‹ Bruin ou Les chasseurs d'ours par le Capitaine MayneReidChapitre 7 sur 13 · Du grec phylon plante, et elephas, éléphant, ivoire · texte numérisé non relu

Du grec phylon plante, et elephas, éléphant, ivoire

(Note du traducteur.)

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comme il est moins oher et que, pour beaucoup d’articles d’utilité ou d’ornement, il peut tenir lieu de l'ivoire véritable, il est devenu l’objet d’un commerce important.

Mais, quel que soit le goût des Indiens pour la tête de nègre et celui des négociants européens pour l’ivoire végétal, il y a un quadrupède qui ne fait guère moins de cas des fruits du tagua : c’est l’ours noir des Andes (ut su s frugilegus). Pour les cueillir, il n’attend pas, bien entendu, qu’ils soient parvenus à l’état d’ivôire. La noix serait trop dure, même pour ses puissantes mâchoires. Il l’aime quand elle est à l’état laiteux, ou plutôt quand la croûte commence à se montrer et avant quelle ait durci. Cette noix, à demi formée, est pour lui un tel régal qu’on est sûr, dans la saison, de le rencontrer partout où croissent les taguas, et dès que son repas est commencé, quand il s’est mis à savourer sa tète de nègre, il devient indifférent à toute espèce de danger, et ne se dérange pas toujours, même à l’approche de l’homme.

Nos chasseurs en eurent bientôt la preuve, car à peine entrés parmi les taguas, comme le tigrero le leur avait annoncé, ils trouvèrent les traces d’un ours, et presque au même instant ils aperçurent l’animal lui-même, entouré de fruits à demi dévorés.

Alexis et Ivan, ainsi que Pouchskin, se préparaient à lui envoyer chacun une balle, lorsque, à leur grande surprise, ils virent le tigrero, qui était monté sur un petit cheval très-- vif, donner de l’éperon et passer devant eux, en galopant dans la direction du gibier. Ils n’avaient pas oublié que c’était à eux que devait être laissé le soin de le tuer, mais comme ils n’en avaient pas averti leur guide, ils ne dirent rien et restèrent simples spectateurs, le laissant agir à sa guise.

Il se proposait évidemment d’attaquer l’ours d’une façon particulière. Ils n’en purent douter en voyant, sur son bras, une corde de peau non corroyée, au bout de laquelle était un nœud coulant. Ils avaient reconnu, dans cette corde, l’arme célèbre des Américains du Sud, le lazzo, mais n’en ayant jamais vu faire asage, ils n’étaient pas lâchés de l’occasion qui se présentait.

En quelques minutes, le cavalier était arrivé à vingt pas de l’ours environ. Celui-ci prit l’alarme et se mit à battre en retraite, mais lentement et comme un ennemi à qui il en coûte de fuir le combat. En cet endroit les taguas se trouvaient à une assez grande distance les uns des autres et la plupart étaient trop petits pour dérober l’ours à la vue des spectateurs qui ne perdaient ainsi aucun des incidents de cette chasse nouvelle.

Elle ne fut pas longue. L’ours s’apercevant que le cavalier gagnait du terrain, se retourna subitement et avec un rugissement de colère, se dressa sur ses pattes de derrière, comme pour l’attendre dans une attitude de défi. A l’approche du chasseur, il parut cependant intimidé, et se reprit à courir lourdement à travers les buissons. Mais à peine avait-il fait quelques pas, qu’excité par les cris de son ennemi, il s’arrêta brusquement et fit de nouveau volte-face, debout comme auparavant.

C’était précisément ce qu’attendait le chasseur, et avant que l’ours pût se remettre sur ses quatre pattes pour prendre son élan, la longue courroie fila dans l’air, et l’animal sentit le nœud coulant lui tomber sur les épaules.. Surpris par ce genre d’attaque, il essaya de se débarrasser du lazzo ; mais la courroie était si mince qu’elle échappait

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à ses grosses pattes, et ses efforts n’aboutissaient qu’à lui serrer davantage le nœud coulant autour du cou.

Cependant, le lazzo lancé, le chasseur avait fait un demi tour, et, pressant les flancs de son cheval, il lui fit prendre le galop dans une direction opposée. On aurait pu supposer que, redoutant les atteintes de l’ours, il cherchait à se sauver. Il n’en était rien. Le lazzo, dont une extrémité était enlacée au cou de l’ours, était attaché, par l’autre bout, à un crampon solidement fixé dans le bois de la selle. Au moment où le cheval prenait son élan, on vit la courroie se tendre, par une secousse subite, et l’ours renversé, jeté à terre, fut traîné comme une masse inerte, tantôt bondissant de plusieurs pieds au-dessus du sol, tantôt se frayant à grand bruit un passage à travers les buissons.

