‹ Bruin ou Les chasseurs d'ours par le Capitaine MayneReidChapitre 8 sur 13 · Cet oiseau est également connu sous le nom de secrétaire · texte numérisé non relu

Cet oiseau est également connu sous le nom de secrétaire

, ( Note du traducteur .)

BRUIN

Un coup de fusil tiré par Ivan, qui abattit un magnifique aigle à tête blanche, et dénonça la présence des chasseurs sur le bord du bayous, mit soudain un terme à ce grand drame du désert. Les oiseaux s’envolèrent dans différentes directions et cherchèrent un refuge au sommet des grands arbres, tandis que les monstrueux reptiles, à qui les chasseurs d’alligators avaient appris à redouter aussi le voisinage de l’homme, abandonnant momentanément leur proie, couraient se cacher parmi les roseaux de la rive opposée.

Après avoir ramassé l’aigle tué par Ivan , nos jeunes Russes continuèrent leur excursion en suivant les bords de l’étang.

Ils avaient à peine fait quelques pas qu’ils arrivèrent à un banc de vase, dont l’eau ne s’était retirée que depuis très-peu de temps , et où , malgré la chaleur du soleil, la terre était encore molle. L)u premier coup d’œil , ils y remarquèrent des empreintes qu’ils prirent d’abord pour des pas d’homme. Mais, en les examinant de plus près, ils eurent des doutes, et, se rappelant la ressemblance qu'ils avaient observée , dans les neiges de la Laponie, entre les pas d’homme et les pas d’ours, ils se demandèrent si, tout en tenant compte de la différence qui devait exister entre la piste de l’ours américain et celle de l’ours d’Europe , il n’y avait pas lieu de supposer qu’un de ces animaux rôdait dans les environs.

Leur guide s’était mis à genoux pour mieux examiner les empreintes.

« C’est la piste d’un ours! s’écria-t-il tout à coup avec des yeux démesurément ouverts.

— D’un ours!

— Oui, maîtres ! d’un gros ours. Sam la connaît, il en a vu plus d’une. Ab ! ali ! Tours est aussi venu preu-

dre du poisson; ils sont tous venus à la pêche ce matin, ah ! ah ! ah ! »

Et le nègre riait de sa plaisanterie, qu’il jugeait sans doute fort comique. *

En regardant attentivement les traces en question, Alexis et Ivan s’assurèrent que c’étaient bien en effet des pas d’ours, mais beaucoup plus petits que ceux qu’ils avaient observés en Laponie. Les empreintes étaient toutes fraîches et semblaient si récentes, que les deux frères, par un mouvement involontaire, jetèrent les yeux autour d’eux, comme s’ils s’attendaient à voir paraître l’ours lui-même.

Il n’y en avait aucun en vue. Il était néanmoins bien probable qu’à leur arrivée , celui dont ils venaient de trouver la piste était là, sur le bord du bayous, et que, alarmé par le coup du fusil d’Ivan, il s’était sauvé dans les bois.

» Quel dommage , dit le plus jeune des deux frères, que je n’aie pas laissé l’aigle tranquille! Nous aurions pu voir l’ours et lui envoyer chacun une balle. Et maintenant, que faire? Il n’y a pas de neige ici; le banc de vase finit à deux pas; comment retrouver et suivre la piste? Où s’est-il réfugié? Dans ces piles de bois là-bas peut-être. »

En parlant ainsi, Ivan montrait une petite presqu’île qui s’avançait dans l’eau à vingt-cinq ou trente pas du point où ils étaient. Elle tenait à la terre par un isthme étroit formé de vase; mais son extrémité, du côté de l’étang, était, sur un espace de plusieurs mètres, couverte d’arbres morts qui y avaient été portés par les inondations et se trouvaient en ce moment à sec, empilés les uns sur les autres.

« Ce n’est pas impossible, répondit Alexis, dont les regards avaient suivi l’indication donnée par le geste de

son frère. L’endroit semble fait exprès pour servir do refuge. Il pourrait bien s’être blotti là.

— Allons voir! S’il y est, il ne pourra s’échapper sans que nous lui envoyions chacun une balle; et j’ai entendu dire que ces ours américains sont plus faciles à tuer que les nôtres. Nous en avons déjà la preuve pour ceux de l’Amérique du Sud ; j'espère que leurs frères du Nord n’auront pas la vie plus dure.

— C'est selon, répondit Alexis. Nous pouvons nous attendre à de terribles luttes, lorsque nous aurons affaire au grand ours gris et à celui des régions polaires; mais les ours noirs sont, comme tu le dis, moins difficiles à vaincre. Quand ils sont blessés, cependant, ils se défendent, et quoique leurs dents et leurs griffes soient moins dangereuses que celles de leurs frères et cousins, ils peuvent encore donner à un ennemi une embrassade des plus désagréables. Mais voyons ce qu’il en est. »

Tout en causant, ils étaient arrivés près de l’isthme étroit qui liait la petite péninsule à la terre ferme.

« Quel dommage, lit Ivan, que ce gros billot soit làl Sans lui nous pourrions retrouver la piste dans la vase. »

Ivan parlait d’un tronc d’arbre renversé et qui, placé longitudinalement sur l’isthme , s'étendait de la terre ferme à la partie la plus élevée de la presqu’île, formant ainsi une sorte de pont ou de chaussée. Il est certain que si ce tronc n’avait pas été là, on aurait vu les pas de l’ours dans la vase , ou bien il y aurait eu lieu de conclure qu’il avait pris une autre direction. Mais il pouvait avoir passé sur l’arbre ; nos deux chasseurs résolurent donc de continuer leur exploration, et prirent, à leur tour, la même voie pour pénétrer dans la presou’ile.

Tout à coup, Ivan vit son frère, qui le précédait, s’arrêter et se baisser.

