XX VIII
Los ours de l’Amérique méridionale.
Nos voyageurs se dirigèrent vers le Sud et gagnèrent Madrid, où ils ne restèrent que le temps nécessaire pour être témoins d’un spectacle plus .animé qu'agréable, — un combat de taureaux. De là ils allèrent à Lisbonne et s’embarquèrent pour Para, ou Gram-Para, colonie brésilienne, à l’embouchure du fleuve des Amazones, déjà très-prospère et destinée, dans un temps qui n’est pas fort éloigné, à devenir une grande ville.
Le dessein de nos chasseurs était de remonter le fleuve et de gagner, par un de ses nombreux affluents, le versant oriental de la chaîne des Andes, qu’ils savaient être le pays de l’ours à lunettes.
En arrivant à Para, ils furent aussi charmés que surpris d'apprendre qu’il y avait, sur le fleuve des Amazones, des bateaux à vapeur, et qu’au lieu de mettre six mois , comme autrefois, à le remonter jusqu'aux lieux voisins de sa source, on pouvait faire le voyage en une vingtaine de jours. Ces bateaux à vapeur sont la propriété du gouvernement brésilien , qui possède la plus grande partie de la vallée de l’Amazone et qui a su en développer les ressources, beauco ip mieux
([ü’aucun des autres États hispano-américains à qui appartiennent les contrées traversées par les tributaires du grand fleuve.
Nos jeunes Russes avaient cru, partageant une erreur fort répandue, que les rives de l’Amazone étaient complètement dépourvues d’établissements civilisés et formaient une contrée à peu près inconnue. Ils eurent bientôt la preuve que c’étaient là des idées complètement inexactes et qu’outre la grande ville de Para, à l’embouchure du fleuve, il y avait, sur ses bords, de distance en distance et jusqu’au Pérou, d’autres établissements considérables. Sur quelques-uns de ses affluents, comme le rio Negro et le Madeïra, on trouve aussi des villages et des plantations de quelque importance. Barra, sur la première de ces rivières, est une ville de 2000 habitants.
Dans la partie du territoire qui appartient au Brésil, la population de ces établissements se compose d’un mélange de nègres portugais et d’indiens converlis au christianisme. Dans le voisinage des Cordillères des Andes, le pays appartient à divers États hispano-américains, principalement au Pérou, et n’est guère habité que par des Indiens au milieu desquels vivent quelques aventuriers européens. On y trouve aussi des établissements appelés missions , dont la population consiste presque entièrement en Indiens obéissant à des prêtres espagnols. Il y a quelques années, plusieurs de ces établissements étaient dans un état florissant, mais ils sont aujourd’hui en complète décadence.
A bord du vapeur brésilien qu’ils prirent pour remonter le fleuve, nos voyageurs furent assez heureux pour trouver un compagnon de voyage très-intelligent, qui leur donna de précieux renseignements sur le pays et sur ses ressources. Cet homme était un vieux négo-
ciant portugais, qui avait passé presque toute sa vie à voyager, non-seulement sur ce même fleuve, mais encore sur plusieurs de ses principaux affluents. Son négoce consistait à ramasser, chez les différentes tribus indiennes, les produits naturels de la forêt ou montana, qui s’étend, presque sans interruption, des Andes à l’Atlantique.
Les principaux articles qu’en tire le commerce sont la salsepareille, le qpinquina, diverses substances tinctoriales, la vanille, les noix du Brésil, des fèves de Tonka, des fibres de palmier et plusieurs autres denrées que fournit, sans culture , sans efforts , cette végétation dont la vigueur et la richesse semblent inépuisables. On en tire aussi des singes, des perroquets, des toucans et d’autres oiseaux au brillant plumage. Quant aux importations, elles consistent en articles manufacturés, propres à tenter la cupidité des sauvages, ou en armes de guerre et de chasse.
Le marchand portugais avait passé tiente ans de sa vie dans ce commerce. Homme d’intelligence, il n’avait pas seulement fait une fortune considérable ; il avait encore acquis des connaissances géographiques dont nos jeunes Russes ne tardèrent pas à faire leur profit. Il était très-versé dans l’histoire naturelle de la montana ; il connaissait les différents animaux qui y vivent et leurs habitudes, pour les avoir observés tout à son aise, durant trente années de courses et d’aventures. Le hasard offrait ainsi à nos chasseurs d’ours une source abondante de notions utiles et sûres.
Alexis trouva, dans les renseignements qui leur furent donnés par leur compagnon de voyage, le moyen dH-claircir, au sujet des ours de l’Amérique du Sud, plusieurs faits sur lesquels jusque-là il lui était resté '•■js doutes. Ainsi il apprit qu’il y en a au moins deux
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variétés bien distinctes : l’ours à lunettes ( ursus ornatus ), ainsi appelé à cause des deux anneaux blanchâtres qu’il a autour des yeux et qui ressemblent à une paire de lunettes ; et un autre dont les yeux sont privés de cet ornement, et qu’un célèbre naturaliste allemand a tout récemment nommé ï’ ursus frugilegus.
La première de ces deux variétés est connue, dans tout le Pérou, sous le nom de hucumari; et bien que cet ours habite les Cordillères, il ne s’élève guère jusqu'aux régions où la température se refroidit sensiblement. Il préfère les climats chauds, et il n’est, pas rare de le trouver rôdant parmi les cultures, au pied des sierras . h’ ursus frugilegus fréquente principalement les bois épais qui couvrent le versant oriental des Andes; on le rencontre souvent aussi dans les vallées que couvre la montana, mais jamais aux environs de la région des neiges.
