descendirent rapidement de leurs postes d’observation et, lâchant les chiens, ils coururent à la piste. A leur grande surprise autant qu’à leur satisfaction, elle les conduisit près de l’endroit où ils avaient laissé leurs montures, et en y arrivant , ils eurent la preuve que l’ours avait passé par là. Chevaux et mulet dansaient, en effet, comme s’ils eussent été soudain frappés de folie. Leurs hennissements, leurs cris exprimaient l’elfroi , et si l’on n’eût

BRUIN

pris le soin de les attacher solidement, il est probable qu’emportés et dispersés par la frayeur, on aurait eu quelque peine à les rejoindre.

Nos hommes ne prirent que le temps de les détacher, et de se mettre en selle , et ils s’élancèrent dans la direction suivie par les chiens, dont ils entendaient déjà les aboiements dans le lointain.

« L’ours des Pyrénées, disait le chasseur d’isards, comme son cousin de Norvège, lorsqu’il est chassé de son repaire , bat souvent la campagne à une grande distance, avant de faire halte. Il n’est pas rare de lui voir abandonner le ravin ou le versant de montagne qu’il habite ordinairement , pour chercher ailleurs un lieu qui lui offre plus de sécurité. »

De cette manière, il met souvent les chasseurs en défaut. Il suif, à la cime des rochers ou le long des précipices, des sentiers où ni les hommes ni les chiens ne peuvent se hasarder. C’était là précisément ce que, pour le moment, il y avait le plus à redouter; car la forêt dans laquelle se trouvaient nos voyageurs était entourée, presque de tous les côtés, de rochers à pic, et si l’ours s’engageait dans ce labyrinthe de pentes escarpées et d’abimes , pour gagner le sommet des montagnes , ils risquaient fort de le perdre tout à fait.

Une espérance restait encore au chasseur d’isards. Il était sûr, comme scs compagnons , que l’ours avait déjà été atteint de plusieurs coups de feu ; et il fallait même qu’il fût assez grièvement blessé pour avoir chancelé comme il l’avait fait. Il pouvait donc se faire qu’il cherchât un refuge dans le voisinage ; peut-être sur un arbre. Encouragés par cet espoir, tous quatre poussèrent en avant.

Le guide ne s’était pas trompé. Ils avaient à peino

fait un kilomètre que les aboiements continuels des chiens, entendus près d’eux et toujours à la même place, leur apprirent, à n’en pouvoir douter, que l’ours était monté sur un arbre, ou qu’il avait rencontré une caverne dans laquelle il s’était retiré, ou bien encore que, faisant volte-face et résolu à se défendre, il tenait les chiens en respect. De ces trois suppositions , ils désiraient surtout que la première fût la vra\e, et, à en juger par la voix des chiens, ils commençaient à l’espérer. Cette fois encore, l’événement répondit à leurs espérances; car, avançant toujours, ils ne tardèrent pas à voir les chiens bondir autour d’un arbre énorme, se dresser parfois contre le tronc et poursuivre de leurs aboiements quelque animal réfugié dans les branches.

Ce ne pouvait être que leur ours, et dans cette persuasion, nos chasseurs s’approchèrent de l’arbre, chacun tenant son fusil armé et prêt à tirer.

Mais arrivés au pied, ils eurent beau regarder entre les branches; point d’ours! On apercevait bien au sommet une masse noire, mais ce n’était pas un ours : cela n’y ressemblait en rien.

L’arbre était d’une hauteur peu commune, — le plus grand qu’ils eussent vu dans la forêt. 11 appartenait à l’espèce de pins dite sylvestris, et ses branches énormes, couvertes de nombreux bouquets de feuilles allongées, s’étendaient en tous sens à plusieurs mètres du tronc. En quelques endroits, le feuillage était assez épais pour cacher un animal de belle taille, mais pas aussi gros qu’un ours ; s’il n’y avait eu que les feuilles et les branches, Bruin n’aurait pu s’y loger sans être vu d’en bas. Et pourtant, il y avait là un ours, le même auquel ils avaient donné la chasse. Ils n’en pouvaient douter, bien qu’il leur fût impossible

d’apercevoir la moindre partie de son corps, pas même l’extrémité de sa queue ou de son museau.

Le lecteur se figurera peut-être que le pin était creux et que la bête s’était glissée à l’intérieur. Il n’en était rien. L’arbre était parfaitement sain; sur toute la longueur de son tronc, sur ses branches, on n’apercevait pas l’orifice du moindre trou, et il était impossible de supposer que l'ours y eût trouvé une cavité pour se cacher.