Le cheval et l’ours parcoururent ainsi près d’un kilomètre dans la plaine; Pouchskinet ses jeunes maîtres suivaient pour être témoins du dénoûment, qui n’offrit rien de particulier. Lorsque le guide fit enfin halte et que nos voyageurs arrivèrent sur le terrain, ils ne virent qu’une masse velue, tellement couverte de poussière quelle ressemblait à un monceau de terre. C’étaitl’ours déjà sans vie ; mais de peur qu’il ne revînt à lui, le tigrero sauta à bas de son cheval et lui plongea son machele entre les côtes.

Telle était, dit-il, la manière de prendre les ours dans son pays. Le même moyen ne peut être employé avec les jaguars, parce que ces animaux, se couchant à terre, n’offrent aucune prise au nœud coulant. De plus, ils ne fréquentent que des bois épais, où il est impossible de lancer le lazzo.

Cet ours avait été tué dans des conditions qui ne permettaient pas aux jeunes Grodonoff de faire figurer

sa dépouille dans leur collection; aussi le tigrero la garda-t-il pour lui. Mais bientôt ils en découvrirent un second parmi les taguas, et celui-ci atteint à la fois par un coup de la carabine d’Alexis et par une balle du fusil de l’ex-grenadier, leur fournit une peau réunissant toutes les conditions prescrites par les instructions du baron. Leur tâche était donc accomplie, en ce qui concernait Yursus frugilegus, et ils n’avaient plus rien à faire dans ces parages. Son cousin aux gros yeux, Yliucumari des Hispanos-Américains, habite des régions beaucoup plus élevées, et, pour le rencontrer, il fallait gravir les pentes escarpées des Cordillères des Andes.

Ils le découvrirent en effet dans une de leurs plus hautes vallées, connue des Péruviens, sous le nom de Sierra. L’animal était occupé à dévaster un champ de maïs, tout près d’untambo, sorte de hangar pour les voyageurs, où ils avaient passé la nuit. Il était tellement absorbé par son goût pour les épis doux et laiteux du maïs, que, malgré ses besicles, il ne vit rien, et nos chasseurs s’approchant avec précaution, purent arriver si près de lui, que le premier coup de fusil l’étendit roide à leurs pieds.

Une fois maîtres de sa peau , ils remontèrent sur leurs mulets, et, suivant la route de la grande Cordillère, ils se dirigèrent vers l’ancienne capitale du Pérou septentrional.

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Au Nord!

Après s’être reposés quelques jours à Quito, nos voyageurs se dirigèrent vers le petit port de Barbacoas, sur la côte ouest de l’Équateur, où ils s’embarquèrent pour Panama. Ils gagnèrent, à travers l’isthme, Porto- Bello, et reprirent la mer pour se rendre à la Nouvelle- Orléans, sur le Mississipi. Leur but était de se mettre à la recherche des ours de l’Amérique du Nord, y compris l’ours polaire, qui habite aussi le nord de l’Asie , mais qu’en raison de leur itinéraire, il devait leur être plus facile de rencontrer sur le continent américain. Alexis savait que l’ours noir ( ursus americanus) se trouve partout sur ce continent, de la baie d’Hudson à l’isthme de Panama et du rivage de l’Atlantique aux côtes de l’océan Pacifique. De plus, cet ours n’habite pas seulement les chaînes de montagnes, et on le rencontre en plaine comme sur les hauteurs. Dans les contrées où l’homme s’est établi, il a été, il est vrai , refoulé vers les régions montagneuses qui lui offrent un refuge contre les chasseurs; mais, quand rien ne gêne ses instincts, il aime tout autant le fond

des ravins boisés, et se trouve aussi bien sous le tropique que dans les forêts du Canada.

Nos jeunes chasseurs étaient donc cette fois fort à l’aise pour choisir leur itinéraire ; mais comme les ours noirs ne sont nulle part plus nombreux que dans la Louisiane , ils jugèrent qu’ils ne pouvaient mieux faire que d’y commencer leurs chasses. En effet, dans les vastes forêts qui couvrent encore une grande partie de cette contrée , et principalement sur les bords des bayous , sortes de mares autour desquelles le sol marécageux et de nombreux cyprès , festonnés de mousse d’Espagne, défient toute tentative de culture, l’ours rôde encore librement, et il n’est pas difficile de le rencontrer.