Ces deux variétés sont noires, et les Hispano-Américains les désignent indistinctement sous le nom d’oso negro. Mais le hucumari , indépendamment de sa paire de lunettes, a une ligne blanche sous la gorge, la poitrine blanche et le museau de couleur fauve. Il est aussi d’un naturel plus doux que son congénère , de taille plus petite, et il n’attaque jamais les autres animaux. U ursus frugilegus, au contraire, ne s’en fait pas faute; il commet de fréquents ravages parmi les troupeaux de moutons, attaque jusqu’aux bœufs et aux chevaux des fermes ou haciendas, se bat même contre l'homme, quand il est poursuivi et serré de trop près.
La plupart des auteurs croient que ces deux ours ne se trouvent que dans les Andes du Chili et du Pérou. C’est une erreur. Ils sont également répandus en Bolivie et dans les sierras de la Nouvelle-Grenade et de Yénézuela. On les trouve sur les deux rives du lac Ma-
racaïbo, dans les sierras nommées Perija et Merida , et •-run des deux au moins a été également rencontré dans les montagnes de la Guyane. Humboldt raconte même qu’il a vu, sur l’Orénoque supérieur, des traces que les indigènes lui dirent être celles d’un ours, et qui devaient provenir d’un animal beaucoup plus petit que Yvrsvs amcricanus. Mais, cette fois, un nom mal appliqué a induit le grand naturaliste en erreur. Les Indiens des missions donnent en effet le nom d’oso (ours) à plusieurs espèces d’animaux qui n’appartiennent pas à. la grande famille des ours. Ainsi ils ont l’uso palwero, ou grand mangeur de fourmis, qui n’est autre que le tamanoir; et du tamondua ils font l’oso hormiguero. L’animal dont les traces furent remarquées par Humboldt, et qu’on lui désigna sous le nom d’oso carnero (ours mangeur de chair), appartenait sans doute tout simplement à la famille des petits animaux plantigrades ( coatis ou grisons ), dont il y a plusieurs espèces dans les forêts de l’Amérique du Sud.
De tous les renseignements qui leur furent donnés, nos chasseurs conclurent qu’en se dirigeant sur la chaîne des Andes, ils étaient sûrs de rencontrer les deux variétés de l’ours noir de l’Amérique méridionale, et que leur meilleure route était de remonter le Napo, qui prend sa source non loin de Quito, l’ancienne capitale du Pérou. Dans les provinces sauvages de Quixos et de Macas , qui sont à l’est de Quito , ils ne pouvaient manquer en effet de trouver les animaux qu'ils cherchaient.
Arrivés à l’embouchure du Napo, ils louèrent donc une periagua , avec son équipage indien, et commuèrent leur route en remontant cette rivière.
La Montana.
Le Napo est un des principaux affluents de l’Amazone et aussi l’un des plus intéressants, car c’est par cette rivière que la plupart des anciennes expéditions descendirent à la recherche du pays des rois dorés et des temples de Manoa aux toits d’or. Bien que ces rois, ces temples doivent être rangés dans le domaine des fables, il est constant qu’on a trouvé de la poudre d’or chez les Indiens du Napo, et qu’on y en trouve même encore aujourd’hui. Sur cette rivière et sur les nombreux cours d’eau qui s’y jettent, les lavages d’or ou placers sont en grand nombre, et les sauvages qui errent dans ces régions ont souvent de l’or à échanger avec les marchands qui s’aventurent parmi eux. Les Indiens sont d’ailleurs trop paresseux pour se livrer avec suite à aucun travail, et aussitôt qu’ils ont recueilli quelques pincées de la poudre jaune, juste ce qu’il en faut pour acheter quelque brimborion, ardemment convoité, de fabrique européenne, ils abandonnent toute recherche, et le précieux métal reste enseveli dans les sables.
Malgré la longueur du voyage, nos voyageurs ne
s’ennuyèrent pas sur le Napo. La richesse tropicale du paysage, qu’ils avaient sans cesse sous les yeux, et les petits incidents qui se succédaient à chaque instant, rompaient la monotonie de leurs journées et excitaient chez eux un intérêt toujours soutenu. A chaque détour de la rivière apparaissait quelque objet, ou nouveau ou digne d’admiration : une belle plante ou quelque arbre géant, un quadrupède étrange ou quelque oiseau remarquable par l’éclat de son plumage.
L’embarcation dans laquelle ils voyageaient est d’un usage général sur les affluents de la partie supérieure du cours de l’Amazone : c’était un grand canot, creusé dans le tronc du gigantesque bombax ceiba, ou arbre à coton 1 , auquel on donne le nom de periagua. A la poupe se trouve une sorte de tente arrondie, ressemblant à la bâche d’une voiture : seulement, au lieu de toile et de cerceaux en frêne, elle est formée de bambous et de feuilles immenses dont les indigènes se servent également pour couvrir leurs habitations.
Cette espèce de cabine se nomme ioldo. Elle est assez haute à l’intérieur pour qu’un homme puisse s’y tenir assis, mais non debout. On s’y retire ordinairement pour dormir ou pour s’abriter pendant la pluie. Le voyageur qui aime le grand air peut aussi s'asseoir ou se coucher sur le toit même du toldo qui est construit avec assez de solidité pour porter le poids d’un homme. L’avant de la periagua est à découvert; c’est là que se tiennent les rameurs, de sorte que leurs mouvements ne gênent point les passagers.