Cette disparition de Bruin n’avait d’ailleurs rien de mystérieux. On se rappelle cette masse noire , reposant sur les branches les plus élevées, et dont l’aspect les avait frappés, au moment de leur arrivée sous l’arbre ; c’était évidemment là l’objet qui le dérobait à leurs regards.

Mais quel pouvait être cet objet?

C’est ce que se demandaient, depuis un instant, nos quatre chasseurs. Cela ressemblait plus à un tas de fagots qu’à toute autre chose, et, véritablement, il y avait là de quoi faire de très-bons fagots, car cette masse noire se composait d’une grande quantité de bâtons secs et de branches mortes, arrangés en cercles et enchevêtrés sur la fourche la plus élevée de l’arbre. Il y en avait assez pour en charger une voiture ordinaire, et le tout était si serré qu’on ne pouvait voir le ciel qu’à travers les bords. Au centre, et sur une surface dont le diamètre égalait celui d’une meule de moulin, les branches étaient si étroitement entrelacées qu’elles formaient une masse compacte et impénétrable à la lumière.

« Un nid d’aigle ! » s’écria tout à coup le chasseur d’isards, après un instant d'examen. « C’est cela! mes chiens ont raison : l’ours s’est réfugié dans le nid des oiseaux ! »

Les aigles.

Il fut bientôt évident pour tous que l'ours avait grimpé sur l’arbre et se tenait caché commodément dans le grand nid des aigles, quoique pas un poil de sa peau velue ne fût visible d’en bas.

S il avait pu leur rester la moindre incertitude , elle aurait été promptement dissipée par un incident qui se produisit presque aussitôt. Gomme ils regardaient en l’air, ils virent deux grands oiseaux , de l’espèce des aigles-vautours , descendant rapidement de la région des nuées. C’étaient évidemment les propriétaires du nid envahi. Il fut bientôt tout aussi manifeste que l’intrus n’était pas à beaucoup près le bienvenu ; car les deux oiseaux se mirent à décrire, autour des branches les plus élevées de l’arbre, des courbes rapides, à battre des ailes au-dessus du nid et à pousser des cris où perçait la rage concentrée d’animaux qui voient leur demeure au pillage. A l’indiscrétion de sa visite inattendue, l’ours avait- il joint quelque acte de brigandage et ravi aux aigles leurs œufs ou leurs petits ? C’est ce qu il était impossible de dire. Mais l'eût-il fait, il n’aurait pu être plus mal reçu, et les oiseaux

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furieux continuèrent leurs bruyantes démonstrations, jusqu’à ce qu’un coup de fusil tiré d’en bas les avertit de la présence d’un ennemi plus à craindre que l’ours. Alors seulement ils élargirent le cercle de leur vol, continuant toutefois de s’abattre de temps en temps sur leur nid et poussant ensemble des cris de rage et de désolation.

Arrivés sous l’arbre, nos chasseurs avaient mis pied à terre et attaché près de là leurs montures. Ils savaient maintenant que l'ours était dans le nid, mais bien que la retraite lui fût coupée, il n’était pas certain qu’ils parvinssent à s’en emparer. S’il se fût réfugié tout simplement parmi les branches, leurs balles auraient pu l’atteindre, et ils en seraient aisément venus à bout; car tué ou grièvement blessé, il fallait qu’il tombât à terre; mais le cas était bien différent. Le nid était non-seulement assez grand pour que l’animal pût s’y coucher à son aise, mais son épaisseur formait, sous lui, un rempart impénétrable à la balle. Et alors que faire?

Comment s’y prendre pour le faire sortir de là ? Voilà la question qu’ils s’étaient posée aussitôt qu’ils avaient été certains de sa présence. Le coup de fusil tiré par le montagnard ne l’avait pas été dans la pensée d’obliger les aigles à s'éloigner, mais dans l’espérance que l’ours, effrayé, ferait quelques mouvements, changerait de disposition et découvrirait ainsi une partie de son corps. Nos trois Russes se tenaient le fusil à l’épaule, prêts à profiter de l’occasion, si elle se présentait. La balle lrappa le nid qui disparut un moment au milieu d’un nuage dépoussiéré; mais l’ours ne bougea pas.