« Que vois-tu? demanda- 1— il ; qui t’arrête?

— Les pas de l’ours, répondit Alexis à la première question.

— Tu crois? Où cela? »

Alexis fit remarquer à son frère, sur l’écorce de l’arbre, non pas les empreintes d’un pas d’ours, mais des taches de vase, qui devaient provenir du passage récent de quelque animal.

« Par le grand Pierre ! dit Ivan à voix basse, ce doit être lui. C'est la même boue que celle où nous avons aperçu sa trace tout à l’heure, noire comme de l’encre. Elle n’a pu être déposée ici que par ses grosses pattes; il n’y a pas le moindre doute.

— C’est aussi mon avis, » dit Alexis.

Et tous deux, convaincus que l’ours était, en effet, dans la presqu’île, armèrent leurs fusils, renouvelèrent leurs capsules, et s’avancèrent avec précaution vers les piles de bois où ils le supposaient caché.

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Un nègre à cheval sur un ours.

Nos chasseurs avaient à peine mis le pied dans la presqu’île, et le nègre, qui les suivait, se trouvait encore sur le tronc d’arbre dont nous avons parlé, quand tout à coup on entendit un bruit semblable à celui que ferait un cochon dérangé dans sa bauge, — une sorte de ronflement ou de grognement, — et en même temps un gros corps noir sortit de dessous la pile d’arbres morts, en les secouant avec fracas. Ivan et Alexis reconnurent l’ours au premier coup d’œil et le mirent en joue.

L’animal s’était dressé sur ses pattes de derrière comme pour reconnaître le terrain ; mais , au moment où ils allaient tirer, il reprit la position horizontale, et le mouvement fut si subit, que tous deux perdirent leur point de mire. Ils cherchèrent à viser de nouveau ; mais l’ours, s’élançant avec un terrible grognement, passa entre eux , et si près , qu’il était impossible de tirer autrement qu’au hasard. Ivan fit feu néanmoins, mais sans résultat; sa balle passa loin de l’animal et frappa, derrière lui, le tronc d’arbre, dont l’écorce vola en éclats dans toutes les directions. L’ours ne parut pas songer

Son nez, sa tête et son cou se trouvèrent entre les jambes du nègre. (Page 213.)

à les attaquer, mais continua sa course, n’ayant évidemment d’autre but que de se sauver dans les bois. Le nègre, voyant venir à lui l’énorme quadrupède au poil hérissé, poussa un violent hulla-ballo, et, les yeux hagards, presque hors de tête, il essaya de battre en retraite ou de se jeter de côté.

Vains efforts ! Il n’avait pas fait trois pas en arrière que l’ours, plus effrayé des deux adversaires qu’il sentait à ses trousses que de celui qui lui faisait face, poussa en avant, et, tout aussitôt, son nez, sa tête, son cou se trouvèrent entre les jambes du noir. Celui-ci avait déjà perdu la tête, il sentit qu’il perdait pied, et bientôt, en effet, il se vit à cheval sur l’ours et emporté ainsi à une certaine distance sur le dos de l’animal, le visage tourné vers la queue. Il aurait pu fournir de la sorte une course assez longue; mais le pauvre diable goûtait fort peu ce genre d’équitation, et il se. débattait de son mieux pour se débarrasser de sa monture.

Ses efforts lui firent perdre l’équilibre ; il tomba lourdement d’un côté, et son poids entraînant l’ours dans sa chute, tous deux, homme et bête, furent précipités pêle-mêle dans la boue.

Pendant un moment, on les vit se démener et se trémousser dans la vase, l’ours grondant, et le nègre, effrayé, poussant des cris sauvages. Enfin l’ours, tout couvert de fange, se remit sur ses pattes et s’enfuit aussi rapidement que ses jambes le lui permirent.

Alexis tira alors et l’atteignit par derrière; mais sa bsdle, loin de l’arrêter dans sa fuite, ne fit qu’accélérer sa course, et avant que le nègre se fût remis sur ses jambes, Bruin avait atteint la lorêt et avait disparu à tous les yeux.

A la vue du nègre sortant de la vase où il s’était débattu, et tout couvert 'd’une boue presque aussi noire

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que sa peau, Ivan ne put retenir un éclat de rire, et l’aspect du pauvre diable avait, en effet, quelque chose de si grotesque , qu’Alexis lui-même ne réussit pas à garder son sérieux. Get accès de gaieté leur fit perdre quelques minutes. Ils eurent cependant bientôt rechargé leurs armes et regagné la terre ferme, avec l’intention de suivre l’ours dans sa retraite.

Ils ne pouvaient guère espérer de retrouver sa trace sans chiens, et leur intention était d’en envoyer chercher un ou deux à l’habitation, lorsqu’ils découvrirent qu’il était facile, jusqu'à une certaine distance au moins de suivre l’animal sans leur secours. L’eau noire, dont s’était imprégnée sa longue fourrure, avait dégoutté et laissé des tacbes partout où il avait passé. Ils résolurent donc de suivre cette piste aussi loin qu’ils le pourraient et de n’envoyer chercher les chiens que lorsqu’elle viendrait à leur manquer.

Ils n’avaient pas fait plus de trois cents pas, que la piste s’arrêta tout à coup au pied d’un grand arbre.

Il devenait absolument inutile de pousser plus loin les recherches, car, en examinant le tronc de l’arbre, il était facile d’y découvrir de grosses taches de boue, et l'écorce était arrachée en plusieurs endroits. Ces déchirures, évidemment faites par des griffes d’ours, étaient pour la plupart de vieille date ; mais une ou deux paraissaient toutes récentes; et, en outre, la boue encore humide qui les accompagnait ne permettait pas de douter qu’elles ne provinssent de l’animal qu’üs poursuivaient. L’arbre était un sycomore, et, par conséquent, peu couvert de feuilles ; mais de ses branches pendaient de longs festons de mousse d’Espagne ( tillandsia usncoides ), au milieu desquels un ours même eût bien pu se cacher. Cependant, après avoir fait le tour et regardé dans tous les sens, nos chasseurs furent con-

vaincus que celui qu’ils chassaient n’était pas caché parmi la mousse, mais qu’il devait setre réfugié dans une cavité, dont l’ouverture, dissimulée par deux grosses branches entre lesquelles elle s’était formée, ne pouvait se voir que d’un seul endroit.