1. Plus généralement connu sous le nom de fromager de Car thagène. ( Note du traducteur.)
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Grâce aux bons offices de leur ami, le commerçant portugais, nos voyageurs avaient trouvé une embarcation convenable et un équipage plein de bonne volonté. C'étaient des Indiens convertis au christianisme et appartenant à l’une des missions espagnoles situées sur le Napo. Ils étaient descendus avec une cargaison des produits de la mission, et # allaient s’en retourner, lorsque nos chasseurs d’ours firent marché avec leur capataz ou capitaine; et comme, indépendamment de l’usage où ils étaient de payer libéralement tous les services qu’on leur rendait, ils pourvurent, en outre, largement à tous les besoins de l’équipage, ils furent aussi bien servis et soignés que les circonstances le permettaient. Çà et là, sur les bords de la rivière, quoique séparés par de longs intervalles, on apercevait des établissements d’indiens de la forêt; et comme presque toutes les tribus de la vallée de l’Amazone sont plus ou moins adonnées à la culture et au commerce, nos voyageurs trouvaient, dans ces établissements, le moyen de renouveler leurs provisions. Leurs fusils leur servirent aussi à entretenir leur garde-manger. Presque tous les jours, ils descendaient à terre e* rapportaient quelque gibier; au lieu de pain, ils se servaient de farinha , dont ils avaient fait à Para une abondante provision. Cette farinha est une fécule provenant de la racine râpée et séchée du manioc (jalropha maniot), qui forme la principale nourriture des populations éparses dans les contrées que baigne l’Amazone.
Tout ce qu’ils voyaient avait, pour Alexis, un intérêt particulier. Jamais, en effet, naturaliste n’eut un plus beau champ d’observations. Dans ces solitudes, la nature apparaît aux regards sous ses aspects les plus vrais. La forêt tropicale se montre dans sa virginité
primitive. Jamais la hache du bûcheron ne troubla ses sauvages harmonies, et en beaucoup d’endroits , le sol ' même ne fut jamais foulé par le pied du chasseur. Ses hôtes habituels, quadrupèdes, quadrumanes, oiseaux, reptiles et insectes, n’obéissent qu’aux penchants et aux instincts qu’ils tiennent de la nature et que n’a point encore modifiés la présence de l’homme. C’est d’abord une troupe de cabiais ( cabiai capybare ) ou de cliiguires , comme les appellent les Iiispano-Américains, les plus grands des animaux rongeurs, se reposant au soleil sur le rivage, soulevant à demi leurs grosses têtes de lapin, et regardant, d’un œil curieux, passer la periagua. Mais les voyageurs ne les ont pas encore perdus de vue, que toute la bande, troublée soudain dans son repos, s’élance et se précipite vers la rivière.
A quelques pas en arrière, ils ont aperçu le jaguar, au corps tacheté de jaune, le vrai tyran des forêts de 1 l’Amazone, qui, d’un seul coup de sa puissante griffe, étend un chiguire sur l’herbe; puis, se couchant sur sa victime, la met en pièces, boit son sang encore chaud et dévore sa chair à loisir.
Si la troupe peut assez vite gagner la rivière, elle échappe aux atteintes du jaguar. Mais les pauvres chiguires ne sont pas pour cela hors de danger ; car, dans l’eau, ils sont exposés à rencontrer un autre ennemi, également, redoutable et cruel, le gigantesque jacare (alligator), le crocodile des eaux de l’Amazone. Ainsi menacées de toutes parts, les malheureuses bêtes, chassées tour à tour de la terre dans l’eau et de l’eau sur la terre, vivent dans üne terreur perpétuelle. Ils ont encore pour ennemis justement redoutés le puma, le coati, le terrible anaconda', et sans la fécondité qui
1. Nom hispano-américain du boa consdictor. (A T o/e du irai.)
caractérise la famille à laquelle ils appartiennent, celle des cochons de Guinée, leur race courrait le danger d’une extinction totale.
Les chiguires ne furent pas les seuls animaux, vivant en troupe, que nos voyageurs purent observer en remontant le Napo. Ils virent également de nombreuses bandes de pécaris ou cochons sauvages. Quoique les naturalistes aient jugé à propos d’en faire un genre à part, les pécaris sont de véritables porcs, les représentants indigènes de la famille des suidæ, sur le continent américain. Leur classification en un genre séparé n’est d’aucune utilité, et en grossissant la liste des noms zoologiques, elle rend plus difficile l’étude d’une science intéressante, dont le vocabulaire se trouve ainsi, trop souvent, surchargé des distinctions chimériques inventées par des écrivains à qui manquent les moyens d'observation.
Le pécari, que les anciens auteurs se contentaient de regarder comme un cochon sauvage, etqu’ils plaçaient, avec beaucoup de raison, dans le genre sus , est maintenant appelé dicotyle. Les naturalistes n’en connaissent encore que deux espèces : le pécari à lèvres blanches ou tajassu, et le pécari à collier ( D . labialus et D. torqualus ) . Elles habitent rarement la même contrée, mais on les rencontre, l’une ou l’autre, dans toutes les parties les plus sauvages de l’Amérique, depuis la Californie au nord, jusqu’à la Plata au sud. Elles ont presque la même forme et la même couleur, — une sorte de gris brun tacheté. L’espèce à collier est ainsi nommée, à cause d’une ligne blanche qui se dessine entre la nuque et les épaules et descend jusque sous le cou ; de même, le pécari à lèvres blanches tire son nom de ses lèvres qui sont d’un gris blanc. Sous le rapport de la taille, il y a pourtant entre l’une et l’autre une grande
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différence. Le pécari à lèvres blanches pèse environ cinquante kilogrammes, le double à peu près du poids que peut atteindre l’espèce à collier. Le premier est aussi plus robuste, d’une taille plus élevée, et plus méchant ; car, bien qu’ils ne soient pas naturellement féroces, comme les autres variétés sauvages de la famille du porc, lorsqu’on les irrite, ils combattent avec une ardeur et une intrépidité qui ne le cèdent en rien à celles des vrais carnivores.