Dans le pays, il y a plusieurs manières de faire la guerre aux ours, et, le plus souvent, c’est, au moyen de trappes, où on les fait tomber, qu’on s’en rend maître! Mais les planteurs se donnent aussi le plaisir de les chasser avec leurs chiens , et cette chasse est rarement sans résultat. L’ours, en effet, quand il est poursuivi, monte sur un arbre, et rien de plus facile alors que de l’abattre à coups de fusil.

Nos voyageurs se décidèrent pour une partie de ce genre, et ils eurent bientôt trouvé ce qu’ils cherchaient. Le czar, dont la puissance s’étend un peu partout, n’était pas sans avoir un agent à la Nouvelle-Orléans. Ils obtinrent de lui une lettre d’introduction pour un planteur demeurant près de l’un des bayous de l’intérieur, ei celui-ci s’empressa de mettre à la disposition de ses hôtes sa personne , ses chevaux , ses chiens et sa maison.

Lea forêts du Nord.

Aussitôt qu’ils furent arrivés, le planteur organisa une grande partie de chasse et envoya des invitations à ses voisins. Chacun devait amener ses chiens, et de leur réunion on formerait une meute assez nombreuse pour battre à la fois une grande partie de la forêt. C’est là, parmi les planteurs des États du Sud, un usâge très-répandu. Quelques-uns seulement possèdent ce qu’on peut appeler une meute complète ; mais la plu-r part ont cinq ou six couples de chiens, et en se réunissant, ils disposent de ressources suffisantes pour les plus grandes chasses.

Le gibier ordinaire des États du Sud est le daim américain ( cervus virr,inianus), que l’on trouve encore en quantité considérable dans toute l’étendue des États- Unis. C’est la seule espace de daim indigène que possède la Louisiane, car le noble cerf ou élan, comme on l’appelle par erreur (cervus canadcnsis), ne descend pas aussi loin dans le Sud. Sur les côtes de la mer Pacifique , toutefois, on le rencontre sous des latitudes beaucoup plus méridionales que sur les bords de l’Atlantique.

Outre le daim, le planteur louisianais chasse le renard gris ( vulpes virginianus), le lynx bai ou chat sauvage ( lynx rufus), et de temps en temps, mais plus rarement, le couguar (felis concolor), qui, quand il a bien fait courir les chiens, leur échappe en grimpant sur un arbre. •

1 Mais le gibier par excellence , c’est l'ours , et l’occasion de chasser un de ces animaux a d’autant plus de prix qu’elle ne se présente pas tous les jours. Pour découvrir la retraite de maître Bruin, il faut souvent faire une excursion dans les parties les plus désertes et les plus inaccessibles des forêts , à plusieurs kilomètres de tout établissement. Il n’est cependant pas rare non plus qu’un vieil ours sorte de sa solitude, pour venir la nuit visiter les plantations et se régaler de jeunes pousses de maïs ou de cannes à sucre, dont il est friand à l’excès. Gomme l’ours brun d’Europe , l’ours d’Amérique aime les douceurs et particulièrement le mi-1. Pour s’en procurer, il grimpe sur les arbres où il y a des ruches dont il enlève le contenu. Sous tous ces rapports, il ressemble à l’ours brun ; mais à d’autres égards, il en diffère tellement qu’il est difficile de comprendre comment des naturalistes ont pu le considérer comme étant de la même espèce.

Ce n’est pas seulement par la couleur qu’ils se distinguent. Tandis que la fourrure de l’ours brun, disposée par touffes, a l’apparence d’une laine inculte et mal peignée, celle de l’ours noir d’Amérique, consistant en poils de même longueur et tous dans le même sens, présente une surface unie sous laquelle se dessinent les formes du corps. A ce point de vue, il ressemble beaucoup plus aux ours des îles asiatiques qu’à Vursus arclos , dont il diffère non moins essentiellement à d’autres égards. Il est plus mince, son museau est plus long et

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plus aigu , et son proiil forme une courbe bombée et proéminente; enfin il est beaucoup plus petit et plus doux.

Comme la grande partie de chasse ne devait avoir lieu que le troisième jour après leur arrivée, nos voyageurs résolurent d’employer jusque-là leur temps à parcourir les bois d’alentour, non dans l’espérance d’y rencontrer un ours, leur hôte ne croyait pas qu’il s’en trouvât dans le voisinage, mais plutôt pour faire connaissance avec les forêts de l’Amérique du Nord.