L'arbre abattu et l’ours mort.

Mais comment le faire sortir de là? Peut-être y réussirait-on en faisant un grand bruit.

Nos chasseurs essayèrent de ce moyen immédiatement, mais sans succès. Malgré leurs cris et les coups frappés contre le tronc de l’arbre, l’ours ne montra pas même le bout de son nez.

En examinant alors, avec plus d’attention, les taches de boue remarquées sur le tronc, Alexis et Ivan aperçurent, à côté, des traces de sang; ils en conclurent que l’animal était blessé, et qu’il n’y avait par conséquent aucune chance de le faire sortir de l’asile où il se croyait en sûreté. C’était sans doute sa blessure qui l’avait déterminé à se cacher si près de l’endroit où il avait été attaqué; autrement, il se serait enfoncé bien plus avant dans le bois, avant de choisir un refuge. Mais, en effet, quand l’ours noir est grièvement, blessé, il se cache dans le tronc du premier arbre creux qu’il peut rencontrer, et il y reste même jusqu’à y mourir, si la blessure est mortelle.

Connaissant les habitudes de l’animal qu’ils poursuivaient, nos chasseurs comprirent que le seul moyen

d’avoir l’ours était d’abattre l’arbre, et ce fut le parti qu’ils adoptèrent.

Le nègre fut envoyé à la plantation et en revint bientôt, avec une demi-douzaine de ses camarades armés de haches, Pouchskin en tète. On se mit à la besogne, et le tronc du vieux sycomore fut attaqué de tous les côtés à la fois.

Au bout d’une demi-heure environ, il tomba avec un grand bruit, entraînant quelques autres petits arbres dans sa chute. Nos chasseurs, qui s’attendaient à voir l’ours s’élancer aussitôt hors de sa retraite, s’étaient groupés de façon à couvrir, en quelque sorte de l’extrémité de leurs fusils, l’orifice du trou où il s’était caché; mais, à leur grande surprise, l’arbre fut abattu saps que l’animal donnât signe de vie.

Pouchskin s’arma d’une perche qu’il introduisit dans le tronc, d’abord avec précaution, puis de toute la force de son bras. Il sentit très-distinctement le corps de l’animal, mais il eut beau fourgonner, Bruin ne bougea pas.

On se proposa alors de scier l’arbre à l’endroit où se trouvait l’ours ; ce moyen parut le seul capable de faire sortir la bête obstinée. L’avis fut donc adopté, et une section transversale fut pratiquée sur le tronc du sycomore. On mit ainsi à découvert une partie du corps de l’animal. Il était mort!

Il fut dès lors facile de s’expliquer comment ni la chute de l’arbre, ni les coups de perche de Pouchskin n’avaient pu le faire bouger. La balle d’Alexis lui avait traversé le corps da"Ps une portion de sa longueur et avait atteint une partie vitale, ce qui avait suffi pour déterminer la mort au bout de quelques instants.

Nos chasseurs apprirent alors des nègres un fait singulier : c'est que la cavité du tronc d’arbre, où se

réfugie et souvent dort un ours noir, est rarement plus large que son propre corps. Dans la plupart des cas, elle est si étroite qu'il ne peut s’y retourner. Il faut donc qu’il y dorme debout ou accroupi. De cette remarque, on pourrait conclure qu’il est aussi naturel à l’ours de se tenir droit que sur ses quatre pattes ou couché. Ce qui est certain, c’est que, plus au nord, dans les contrées où les hivers sont plus rudes et où l’ours noir est, pendant quelques semaines, sujet à l'hivernage, il choisit souvent pour retraite un tronc creux que son corps remplit tout entier, et où, comme il vient d’être dit tout à l’heure, il lui est impossible de se retourner. Il prend d’ailleurs la précaution de gratter tout le bois pourri qui se trouve autour de la cavité où il se plonge, probablement pour rendre plus uni et plus confortable l’intérieur de son gîte.

L’ours tué par nos jeunes chasseurs était un des plus gros de son espèce, et sa fourrure, après avoir été convenablement lavée, fut trouvée digne, à tous égards, de figurer dans leur collection.

Sous ce rapport, leur but était donc rempli; ils se firent néanmoins une fête d’assister à la mort de plusieurs autres ours, tués dans la grande chasse qui eut lieu quelques jours après.

Une chasse au daim fut aussi organisée à leur intention, et on y tua «n couguar, événement plus rare encore que la mort d’un ours, car le couguar est maintenant un des quadrupèdes qu’on rencontre le plus difficilement dans les forêts de l’Amérique du Nord.

Le planteur avait préparé à ses’ hôtes un autre divertissement, un barbecue , sorte de fête particulière aux habitants des forêts les plus reculées de l'Amérique, et qui, à cause de sa singularité, mérite une courte description. »

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Le marché du squatter.

Gomme nous venons de le dire, un barbecue est une fête particulière aux établissements nouveaux qui se forment au cœur des forêts américaines, bien qu’elle soit également en usage dans les anciens États, où elle a plus d’une fois servi de prétexte aux grandes réuuions politiques que provoque chaque campagne électorale. Les ornements empruntés et les perfectionnements qu’on y ajoute dans ces occasions, lui font perdre toutefois une partie de son véritable caractère.