Les deux espèces de pécaris sont exposées aux attaques du jaguar ; mais au lieu de fuir comme les chiguires , elles opposent parfois une énergique défense, et dans ces luttes, le tyran des forêts américaines n’est pas toujours le plus fort.
Nos voyageurs en purent juger par eux-mêmes, car ils furent souvent témoins, en remontant le Napo, de rencontres entre les pécaris et les jaguars. De plus, mêlés activement à un de ces combats, où la vie de deux d’entre eux fut même sérieusement en péril, ils en suivirent toutes les phases avec l’attention que commandait le soin de leur propre sûreté, et n’en perdirent aucun détail. Le journal d’Alexis nous a conservé, de toute l’aventure, un récit qu’on lira dans les chapitres suivants.
te canneüier péruvien.
Ils étaient arrivés dans une contrée située entre deux grands bras du Napo, et nommée le Canelos, ou pays de la cannelle. Ce nom lui fut donné par les Espagnols qui découvrirent le Pérou, parce qu’ils y trouvèrent des arbres dont l’écorce ressemble beaucoup à la célèbre épice des Indes orientales, et qu’ils prirent pour de véritables cannelliers.
Cet arbre, reconnu plus tard et décrit par le botaniste espagnol Mutis, n’est pas le laurus cinnamomum de Ceylan, mais une espèce de laurier particulier au continent américain, auquel cet auteur adonné le nom de laurus cinnamomoïdes . On le trouve, nonseulement dans la région du rio Napo, mais encore dans plusieurs parties de la grande montana, et dans d’autres contrées de l’Amérique tropicale. Bonpland l’a observé sur les rives du haut Orénoque et dans la province de Caraccas ; mais il paraît n'exister nulle part en aussi grande quantité qu’à l’est des Cordillères de l’Équateur et du Pérou, c’est-à-dire, dans toute l’étendue des provinces de Quixos, de Macas et de Jaen Bracamoros, où il forme de vastes forêts, et remplit l’air
du délicieux parfum de ses fleurs. L’écorce du laurvs cinnamomoïdes n’a pas la saveur délicate de la cannelle de l’Inde; elle est plus chaude et plus âcre au goût, mais, à cela près, les deux arbres se ressemblent. Leur feuillage est pareil, et leur écorce a presque la même épaisseur ; celle de l’arbre péruvien devient cependant plus brune en séchant. Quoiqu’elle ne vaille pas la cannelle de Geylan, on en recueille d’assez grandes quantités, soit pour l’usage des pays hispano-américains, soit pour l’exportation en Europe, où on la fait souvent passer pour la véritable écorce du cannellicr. Si la province de Ganelos n’était pas presque inaccessible au commerce, on en verrait indubitablement une bien plus grande quantité sur nos marchés européens.
Les Péruviens croient que, si leur cannellier était cultivé d’une manière convenable, comme l’est celui de l’Inde, son écorce acquerrait les mêmes qualités; cela peut être vrai, car on en a obtenu parfois des échantillons d’un arôme aussi parfait que celui de l’épice de Ceylan. Ces échantillons avaient été pris sur des arbres croissant dans des conditions favorables, c’est-à-dire isolés et bien exposés au soleil. Les feuilles ont alors le parfum de celles du cannellier, et les fleurs possèdent plus d’odeur que celles mêmes du véritable laurus cinnamomum.
On dit que les cochons sauvages, ou pécaris, aiment beaucoup ces fleurs, ainsi que leurs graines, quand elles sont mûres, et ce goût, si on s’en rapporte aux anciens voyageurs péruviens, au jésuite Ovalle, par exemple, a fait naître chez ces animaux une habitude singulière. Le bon père raconte que, quand les pécaris vont à la recherche des fleurs du cannellier, ils se séparent en deux troupes à peu près égales. Les uns, s’épaulant aux arbres, les secouent tant qu’ils peuvent, pour faire tomber
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les fleurs, que les autres mangent jusqu’à ce qu’ils soient rassasiés; puis ces derniers, prenant la place de leurs camarades, leur rendent le même service et secouent les arbres, afin qu’ils se régalent à leur tour.
Cette histoire du jésuite Ovalle est assez difficile à admettre. Il se peut cependant qu’une partie de son récit soitexacte. Ainsi, il est possible que l-.s pécaris secouent les cannelliers pour en faire tomber les fleurs qu’ils aiment; ils ne montreraient en cela qu’un degré de sagacité commun à tous les animaux de la même famille. Mais il est plus difficile de croire qu’ils se rendent mutuellement ce service. Quant à leurs promenades en troupes nombreuses à travers les forêts, et à leur goût pour les fleurs du cannellier, nos voyageurs furent plusieurs fois témoins, en remontant le Napo, de faits qui ne laissent aucun doute à cet égard.
Un jour qu’ils passaient dans un endroit où ces arbres s’élevaient en épaisses forêts sur les deux rives, Alexis eut le désir de les examiner de près, et mit pied à terre. Ivan le suivit, ayant soin d’emporter son fusil à deux coups. Dans un des canons il y avait une balle, dans l’autre, du petit plomb, de sorte qu’il était prêt pour toute sorte de gibier. Alexis, comme à l’ordinaire, avait sa carabine.
Leur intention était de suivre quelque temps le rivage. Entre l’eau et les arbres s’étendait une sorte de banc de sable, sur lequel ils pouvaient marcher sans difficulté. Partout ailleurs, leur projet d’une promenade à terre eût rencontré des obstacles presque insurmontables; car, généralement, les< forêts que traversent les fleuves de ces contrées, descendent jusqu’au bord de l’eau, et sur la rive il n’existe aucun sentier.