Deux ou trois autres coups de feu furent tirés sans plus de résultat et il devint évident que, de cette a-

tes deux oiseaux se mirent à battre des ailes au-nessus du nid.

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çon, on n’arriverait à rien. Le feu fut donc aussitôt suspendu, et l’on se mit à chercher quelque autre plan d’attaque.

Il semblait qu’il n’y eût aucun moyen de déloger maître Bruin de sa citadelle aérienne. Fallait-il essayer d’arriver jusqu’à lui? On ne pouvait songer sérieusement à grimper sur l’arbre et à l’atiaquer où il était. Nul n’aurait voulu risquer un combat, corps à corps, avec un tel ennemi, sur la terre ferme , encore moins sur un terrain aussi dangereux qu’un nid de branches sèches à cette hauteur. Mais lorsqu’ils en auraient eu la fantaisie, ils ne l’auraient pas pu. Les bords du nid dépassaient de beaucoup les branches qui en supportaient le centre, il n’y avait qu’un singe ou l’ours lui-même qui pussent se hasarder impunément à sa glisser par-dessus. Pour un homme, l’entreprise eût été non-seulement difficile, mais impraticable, et, sans nul doute, il faut voir là une preuve de l’instinct qui dirige les aigles comme tous les autres oiseaux dans la construction de leurs nids. Il ne fallait donc pas penser à cette périlleuse ascension.

Que faire alors? — Abattre l’arbre? Ils y songèrent un instant, mais c’était une grosse affaire. Le tronc avait plusieurs pieds de diamètre, et comme ils n’avaient qu’une hache mal affilée, le travail eût été long. Il aurait fallu peut-être plusieurs jours pour couper au pied ce pin gigantesque , et, l’arbre abattu, il n’était pas impossible que l’ours leur échappât, au milieu de la confusion , conséquence inévitable d’une telle chute.

Ces considérations les firent renoncer aussi à abattre l’arbre et chercher s’il n’y avait pas quelque moyen plus simple et plus certain de s’assurer la peau de l’ours.

XiO feu au nid.

Ils s’étaient mis inutilement l’esprit à la torture, pendant quelque temps, lorsqu’une exclamation du chasseur d’isards leur annonça qu’enfin une heureuse idée lui était venue. Tous les yeux se tournèrent à la fois vers lui, et Ivan lui demanda vivement ce qui lui arrivait.

« J’ai un plan, mon jeune monsieur ! répondit le chasseur, un plan avec lequel je forcerai bien l’ours à descendre, à moins qu’il n’aime mieux se laisser rôtir là-haut. Parbleu! il m’est venu là une excellente idée!

— Expliquez-vous! voyons! reprit le jeune Russe qui avait déjà à demi compris son dessein.

— Patience! dans une minute vous verrez. »

Tous trois entourèrent le guide et suivirent attentivement ses mouvements.

Ils le virent se verser une cartaine quantité de poudre dans le creux de la main, puis déchirer une bande d’un assez grand morceau de calicot qu’il avait tiré de sa gibecière, l’imbiber de salive et le couvrir de poudre. Il se mit ensuite à pétrir légèrement le tout ensemble avec ses mains, jusqu’à ce que le chiffon, de-

venu noir et imprégné de salpêtre , fût complètement sec.

Le montagnard chercha en outre et trouva aisément, sur le tronc des arbres d’alentour , de la mousse qu’il mêla à une poignée ou deux d’herbes sèches pour en faire une pelote irrégulière. Il tira enfin de sa gibecière une boîte d’allumettes chimiques, qu’il remit en place après en avoir vérifié le contenu, et il se mit alors en devoir de faire connaître à ses compagnons l’objet de ces préparatifs. Ceux-ci l’avaient déjà deviné en partie, et il ne fit que confirmer leurs prévisions, lorsqu’il déclara son intention de grimper sur l’arbre et de mettre le feu au nid.

Il serait superflu de dire que le projet fut trouvé aussi original que hardi, et unanimement approuvé. G’éiait certainement un acte rare d’intrépidité que le chasseur d’isards se proposait d’accomplir. Arriver jusqu’au nid n’était pas le difficile, car, quoique l’arbre fût très-haut, on pouvait aisément grimper à la cime. Il y avait des branches tout le long du tronc, et, pour un enfant des Pyrénées qui, dans son jeune âge, se vantait d’avoir joué le rôle de vedette dans un des nids de corbeau qu’ils avaient vus à la Palombière, monter à un sapin n’était qu’un jeu. Mais tandis qu’il grimperait à l’arbre et avant qu’il n’eût pu mettre son projet à exécution, l’ours pouvait avoir la fantaisie de descendre ; et, s'il le faisait, la vie de l’aventureux chasseur serait certainement en grand péril.