Alexis avait observé et étudié avec soin celles de l’Amérique du Sud , dans leur long voyage à travers ce continent. Il avait vu avec admiration les grands arbres des tropiques : les palmiers, les mimosas, les musacées ou bananiers, le bombax, le bertholletia*, les cecropias, si curieux à observer 2 , les figuiers, les cèdres géants et les grands siphonias, qui produisent le caoutchouc.

Sur les Andes, il avait rencontré les agaves, les cycadées et les cactées, toutes plantes nouvelles pour les yeux d’un Russe. Il désirait maintenant visiter les forêts de cette partie de l’Amérique du Nord, qui déjà, quoique le climat de la Louisiane soit encore à demi tropical, diffèrent essentiellement de celles qui s’élèvent sur les rives de l’Amazone. Il devait y trouver le célèbre magnolia et le tulipier, le catalpa et le cornouiller à fleurs, le cyprès géant et le sycomore , le chêne toujours vert, le nyssa ou tupelos des marais, et le palmier nain en éventail. Alexis avait lu des descriptions de ces beaux arbres et de beaucoup d’autres qui crois-

1. Le géant de la famille des myrtacées, ainsi nommé du nom de Berthollet, chimiste français. (Note du traducteur .)

2 . Leur tige creuse et renflée aux articulations leur a fait aussi donner le nom de bois canon ou bois trompette. (Nota du irad.)

sent dans les forêts de l’Amérique du Nord; il les connaissait en botaniste ; mais il voulait faire avec eux plus ample et plus agréable connaissance, en les étudiant sur leur sol natal.

Dans ce but, Ivan et lui partirent seuls, avec un nègre pour guide, le planteur étant occupé à faire des visites à ses amis pour les convier à la grande chasse, et Pouchskin retenu à la maison par quelques réparations à faire à leurs ustensiles de voyage

Le bayous.

Ils eurent bientôt franchi la limite des cultures de l’habitation et ils s’engagèrent, sur les pas de leur guide, dans l’une des sombres et majestueuses forêts dont elle était entourée de toutes parts. Ils avaient entendu parler d’un étang ou bayous situé à environ un kilomètre de là, qui devait leur offrir un des spectacles les plus curieux que puissent présenter les marais de la Louisiane; ils se dirigèrent de ce côté.

En arrivant sur les bords de l’étang, une scène singulière s’offrit en effet à leurs yeux. Des oiseaux, des reptiles de formes diverses, semblaient en animer la surface dans toute son étendue. On voyait, à fleur d’eau, des centaines d’alligators dont les dos rugueux pouvaient être pris pour des arbres morts. La plupart étaient cependant en mouvement, nageant de long en large et s’élançant par bonds soudains , comme s’ils poursuivaient une proie invisible. De temps en temps, ils levaient en l’air leurs grosses queues et en fouettaient la surface du bayous avec un bruit qui était répété par les échos de la forêt. Un objet brillant, dans lequel il était facile de reconnaître un poisson, était, le

plus souvent alors, lancé hors de l’eau et presque aussitôt avalé par quelqu’un des terribles reptiles. Un grand nombre d’oiseaux aquatiques , d’espèces différentes, étaient également occupés à faire la chasse aux poissons. De gros pélicans, debout dans l’eau, y plongeaient de temps en temps leurs longues mandibules, et secouaient en l’air leurs victimes. On y voyait aussi des hérons, des grues, et, entre autres, la grande grue de la Louisiane, puis l’aigrette, dont la blancheur égale celle de la neige, l’ibis des bois, le serpentaire ( reptilivo rus ) au long bec pointu, dont le cou semble ramper comme un serpent 1 , et le plus brillant, le plus beau de tous, le flamant écarlate.

D’autres oiseaux, n’appartenant pas aux espèces aquatiques, figuraient également dans cette scène étrange. Au-dessus du lac planaient le vautour noir, la corneille, le busard, et au sommet de quelques grands arbres morts, apparaissait le roi de cette multitude emplumée, le grand aigle à tête blanche. Un peu plus bas, l’orfraie semblait épier tous les mouvements de l’eau, et, de temps en temps, saisissait au vol le poisson que lançait en l’air la queue des alligators , dérobant ainsi leur proie aux reptiles, pour se la voir enlever, à son tour, par son redoutable voisin.

La scène était loin d’être silencieuse. Le mugissement rauque des alligators , le bruit causé par leurs coups de queue sur l’eau , le croassement des pélicans et le claquement de leurs énormes mandibules, la voix plaintive des hérons et des grues, les cris de l’orfraie et le rire perçant de l’aigle , se détachant au milieu de cet étrange concert, formaient au contraire un mélange de sons aussi confus que discordants.

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