Lorsqu’ Alexis et Ivan descendirent le matin de ' bonne heure, dans l’intention de faire un tour jusqu’à la paisible clairière choisie pour cette fête champêtre, ils y trouvèrent une foule bruyante et empressée. A l’une des extrémités flamboyait un feu de bois, suffisant pour rôtir non-seulement un bœuf, mais une véritable hécatombe, et, tout à côté, une demi-douzaine de nègres creusaient, tout en babillant, une grande fosse. Ce trou, quand il fut terminé, pouvait avoir de trois à quatre mètres de longueur, sur deux de largeur, et un mètre environ de profondeur; il était garni, sur toutes ses faces, de pierres plates unies.

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Aussitôt que le bois, entièrement consumé, ne forma plus qu’un monceau de braise ardente, le tout fut jeté à la hâte dans la fosse avec des pelles. Une autre bande de nègres, envoyée dans les bois à la recherche de tiges d’asiminier ( asimina triloba )', revenait alors avec son butin. Les jeunes arbres qu’ils apportaient furent placés en travers de la fosse, au-dessus de laquelle ils formèrent un gril colossal. Un bœuf, tué la veille, devait former la pièce principale du banquet, partie essentielle de la fête ; il fut ouvert en deux et placé sur ce gril improvisé. Le maître d’hôtel de l’habitation du planteur, assisté de plusieurs cuisiniers célèbres du voisinage, présidait fièrement à l’opération. De temps en temps, une vingtaine de solides gaillards étaient requis pour tourner le beefsteak, tandis que le chef faisait arroser ou arrosait lui-même les chairs déjà brunes, d'un mélange exquis de poivre, de sel et de fines herbes, pour la composition duquel il avait une grande réputation.

La matinée se passa rapidement dans ces préparatifs tout nouveaux pour nos voyageurs. A midi, les convives arrivèrent, en grand nombre, des habitations les plus proches et des établissements voisins. Le bœuf le plus coriace n’auiait pu résister à un brasier comme celui qui remplissait la fosse dont nous avons parlé, et le rôti se trouva cuit à point. Découpés et placés dans de grands plats de bois, préparés pour la circonstance, les morceaux en furent aussitôt portés à l’endroit ombragé où avaient été dressées les tables du festin; puis venaient, en abondance, des pommes de terre cuites dans la cendre, et des corbeilles où brillait la couleur dorée du pain de maïs. Une pièce d’excellent cidre fut mise

1 . Plante de li famille des anonacées. (Note du traducteur.)

en perce, et, au dessert, les tables se couvrirent de bons poudings à la vieille mode, entremêlés des fruits succulents du pays. Il va sans dire que la joie était sans limites. Chacun déclarait le rôti délicieux, et les jeunes Russes ne se souvenaient pas d’avoir jamais fait un repas aussi appétissant.

Le bien-être que donne un air frais et pur, un bon appétit rendu plus vif encore par le fumet particulier du rôti, — car on sait que la sève qui sort de l’asiminier, lorsqu’il est exposé au feu, ajoute une nouvelle saveur aux viandes que l’on met cuire dessus, — tout concourait à faire de ce banquet champêtre un dîner digne du czar lui-même. Aussi nos voyageurs se promirent-ils d’essayer, quelque jour, une imitation du barbecue américain, sous le ciel plus froid de la Russie.

Rien ne devait manquer à la fête : on porta des santés, on chanta, on fit des discours pleins d’originalité, on raconta des histoires.

Une de ces dernières fit une impression particulière sur nos voyageurs : d’abord parce que c’était une histoire d’ours, et ensuite parce qu’elle peignait d’une façon très-caractéristique un côté de la vie du squatter,

c’est le nom qu’on donne à ces hardis pionniers qui

défrichent les grandes forêts américaines. Alexis la consigna dans son journal, et c’est à ses notes que nous empruntons le récit que nous allons en donner.

Deux squatters étaient établis à peu de distance l’un de l’autre et à douze ou quinze kilomètres d’une petite ville.

Ils trouvaient, dans les forêts dont ils étaient entourés, une source de revenus à ajouter au produit de leurs terres. Chacun d’eux employait ses jours de loisir à mener à la ville le bois qu’il y coupait, et qu’il ven-

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dait comme bois à brûler. Ils se faisaient ainsi concurrence, se disputant une clientèle assez restreinte, et il s’était formé entre eux une rivalité qui avait tourné bientôt en jalousie et en haine, lorsque survint un curieux incident.

Ils possédaient chacun une seule paire de bœufs, qu’ils occupaient alternativement aux travaux de la ferme et à mener leur bois au marché. Dans une même semaine ils en perdirent chacun un; l’un mourut de maladie, l’autre fut blessé si grièvement par la chute d’un arbre, que son possesseur fut obligé de le tuer.

Comme un seul bœuf ne pouvait venir à bout d’une voiture chargée, les deux squatters furent obligés d'interrompre leur commerce de marchands de bois, et se virent même fort gênés pour les travaux de leurs fermes. Ils surent bientôt qu’ils étaient l’un et l’autre dans le même embarras, et tous deux eurent à la fois l’idée d’acheter le bœuf du voisin, afin de posséder la paire, de continuer le déboisement avec avantage et de s’emparer seul de la vente du bois. Mais comme on doit aisément le supposer, les deux voisins, ayant le même objet en vue, l’affaire présentait de grandes difficultés, et, après de nombreuses négociations, n’était pas plus avancée que le premier jour. Le temps se passait, et nos deux cultivateurs voyaient empirer leur position.

Un beau matin, l’un d’eux se mit en route pour faire une dernière tentative, bien décidé à terminer le marché, à l’amiable s’il le pouvait, de force s’il le fallait. Roulant projet sur projet dans son esprit, il avait traversé les deux ou trois kilomètres de forêt qui séparaient sa propriété de celle de son voisin ; et il entrait justement dans celle-ci, quand un bruissement subit et un grondement significatif se firent entendre derrière lui et interrompirent sa rêverie.