L’aspect de cette belle ligne sablonneuse, qui paraissait s’étendre sur une longueur de plusieurs kilomètres devant eux, avait tenté nos jeunes voyageurs, fatigués de rester assis sur le toldo. Us résolurent donc de se dégourdir les jambes en marchant, et, après avoir prescrit au capataz de remonter toujours la rivière et de les prendre un peu plus haut, ils s’acheminèrent le long du rivage, pénétrant de temps en temps dans la forêt, lorsqu’il se présentait une ouverture «à travers l’épais fourré qui en formait la lisière, et examinant tout ce qui attirait leur attention.
Pouchskin n’était pas avec eux : quelques jours auparavant il lui était arrivé un accident qui l’avait rendu boiteux. Des hôtes fort incommodes, appelés dans le pays chigas , avaient élu domicile entre ses doigts de pieds, et comme il n’avait pas su s’en débarrasser à temps, il en était résulté une tuméfaction des extrémités et une inflammation qui rendaient le vieux grenadier aussi impotent que s’il eût eu une jambe emportée par un boulet. Il lui fallut donc rester étendu , sans bouger, sur le toit du toldo, au lieu de suivre ses jeunes maîtres dans leur excursion à terre, et bien lui en prit peut-être, car il échappa ainsi à une aventure dont nos héros eurent quelque peine à se tirer sains et saufs.
Alerte sur un banc de sable.
Alexis et Ivan avaient fait déjà deux ou trois kilomètres sur la rive où ils étaient descendus et ils commençaient à se sentir fatigués. Le sable, en effet, était loin d’offrir une surface solide où il fût aisé de marcher ; il cédait., au contraire , à chaque pas sous leurs pieds. Mais comme ils venaient, en même temps, de découvrir, à quelque distance devant eux, une sorte de promontoire qui, du rivage, s’avançait presque jusqu’au milieu de la rivière, ils résolurent de continuer leur promenade jusque-là , l’extrémité de cette espèce de cap leur semblant un endroit propice pour rejoindre la periagua.
Celle-ci remontait toujours le courant et se trouvait presque en face d’eux. Ils purent donc aisément indiquer au popero, ou timonier, le lieu où il devait les prendre, et tout étant convenu, ils continuèrent leur marche. Ils allaient en atteindre le terme , lorsque Ivan crut entendre un bruit indiquant la présence d'ur certain nombre d’animaux dans les broussailles.
Tout était gibier pour le fusil d’Ivan, et, en outre
comme il n’avait rien vu , pendant leur longue promenade, qui valût un coup de fusil, il avait grande envie , d’abattre un animal quelconque, avant de retournera 1 la periagua. Alexis ne fit aucune objection à ce qu'il s’écartât un instant et il promit de l’attendre sur le rivage.
S’il avait su quelle sorte de gibier son frère allait poursuivre, et à quels animaux il allait avoir affaire, il serait allé avec lui, ou, ce qui est plus probable, il l’aurait empêché de s’éloigner. Mais il s’imagina qu’il s’agissait tout simplement d’une troupe de singes, car on en trouve plusieurs espèces dans les forêts où coule le Napo, et quelques-uns même savent imiter les cris des autres animaux. Avec les singes, il ne pouvait y avoir de danger , puisqu’âucun des quadrumanes américains n’est assez fort pour essayer de lutter avec l’homme.
Il n’y avait pas plus de cinq minutes qu’Ivan était entré dans la forêt, lorsqu’un coup de fusil suivi presque immédiatement d’un second, se lit entendre au milieu des arbres.
Alexis était sur le point d’aller voir sur quoi son frère avait tiré, lorsque ses oreilles furent tout à coup frappées d’un mélange de cris nombreux, perçants et confus, tandis qu’un craquement prolongé de branches et le mouvement saccadé des feuilles annonçaient la présence, dans cette espèce de jungle, de quelques centaines d’êtres animés, se ruant dans toutes les directions. Au même instant, la voix d’Ivan se fit entendre, poussant des cris d’alarme, puis le jeune homme apparut lui-même sortant du bois et courant de toute sa force vers son frère : ses regards exprimaient la terreur, comme si un ennemi redoutable était à ses trousses.
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« Cours! frère, cours! s'écria-t-il; il y va de la vie! ils me poursuivent, ils sont sur mes pas. »
Ce n’était pas le moment de demander qui le poursuivait. Évidemment il fallait fuir, puisque l’intrépide Ivan éprouvait une si grande frayeur, et Alexis, sans provoquer d’explication, se mit à courir comme son frère. Tous deux se dirigèrent vers l’espèce de promontoire dont nous avons parlé, dans l’espérance de pouvoir se réfugier à temps à bord de la periagua qui s’en approchait.
Ils n’avaient pas fait une douzaine de pas sur le sable, que du milieu du buisson qu’ils venaient de quitter, s’élança une multitude d’étranges créatures : — une multitude, dans toute la force du mot , car en quelques secondes , il n’en parut pas moins de deux cents.
C’étaient des quadrupèdes au pelage gris brun, pas plus gros que des cochons à moitié de leur croissance, et dans lesquels il était aisé de reconnaître des pécaris aux lèvres branches. Tous en effet s’avançaient la gueule ouverte, le groin en l’air, jouant de leurs mâchoires comme d’autant de paires de castagnettes, et faisant en outre leur partie , dans un concert de cris brefs et aigus sur l’expression desquels il était impossible de se méprendre.