Cette considération ne put cependant l’arrêter, et après avoir averti ses compagnons de préparer leurs fusils et de se tenir sur leurs gardes, il s’élança vers le tronc et commença son ascension.

L ours lui-même n’eût pas monté plus rapidement que ne le fit 1 intrépide montagnard , passant d’une

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branche à l’autre, et, là où il n’y avait pas de branches, posant son pied nu sur des nœuds et d’autres inégalités du tronc. Il arriva de la sorte si près du nid, qu’il eut pu facilement y passer la main.

Il se borna à en détacher un certain nombre de bâtons secs et à préparer, au centre de l’édifice aérien, une petite cavité. Il travaillait en silence et avec la plus grande circonspection, évitant avec un soin minutieux tout ce qui eût pu trahir sa présence , si près du nid, et troubler maître Bruin dans ses rêves ou réflexions.

Il eut bientôt pratiqué, parmi les branches, un trou as'ez grand pour y placer sa balle d’herbes sèches qu’entouraient les bandes de calicot qu’il avait imprégnées de poudre.

Ce fut l’affaire d’un instant; puis une minute lui suffit pour enflammer une allumette et mettre le feu aux longues mèches de chiffon qui pendaient au-dessous du nid.

Cela fait, il descendit plus vite encore qu’il n’était monté.

Il avait à peine touché le sol qu’on vit, d’en bas, l’herbe prendre feu, et au milieu de l’épaisse fumée bleue, qui s’élevait lentement en tourbillons autour du nid, on put apercevoir une flamme rouge, accompagnée de ce craquement qui annonce le commencement d’un incendie.

Les quatre chasseurs se tenaient prêts , surveillant les progrès du feu et les regards constamment fixés sur les bords du nid.

Le dénoûment ne se fit pas longtemps attendre. La fumée avait déjà attiré l’attention de l’ours, et le pétillement du bois sec , au contact de l’herbe enflammée, lui eut bientôt fait comprendre le danger de sa position.

La flamme ne montait pas encore jusqu’à lui et déjà on le voyait avancer la tête sur le bord du nid, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, évidemment inquiet et très-préoccupé de ce qui se passait. Peu s’en fallut qu’une ou deux fois ses ennemis n’essayassent de lui loger une balle dans la tête; mais ses mouvements empêchaient de bien viser, et d’ailleurs cette précipitation eût fait échouer le plan du chasseur d’isards, au moment où sa réussite semblait le mieux assurée; car l'animal tué de la sorte eût été certainement réduit en cendres.

Déjà même il était à craindre, si son séjour dans le nid se prolongeait , que sa peau ne fût sérieusement endommagée. Aussi un cri de joie fut-il poussé simultanément par Alexis et Ivan, lorsqu’ils virent l’énorme quadrupède s’élancer, du milieu de la fumée, et s’élever au-dessus du foyer de l’incendie. Il se mit aussitôt à descendre à reculons, de branche en branche; mais, au même instant, quatre balles lui entrèrent à la fois dans le corps, et de ces blessures, une au moins dut être mortelle, car on vit ses pattes de devant lâcher prise, tous ses membres se détendre, et bientôt le pauvre Bruin tomba lourdement à terre, où il resta immobile et sans vie.

Pendant ce temps, les flammes enveloppaient le nid qui, au bout de cinq minutes, fut tout en feu. Les bâtons secs dont il était construit éclataient et craquaient; les branches résineuses du pin faisaient entendre de petits sifflements; les étincelles rouges scintillaient comme des étoiles et tombaient à terre en pluie de feu, tandis que, dans les airs, retentissaient les cris furieux des aigles assistant à la destruction de leur demeure.

Mais les chasseurs ne firent aucune attention à tout cela. Leur tâche était accomplie ou à peu près. Il ne ,

restait plus qu’à dépouiller l’ours de sa peau tant convoitée. Après s’être acquittés heureusement de cette dernière partie de leur tâche, ils montèrent à cheval et reprirent leur route à travers les montagnes.

Au premier village qu’ils rencontrèrent, sur le territoire espagnol, ils se séparèrent du chasseur d’isards qui les quitta très-satisfait de la façon dont ils avaient payé ses services.

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