Se retournant à la hâte, il vit sur ses pas un ours dont l’aspect n’était rien moins que rassurant. Arriver à la case du voisin avant que l’animal pût l’atteindre, était impossible; marcher contre la bête eût été folie; car, absorbé dans ses méditations, il avait oublié de prendre aucune arme avec lui.

Quelques arbres morts étaient debout dans un champ; il courut à l’un d’eux en toute hâte, espérant y trouver un abri jusqu’à ce qu’il lui vint du secours. Il ne s’était pas trompé : à force de tours et de détours, il parvint à maintenir l’arbre entre lui et l'ours, et lorsque celui-ci, debout sur ses pattes de derrière, s’élança avec furie sur le squatter, il n’embrassa que le vieil arbre, dans l’écorce duquel ses griffes pointues s’enfoncèrent profondément.

Une inspiration soudaine traversa l’esprit de notre homme, en voyant l’ours dégager lentement et péniblement ses ongles. Il lui saisit les jambes de devant audessus des pattes et, embrassant lui-même l’arbre du côté opposé, il résolut d’essayer de le retenir ainsi, les griffes enfoncées dans le bois, jusqu’à ce que son voisin pût venir à son aide.

Celui-ci avait entendu ses cris; mais, au lieu d’accourir, il s’approchait lentement, portant nonchalamment une hache sur son épaule.

En voyant dans quelle position se trouvait son voisin, une nouvelle solution de la question du bœuf s’était offerte à son esprit, et aux cris redoublés du malheureux qui implorait son assistance, il répondit tranquillement :

« A une condition, voisin!

— Laquelle? demanda l’autre avec anxiété.

— Si je vous débarrasse de l’ours, vous me donnerez le bœuf qui vous reste. »

224 BRUIN OU LES CHASSEURS D f OURS.

Il n’y avait pas moyen de marchander; et, avec un profond soupir, notre homme consentit. Mais au moment où la hache allait s’abattre sur la tête de l’animal:

« Arrêtez ! s’écria-t-il ; cette vilaine bête m’a fait presque mourir de frayeur, et je n’aimerais rien tant que d’avoir la satisfaction de la tuer moi-même. Tenezla bien à ma place, et je vais lui donner le coup de grâce. »

Le second squatter, tout joyeux d’avoir atteint un but si longtemps désiré, accéda sans défiance; il laissa tomber la hache, saisit avec précaution les vigoureuses pattes de Bruin et mit toute sa force à soutenir victorieusement cette lutte momentanée. Mais, 6 terreur! il voit l’autre mettre tranquillement la hache sur l’épaule et s’en aller!

« Holà! s’écrie-t-il, n’allez-vous pas tuer l’ours?

— Pas tout de suite; m’est avis que vous ne serez pas fâché de rester là encore un peu. »

C’était le revers de la médaille. Le paysan, pris dans son propre piège , ne put faire autrement que de traiter avec son voisin, et celui ci, tout joyeux à son tour, consentit enfin à tuer la bête féroce , mais à condition que non-seulement il serait déchargé du marché qu’il avait précédemment conclu, mais que, de plus, il deviendrait l’heureux possesseur des deux bœufs.

Après avoir joui quelques jours encore de l’hospitalité de leur ami le planteur, nos jeunes Russes se remirent en route et remontèrent le Mississipi, pour gagner les froides contrées du Nord.

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. L'oura polaire

Quelques semaines après avoir quitté le planteur de la Louisiane, nos chasseurs recevaient l’hospitalité d’un liôte bien dictèrent, — d’un marchand de fourrures. Leur quartier général était au fort Churchill, sur la côte occidentale de la baie d’Hudson, autrefois le principal entrepôt de la fameuse compagnie qui a si longtemps présidé aux destinées de cette immense contrée, appelée quelquefois la terre du prince Rupert, mais plus généralement connue sous le nom de Territoire de la baie d’Hudson.

Pour atteindre le fort Churchill, ils avaient voyagé presque directement au nord : d’abord en remontant le Mississipi, puis, par terre, jusqu’au lac Supérieur, et tout droit à travers le lac, vers l’un des postes de la compagnie, sur la rive septentrionale. De là, par une suite de lacs et de rivières, ils avaient gagné la factorerie d’York, puis, au nord, le fort Churchill. Une fois arrivés là, ils se trouvaient dans le pays du grand ours blanc ou ours polaire ( ursus marilimus), le nouveau gibier à la poursuite duquel les appelaient les conditions de leur itinéraire.

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Ils auraient pu rencontrer quelqu’un de ces animaux dans le voisinage de la factorerie d’York, et même plus au sud, car Yursus marilimus étend volontiers ses promenades tout autour de la haie d’Hudson. Le cinquante-cinquième degré de latitude semble être sa limite du côté du midi , sur le continent américain , ou tout au moins sur les côtes du Labrador et de la baie d’Hudson; car, plus à l’ouest, il ne descend pas au delà du détroit de Béring, et on le rencontre même rarement sur les deux rives , soit asiatique , soit américaine, du détroit.

11 est inutile de rappeler que cet ours vit presque exclusivement de la mer et par conséquent sur ses bords. On pourrait presque le compter parmi ses habitants, puisque sur les douze mois de l’année, il en passe au moins dix sur les champs de glace. Pendant le court été des régions arctiques, il fait une tournée dans les terres, s’éloignant rarement des côtes de plus de quatrevingts kilomètres et jamais de plus de cent soixante. Il suit le cours des rivières, et se nourrit alors de poisson d’eau douce.