Aussitôt qu’ Alexis les vit, il comprit le danger qu’il courait ainsi que son frère. Il avait lu, et de plus il avait appris du marchand portugais et des Indiens du canot, tout ce qu’il y avait à redouter d’une attaque de ces féroces petits animaux, auxquels plus d’un chasseur n’avait échappé qu’en se réfugiant sur un arbre. S’ils avaient pris le temps de réfléchir, nos jeunes Russes se seraient probablement sauvés dans la forêt, au lieu de chercher à gagner la rivière. Mais il était trop
tard, les pécaris leur coupaient la retraite de ce côté, et il ne leur restait plus, pour se tirer d'affaire, qu’à jouer des jambes , afin d’atteindre la periagua le plus vite possible. Ils s’élancèrent donc dans cette direction, suivis de près par leurs ennemis.
Les pécaris.
Malheureusement, le sable n’offrait qu’un sol mouvant, coupé d’un grand nombre de trous creusés par les tortues, pour y déposer leurs œufs, et les fugitifs, malgré la peur qui les aiguillonnait , n’avançaient que lentement. Les animaux qui les poursuivaient ne couraient pas eux-mêmes aussi vite qu’ils l’auraient fait sur un sol plus ferme, mais ils gagnaient du terrain, et les deux frères commençaient à craindre de ne pouvoir arriver à temps à la periagua.
Ils en étaient encore à la distance de trois cents mètres. Les Indiens voyaient la situation de leurs compagnons de voyage et ils en comprenaient le danger; ils le comprenaient si bien, qu’il n’y avait guère lieu de compter qu’ils vinssent à leur secours. Quant à Fouchskin, il lui était impossible de faire un pas, se fût-il agi de la vie de ses jeunes maîtres. Ce fut un moment d’horrible angoisse pour le vieux soldat. Il avait saisi son fusil et s’était redressé, mais il ne put faire plus.
En ce moment de péril, un objet, qui pouvait les sauver ou tout au moins les mettre momentanément à
l’abri du danger, attira plus particulièrement l’attention d’Alexis. C’était un arbre; non un arbre debout, vivant, mais un arbre mort, renversé sur le sable et dépouillé de ses feuilles, de son écorce ainsi que la plupart de ses branches ; il avait sans doute été apporté et laissé là par les eaux, à la suite des dernières inondations. Ils n’en étaient guère qu’à cent pas. Alexis espéra qu’ils pourraient encore aller jusque-là, avant d’être atteints par les pécaris, et trouver un refuge, soit sur le tronc, soit parmi les branches. Les plus grosses étaient restées et s’élevaient à plusieurs mètres au-dessus de la surface du sable, cachées, en grande partie , sous des tas d’herbes sèches qui s’y étaient attachées à l’épcque de la baisse des eaux. Il n’y avait pas, d’ailleurs, d’au tre parti à prendre. Nos deux chasseurs étaient alors dans la situation d’un homme qui se noie et qui s’accroche à tout , même aux plus minces broussailles. Alexis se borna donc à jeter un rapide coup d’œil derrière lui, pour juger de la distance qui les séparait encore de leurs ennemis, et il cria à Ivan de le suivre, en lui indiquant la direction de l’arbre.
A mesure qu’ils en approchaient , ils purent mieux juger des chances de salut qu’il leur offrait et se convaincre que , s’ils y arrivaient à temps , rien n’était désespéré. Ils redoublèrent donc d’efforts, et, à la faveur d’un élan suprême, ils furent assez heureux pour atteindre l’arbre sauveur, avant d’avoir été atteints eux-mêmes parles pécaris.
Il était temps. A peine étaient-ils parvenus à s’asseoir sur le tronc et à retirer leurs jambes, que la troupe furieuse arriva sur leurs pas, et en quelques secondes, les entoura de tous côtés. Par bonheur, l’arbre sur lequel ils s’étaient réfugiés lormait, sur le sable , une sorte de barrière assez élevée. 11 appartenait à l’espèce
Digitizec
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du cotonnier géant , le bombax ceiba des forêts tropicales, et son tronc, déplus d’un mètre et demi de diamètre, se trouvait tout entier au-dessus du sol.
Ils étaient loin cependant d’être complètement hors de danger. Les pécaris, toujours acharnés à leur poursuite, se mirent à sauter le long de l’arbre, tâchant de se hisser jusqu’à eux. De temps en temps, l’un des plus alertes semblait près de réussir; ses pattes de devant venaient gratter le haut du tronc , et si nos chasseurs n’avaient eu, pour les repousser, la crosse de leurs fusils, ils auraient couru grand risque d’être envahis sur leur barricade. Tous deux tenaient solidement leur arme par le canon, tantôt menaçant les assaillants, tantôt frappant à la tête ceux qui les serraient de trop près. Pendant tout ce temps, les pécaris faisaient entendre des grognements furieux et claquer leurs dents; on eût dit le bruit continu d’une centaine de pétards tirés à la fois!
Tout en continuant de défendre le terrain, les deux frères se rapprochaient peu à peu des branches qui, plus élevées, leur offraient un refuge plus assuré. Mais ils étaient, par moments, forcés de s’arrêter pour distribuer de nouveaux coups de crosse. Enfin, ils réussirent à atteindre les plus longues branches de l'arbre, et chacun d’eux en ayant choisi une assez forte pour le porter, ils grimpèrent au sommet. Là ils étaient en mesure de défier les pécaris, car bien que ces animaux pussent alors s’élancer sur le tronc principal , ce que plusieurs d’entre eux avaient déjà fait, tous leurs efforts pour monter aux branches furent vains , et ceux qui le tentèrent roulèrent sur le sable.
Nos chasseurs, se voyant en sûreté, ne purent s’empêcher de pousser un cri de joie auquel répondit, de la periagua, une exclamation au milieu de laquelle il
était aisé de distinguer la voix retentissante de Pouchskin.