Il profite également de ces excursions terrestres pour varier son régime et pour manger des racines et des baies qu’il trouve sur les buissons. Le reste de l’année, lorsque toute eau est gelée sur terre et que la mer l’est elle-même à une grande distance, il se tient à l’extrémité des glaces et vit de pêche. Différentes espèces de poissons de mer, les veaux marins, les jeunes morses , et même parfois les petits de la baleine deviennent alors sa proie. Il leur donne la chasse et les prend tous avec une dextérité et une adresse qui semblent l’effet, non pas seulement de l’instinct , mais d’une tactique raisonnée.

11 nage très-loin et longtemps sans éprouver de fa-

ügue. On l'a vu, du moins, en mer, à plus de trente kilomètres, soit de la terre, soit des glaces. On l’a même rencontré beaucoup plus loin de toute espèce de côtes, mais porté sur d’énormes glaçons, et il est douteux que ce mode de locomotion fût précisément de son choix. Il y a lieu de croire qu’il nage aussi longtemps qu’il le veut, c’est-à-dire tant qu’il n’est pas arrêté par la faim ou le besoin de réparer ses forces. Il va et vient dans l’eau , sans que ses mouvements trahissent le moindre effort; il peut même sauter à la surface et bondir en avant comme les marsouins ou autres cétacés.

Si un quadrupède a jamais été jusqu’au pôle, c’est l’ours polaire, et il est tout à fait probable que son domaine s’étend jusqu’à ce point extrême de la surface de la terre. Cette supposition est même toute simple, si on admet qu’il y a de l’eau à découvert autour du pôle, conjecture qui peut se prouver par analogie. Parry, l’intrépide explorateur, a trouvé des ours blancs à 82 °; et il n’y a pas de raison pour qu’ils ne traversent pas toute la région polaire presque aussi facilement que les ' ' oiseaux ou les poissons.

La femelle de l’ours blanc n’a pas pour la vielnaritime un goût aussi prononcé que son seigneur et maître. A moins quelle ne soit stérile, elle reste à terre, et c’est là qu’elle fait ses petits. Lorsqu’elle est pleine, elle va à quelque distance du rivage, choisit son gîte, se couche, s’endort et y reste jusqu’au printemps. Elle ne cherche pas, comme d’autres ours, une caverne ou un tronc creux, car, dans le pays désolé qu’elle habite, on ne rencontre ni l’une ni l’autre. Elle attend tout simplement qu'il tombe beaucoup de neige, ce dont l’avertit son instinct, et alors, se couchant à l’abri d’un rocher ou profitant de quelque inégalité du sol, où la

neige ne peut manquer de s’entasser naturellement, elle s’y pelotonne , jusqu’à ce que le blanc linceul l’ait complètement recouverte. Son corps se trouve souvent à une profondeur de plusieurs pieds. Elle passe ainsi tout l’hiver, sans faire aucun mouvement et dans un état de torpeur apparente. La chaleur de son corps et celle de sa respiration font fondre la neige autour d’elle, de sorte quelle finit par reposer dans une sorte de coque glacée.

Lorsque le soleil du printemps fait fondre la neige au dehors, l’ourse devient mère et met bas une couple de petits oursons blancs, à peu près de la grosseur d’un lapin. Le moment n’est pas encore venu pour elle de quitter sa chambre de neige; elle les allaite sans sortir jusqu’à ce qu’ils aient la taille des renards : c’est le moment où ils peuvent commencer à courir. L’ourse fait alors un effort, brise la croûte glacée qui forme le toit de sa demeure et se dirige vers la mer.

Il arrive quelquefois que la neige est si fortement gelée autour d’elle que, épuisée par l’allaitement de ses petits, elle ne peut la briser. Force lui est, en pareil cas, de rester dans sa prison , jusqu’à ce que le soleil fasse fondre la neige et lu mette en liberté. Mais alors elle n’est plus, au terme de cette détention prolongée, que l’ombre d’elle-même , et elle peut à peine se tenir 3ur ses jambes.

Les Indiens du Nord et les Esquimaux prennent, chaque année, dans leurs gîtes d’hiver, des centaiiles d’ourses avec leurs petits. Ils découvrent leurs retraites de diverses manières : quelquefois à l’aide de leurs chiens , qui grattent la neige sous laquelle se cache le terrible gibier; d’autres fois en observait une légère couche de givre qui se forme au-dessus de quelque fissure causée par la chaleur de la respiration de l’animal.

Quand les chasseurs se sont assurés de la position exacte du corps de la bête, ils brisent la glace au-dessus et la tuent à coups de lance, ou bien ils creusent horizontalement un tunnel dans la neige, passent un nœud coulant autour du cou eu de l’une des pattes de l’ourse et la traînent ainsi au dehors.

Une vieille ourse assiégée.

Nos voyageurs avaient employé déjà plusieurs jours à la recherche d’un ours blanc , et ils avaient fait sans succès plusieurs excursions , du fort à l’embouchure de la rivière du Seal, qui se jette dans la baie d'Hudson, un peu plus au nord. Ils avaient bien relevé la piste de quelques ours et ils en avaient même vu à distance, mais sans pouvoir en approcher jusqu’à portée de leurs fusils. Le sol , complètement dépourvu d’arbres, n’offrait en outre aucun de ces accidents de terrain à l aide desquels les chasseurs peuvent s’approcher du gibier sans en être vus. Toute la côte occidentale de la baie d’Hudson n’est, sur une étendue de cent soixante kilomètres environ, qu'un terrain d’alluvion, bas, marécageux, sans rochers ni collines, et ce n’est que dans cette zone contiguë à la mer que l’on trouve l’ours blanc. Les femelles seules, comme nous l’avons dit, la traversent tout entière jusqu’à la lisière des bois. Après avoir vainement exploré cette côte dans tous les sens, pendant quatre jours, nos chasseurs résolurent de s’avancer un peu plus dans l’intérieur.

On était au milieu de l’été, moment où les vieux ours

remontent le cours des rivières, soit pour prendre quelques poissons d’eau douce, soit pour se régaler de racines ou de fruits, mais surtout pour rencontrer les femelles qui, à la même époque, sortent avec leurs petits et s’avancent timidement vers la mer à la rencontre de leurs vieux amis de l’année précédente, fières de présenter leurs nourrissons à leurs pères , qui ne les ont point encore vus.

Cette fois, nos chasseurs furent plus heureux que dans leurs excursions précédentes , car, non-seulement ils virent une famille ainsi réunie, mais ils réussirent à la prendre tout entière : le père, la mère et les petits.

Ils avaient remonté la rivière de Churchill et pris un de ses affluents, à quelques kilomètres au-dessus du fort. Ils voyageaient dans un canot d’écorce de bouleau, car les chevaux sont presque inconnus sur le territoire de la baie d'Hudson, excepté dans les parties où il existe des prairies.

Dans toute l’étendue de cette contrée, on ne voyage guère qu’au moyen de canots ou de barques conduites par des hommes qui en font leur profession et qu’on appelle voyageurs. Ils sont presque tous d’origine canadienne, sang-mêlés pour la plupart, et très-habiles dans la navigation des lacs et des rivières de ce désert. La plupart sont au service de la compagnie de la baie d’Hudson , et lorsqu’ils ne voyagent pas, ils font un peu de chasse et tendent des pièges pour leur propre compte.

Deux de ces voyageurs, fournis avec obligeance par le principal agent résidant au fort, conduisaient le canot qui portait nos jeunes chasseurs; de sorte qu’avec Pouchskin, il y avait cinq hommes dans la petite embarcation. C’était peu, car on emploie dans le pays des

canots d’écorce de bouleau beaucoup plus grands et. qui portent à la' fois plusieurs tonnes de marchandises et un certain nombre d'hommes. Les bords de la rivière, dans laquelle ils venaient d’entrer, étaient couverts de saules formant çà et là d’épais bosquets, impénétrables à la vue , mais, en d’autres endroits, si clair-semés que du canot l’œil embrassait aisément toute la plaine.

Selon toute probabilité, on devait y rencontrer des ours blancs, principalement en cette saison. Les uot/ageurs assuraient que, dans ces prairies basses, on - trouve beaucoup de racines bulbeuses dont ces animaux sont très-friands, sans parler des larves de certains insectes formant, à la surface du sol, de véritables fourmilières et que l’ours recherche comme un régal des plus exquis.

Nos chasseurs surveillaient donc la campagne des deux côtés de la rivière , tantôt se tenant debout dans le canot pour voir par dessus les saules , tantôt regardant à travers le feuillage. Dans un endroit où les arbustes étaient fort écartés , leur attention fut attirée par un spectacle qui leur fit donner l’ordre d’arrêter le canot.

Alexis ne savait d’abord que penser de ce qu’il voyait, tant était bizarre la scène qui s'offrait à ses regards. Il apercevait un grand nombre de quadrupèdes de différentes couleurs : les uns presque blancs, d’autres presque roux, et plusieurs tout à fait noirs. Tous paraissaient avoir le poil long , les oreilles droites, et de grosses queues velues. Leurs mouvements avaient aussi quelque chose d’étrange; ceux-ci allaient et venaient de toute la vitesse de leurs jambes; ceux-là bondissaient; d’autres enfin semblaient tourner autour d’un objet qu’on ne pouvait distinguer. Il y en avait bien

de trente à quarante, sur un espace de quelques mètres.

Un léger brouillard s’étendait alors sur la prairie, et empêchait Alexis de bien distinguer ces animaux, qui, à travers et par un effet de la brume, semblaient aussi gros que de jeunes bœufs; mais leurs oreilles pointues, leurs longs museaux ne permettaient pas de les prendre pour des animaux de cette espèce, et Alexis déclara qu’on ne pouvait les comparer qu’à des loups. La diversité des couleurs n’était pas une objection, car il y a, dans ces pays du nord, de nombreuses variétés de loups, depuis le blanc jusqu’au noir; c’étaient d’ailleurs bien réellement des loups que le brouillard faisait apparaître dans des proportions gigantesques.

Mais Alexis ne les eut pas regardés longtemps sans s’apercevoir que les loups n’étaient pas seuls. Au milieu d’eux se trouvait un animal tout différent , beaucoup plus grand, mais que le jeune chasseur ne put d’abord reconnaître.

Ivan n’était pas moins embarrassé.

Cet animal semblait aussi gros qu’une demi-douzaine de loups réunis ; il était plus blanc que le plus blanc d’entre eux; mais il paraissait avoir une bosse sur le dos, et il présentait, en somme, plutôt l'apparence d’une masse confuse de poils blancs hérissés, que d’un quadrupède de forme régulière. Ce ne pouvait être pourtant qu’un animal, à en juger par ses mouvements ; car on le voyait tourner sur lui-même et, par moments, faire un pas ou deux en avant, comme pour tâcher de s’ouvrir un chemin vers la rivière.

Quel qu’il fût, il devint bientôt évident qu’il soutenait un combat contre les loups dont il était entouré, ce qui expliquait les mouvements singuliers de ceux-ci, aussi bien que les hurlements féroces dont ils

BRUIN

remplissaient l’air et que dominait de temps en temps un cri aigu et plaintif, comme le hennissement d’un mulet. Ce cri venait évidemment non des loups, mais du gros animal blanc qu’ils attaquaient et que les voyageurs ne tardèrent pas à reconnaître.

« Un ours! » s’écrièrent-ils tous deux, * un ours de mer! »

L’un d’eux se leva et regarda dans la plaine.