Entourés de toutes parts, il leur restait cependant à forcer leurs assaillants de lever le siège, et c’était à quoi ils songeaient, lorsque leurs yeux furent attirés par un objet bien propre à détourner leur attention.
Charybde et Scylla
Leur retraite sur les branches de l’arbre avait attiré de ce côté une partie de leurs ennemis, et au momentoù ils poussèrent leur cri de délivrance, ils voyaient, au-dessous d’eux, les pécaris se démener parmi ceux des rameaux du bombax qui jonchaient le sol. Une partie était entièrement recouverte de ces herbes sèches dont nous avons parié tout à l’heure, et là s’était caché un terrible animal qui apparut tout à coup, aux yeux des assiégés et des assiégeants, dans son effrayante majesté. Ce nouvel acteur du drame, aux diverses péripéties duquel nous fait assister le journal d’Alexis, était un quadrupède d’aspect et de taille formidables , et près duquel les pécaris ne semblaient plus qu’une bande de Lilliputiens. C’était leur ennemi naturel, — le jaguar !
Avait-il été réveillé par les cris de nos jeunes chasseurs, dérangé dans son repaire par les pécaris, ou bien son apparition était-elle due à ces deux causes à la fois? Ce qui est certain, c’est qu’il s’élança, d’un seul bond, sur le tronc de l’arbre, où il s’arrêta. Pendant un moment, il se tint accroupi, tournant les yeux
d’abord vers les branches où les jeunes gens s’étaient réfugiés, puis du côté de la forêt. Il paraissait irré • solu, et cette indécision, aussi longtemps qu’elle dura, ne laissa pas de causer à nos héros une impression des plus désagréables. Attaqués par le jaguar, en effet, leur perte pouvait être considérée comme certaine; car il les déchirerait sur les branches mêmes s'ils cherchaient à s’y maintenir, ou s’ils se laissaient tomber sur le sable, ils seraient dévorés par les pécaris.
Heureusement ceux-ci, aussitôt que le jaguar s’était montré, l’avaient assailli de tous côtés, et c’était pour leur échapper qu’il avait sauté sur le tronc de l’arbre. Se voyant toujours en butte à leurs attaques, le redoutable animal sortit bientôt de son indécision. Poussant des rugissements terribles, il se mit à distribuer des coups de griffes, et à chaque coup un de ses ennemis roulait sur le sable, hurlant et se débattant dans les angoisses de la mort.
Au milieu de tous ces événements, Alexis avait conservé toute sa présence d’esprit, et ce fut peut-être ce qui mit fin à l’aventure et sauva sa vie, ainsi que celle < de son frère.
Sa carabine était encore chargée, car il avait compris combien il aurait été inutile de tirer au milieu des deux cents assaillants. auxquels ils avaient eu affaire dans le le principe. Il n’en pouvait tuer qu’un ou deux, ce qui, au lieu d’effrayer les autres, n’eût fait que redoubler leur acharnement. Il avait donc réservé son coup de fusil. Le moment lui semblait venu d’en faire usage ; il résolut de se débarrasser du jaguar en lui envoyant une balle.
Épauler son arme et viser fut l’affaire d’un instant. Le coup partit et nos héros eurent aussitôt le plaisir de voir le monslre au pelage fauve et tigré, s’abattre
182 IiRUIN OU LES CHASSEURS D’OURS.
sur le tronc, puis tomber sur^ le sable où, en une seconde, il fut entouré par la troupe des pécaris qui, de tous côtés, se rua sur lui en poussant des cris furieux.
Heureusement toutefois, la balle d’Alexis n’avait fait que blesser le jaguar. S’il eût été tué sur le coup, les pécaris se seraient mis à le déchirer à belles dents et sur place; c’eût été l’affaire de quelques secondes. Mais il n’avait qu’une patte cassée et, à l’aide des trois autres, il prit le parti de battre en retraite du côté de la forêt. Il fut suivi par la bande furieuse des lèvres blanches qui, reportant -sur ce nouvel ennemi toute sa colère, parut oublier complètement ses premiers adversaires, et les laissa tranquillement perchés sur les branches du borabax.
Les pécaris parvinrent-ils à tuer le jaguar, ou le tyran de la forêt, quoique blessé, put-il échapper à leurs terribles atteintes? Nos jeunes chasseurs n’eurent point la curiosité d’aller voir le dénoûment de cet étrange combat. Ils ne se soucièrent pas davantage de relever les morts. Ivan était complètement guéri du goût qu’il avait pu se sentir un moment pour la viande de pécari, et aussitôt que leurs ennemis furent hors de vue, tous deux sautèrent à terre et coururent de toute la vitesse de leurs jambes vers le bateau. Ils y arrivèrent sans nouvelle aventure, et les rameurs, manœuvrant vivement leurs avirons, eurent bientôt regagné le milieu de la rivière, où ils n’avaient rien à craindre des jaguars ni des pécaris.
Les anciennes mission e.
Après quelques jours d’une traversée qui ne fut pas sans intérêt et divers accidents qu’il serait trop long de raconter, nos voyageurs arrivèrent enlin à Archidona, petite ville où commence la navigation sur le Napo, et où viennent généralement s’embarquer les personnes qui, des environs de Quito, descendent dans la vallée de l’Amazone.
Jusque-là, le pays qu’ils avaient traversé était un véritable désert. A peine avaient-ils rencontré quelques-uns de ces établissements, appelés missions, où un prêtre, appartenant à quelque ordre religieux, vit entouré de deux ou trois cents Indiens à demi chrétiens , qu’il gouverne à sa guise et comme il peut.
Ces établissements étaient jadis nombreux et florissants, non-seulement sur le Napo, mais encore sur les autres tributaires de l’Amazone. Les pères missionnaires, soutenus par les garnisons espagnoles du voisinage, exerçaient, sur les Indiens convertis, un pouvoir absolu, et les obligeaient à un travail régulier. Les missions étaient donc prospères et quelques-unes avaient
atteint un certain degré de richesse. Mais lorsque la puissance espagnole commença à décliner, et dès que le soldat ne vint plus en aide à l’autorité du prêtre, tout le système se relâcha, et les missions de l’Amérique espagnole depuis la Californie jusqu’aux plaines de la Patagonie tombèrent en décadence. Des centaines de ces établissements ont été tout à fait abandonnés. Leurs néophytes indiens sont retournés à l’état sauvage d’où les missionnaires ne les avaient tirés qu’à demi, et les ruines de leurs couvents et de leurs églises restent seules pour attester qu’ils ont existé. Ceux qui ont survécu ne présentent plus que quelques vestiges de leur ancienne prospérité, et ne se soutiennent que par les efforts personnels des moines, réduits désormais, pour toute autorité, à celle que leur donne la crainte dea châtiments de l'Eglise. Sur beaucoup de points, les Padres constituent une sorte de hiérarchie, qui a remplacé l’ancienne organisation de curacas ou caciques.
D’Archidona à Quito, on voyage d’ordinaire à cheval ou plutôt à dos de mulet ; mais nos chasseurs n’allaient. pas directement à cette dernière ville. Entre eux et l’ancienne capitale du Pérou, se trouvait la Cordillère orientale des Andes, et c’était sur ses flancs ou dans ses vallées qu’ils devaient probablement rencontrer les animaux qu’ils étaient venus chercher si loin. Les retraites habituelles des ours se trouvent en effet sur le Napo même, au-dessus d’Archidona, non loin de l’endroit où la rivière, grossie par les neiges du grand volcan de Cotopaxi, tombe des flancs de la montagne, et c’est là qu’ils résolurent de se rendre.
S’étant procuré des mulets et un guide, ils se remirent en route, et après un voyage de trois jours pendant lesquels, en raison des difficultés des chemins, ils firent moins de quatre-vingts kilomètres, ils se trou-
vèrent au milieu de collines formant les premières assises des Andes, au pied du Cotopaxi, dont le cône couvert de neige, s’élevait à une prodigieuse hauteur au-dessus de leurs têtes*.
Ils se trouvaient là dans la vraie région des ours ; il ne leur restait plus qu’à établir leur quartier général dans quelque village, et à faire leurs arrangements pour se mettre en chasse.
La petite ville de Napo, qui doit son nom à la rivière près de laauelle elle est située et qui s’élève au milieu d’une foiêt, convenait parfaitement à leurs projets. Ils y établirent donc leur résidence temporaire, et s’occupèrent aussitôt de la recherche de l’ours noir des Cordillères.
1. Sa hauteur est de 5904 mètres et ses éruptions sont fréquentes. [Note du traducteur.)
Les têtes de nègres.
lis avaient, suivant leur coutume, pris à leur service un homme du pays, pour leur servir de guide, et leur choix était tombé sur un mestizo, ou sang mêlé, dont la chasse était l’unique profession. Il appartenait à la classe des tigrcros , ainsi nommés du nom de l’animal à qui ils font principalement la guerre. Dans toute l’Amérique espagnole, le Mexique compris, on donne à tort le nom de tigre au jaguar, à cause de sa belle peau mouchetée, et celui de lion ou puma au cougouar. Un chasseur de. jaguars s’appelle donc un tigrero ou chasseur de tigres.
La chasse au puma ou au lion n’est pas une profession, car il n’y a rien, chez cet animal, qui puisse payer les peines du chasseur; mais, dans plusieurs parties de l’Amérique espagnole, on trouve un certain nombre d’hommes qui font, de la chasse au jaguar, leur seule occupation et leur moyen d’existence. Ils recherchent d’abord la peau de l’animal, qui, comme les fourrures ‘mouchetées des grands carnassiers de l’ancien monde, est l’objet d’un commerce actif et qui se vend généralement assez cher, à cause de sa beauté presque sans
égale. Le tigrero cependant aurait peine à vivre du produit de la vente de ses peaux; car quoiqu’un fourreur de Londres ou de Paris fasse payer une peau de jaguar de 80 à 100 fr., sur son marché lointain du désert, le pauvre chasseur qui expose sa vie pour arracher ce riche manteau aux épaules auxquelles Dieu l’a donné pour parure, n’en obtient guère plus de 8 ou 10.
La chasse au jaguar serait donc un mauvais métier, s'il ne fallait compter que sur la peau de l’animal; mais le tigrero a en vue une autre source de profits, la prime.
Dans les plus chaudes régions de l’Amérique espagnole, ainsi qu’au Brésil, il y a beaucoup d’établissements pour lesquels le jaguar est, tout à la fois, un fléau et un objet d’épouvante. Des bestiaux deviennent, par centaines, la proie de ces dangereux pillards ; des chevaux, parvenus à toute leur croissance, sont tués et emportés par eux. L’homme lui-même n’est pas à l’abri de leurs attaques, et, chaque année, un grand nombre de personnes périssent victimes de leur voracité. Des établissements fondés sur la lisière de la grande Montana, dans le pays même où nos jeunes chasseurs étaient alors arrivés, ont été pour cette seule cause, abandonnés au bout de quelque temps. Il est d’ailleurs bien connu que dès qu’un établissement se forme quelque part, les jaguars deviennent bientôt plus nombreux dans le voisinage. Les bestiaux et les personnes des nouveaux Colons sont une proie qui les attire. Il en est de même du tigre royal dans l’Inde, comme le prouve l’histoire du nouvel établissement de Singapore