« Oui*, » dit-il, confirmant sa première assertion, « c’est une vieille ourse environnée de loups. — Ah! c’est à ses petits qu’ils en veulent. — Voyez, messieurs, elle en a un sur son dos. — La vieille sorcière, comme elle les tient en respect ! — Elle combat pour s’ouvrir un passage jusqu’à la rivière. »

Éclairés par ces indications, nos chasseurs virent alors, à n’en pouvoir douter, que l’objet blanc qui apparaissait au milieu des loups, n’était ni plus ni moins qu’un grand ours, et que ce qu’ils avaient pris pour une bosse était un jeune ourson, étendu de tout son long sur le dos de sa mère et les pattes de devant passées autour de son cou.

Il était de même évident, comme le voyageur l’avait dit, que l’ourse cherchait à gagner la rivière, afin de trouver sans doute dans l’eau un refuge, où elle savait bien que les loups n’oseraient la suivre. Elle s’était même avancée de plusieurs pas dans cette direction, pendant qu’ils faisaient ces observations.

Malgré l’ardeur féroce dont ils semblaient animés, les loups observaient dans le combat une grande prudence. Ils avaient pour cela de bonnes raisons, appuyées de maint exemple du danger qu’il pouvait y avoir à serrer l’ennemi de trop près : sur le terrain où la lutte avait lieu, trois ou quatre des leurs étaient étendus, apparemment sans vie, tandis que d’au-

très boitaient alentour ou s’en allaient la tête basse, poussant des cris plaintifs et léchant leurs blessures.

Il était singulier que des loups eussent attaqué un ours blanc, animal qu’ils redoutent à l'excès. Un des hommes de la barque en donna l’explication en faisant remarquer que l’ourse qu’ils avaient assaillie sortait sans doute de sa grande réclusion d’hiver, à demi morte de faim peut-être, affaiblie à coup sûr par l’allaitement de ses petits, et que d’ailleurs c’était probablement à ceux-rci qu’ils en voulaient surtout. Ils avaient dû chercher à les séparer de leur mère, afin de s’en saisir et de les dévorer. Peut-être même, l’un d’eux avait-il déjà été pris, puisqu’on n’en voyait qu’un, et qu’il y en a toujours deux dans une portée.

Nos jeunes chasseurs ne jugèrent pas à propos de rester plus longtemps simples spectateurs de cette étrange lutte; ils songeaient déjà à se rendre maîtres de l’ourse et de son petit. Dans cette intention, ils ordonnèrent aux canotiers de ramer vers le bord et de les débarquer. Aussitôt que la barque eut touché la rive, tous deux sautèrent à terre et suivis de Pouchskin, ils s’avancèrent vers le lieu du combat; les rameurs étaient restés sur l’embarcation.

Toute une famille prise.

Les chasseurs n’avaient pas fait douze pas, qu’un nouvel objet frappa leur vue et les fit s’arrêter. C’était un autre quadrupède, qui sortait d’entre les saules et s’élançait vers le lieu du combat. Il n'y avait pas à se tromper, cette fois, sur l’identité de l’animal. C’était bien un grand ours blanc, beaucoup plus fort que celui qui était enveloppé par les loups; — le mâle sans doute et le père qui, rôdant ou endormi parmi les saules, ne s’était pas aperçu jusque-là du péril où se trouvaient sa femelle et ses petits. Le bruit lavait probablement réveillé, et il se hâtait d’aller à leur secours.

Il traversa la plaine au galop, aussi rapidement qu’un cheval aurait pu le faire, et en quelques secondes il était sur le théâtre de la lutte à laquelle sa présence mit fin tout d’un coup. Les loups, le voyant venir à eux, la gueule ouverte, se sauvèrent dans toutes les directions. Ceux qui étaient blessés toutefois ne purent s’enfuir assez vite, et l’ours furieux, courant de l’un à l’autre, les étendait sans vie d’un seul coup de sa lourde griffe.

En moins de dix secondes, le terrain fut débarrassé de cette troupe rapace. Les morts seuls restèrent sur le champ de bataille, et l’ours courut vers sa compagne, qui lui jeta ses pattes autour du cou, Tous deux semblaient se féliciter de l’heureuse issue de ce combat. En ce moment seulement, nos chasseurs s’aperçurent qu’il y avait deux petits : l’un cramponné sur le dos de sa mère, l’autre qui se tenait sous son ventre et qu’elle avait protégé également contre les ennemis dont elle était entourée.

Ces deux oursons, à peu près de la taille d’un renard, se voyant alors hors d’un danger qu’ils avaient sans doute compris, celui qui était sur le dos de sa mère sauta à terre, tandis que l’autre sortit d’entre ses jambes, et tous deux se mirent à jouer en se roulant sur le gazon. Le père et la mère semblaient suivre avec intérêt leurs rudes gambades.

Malgré la férocité bien connue de ces animaux, il y avait quelque chose de touchant dans ce spectacle, et nos chasseurs hésitèrent à avancer. Alexis surtout, dont le caractère était plus doux que celui de ses compagnons, ne put se défendre d’une assez vive émotion, en voyant cette manifestation de tendresse et de sentiments qui paraissaient presque humains. Ivan luimême en fut touché, et peut-être auraient-ils laissé cette famille en paix, au risque d’avoir à chercher longtemps une autre occasion d’ajouter à leur collection la peau de l’ours polaire, s’ils n’avaient été entraînés par Pouchskin. Le vieux grenadier n’était point accessible à de si tendres impressions, et mettant de côté tout scrupule, avant que ses jeunes maîtres pussent l’arrêter, il fit quelques pas en avant et lâcha son coup de fusil contre le plus gros des ours.

L’animal avait-il été atteint? C'est ce qu’aucun d’eux

BRUIN

n’ourait pu dire; mais ce qui fut bientôt certain, c’est qu’il n’était pas même estropié, car aussitôt que le nuage de fumée qui l’enveloppait se fut dissipé, Pouchskin le vit quitter sa compagne et se précipiter sur lui.

Le vieux soldat hésita un moment sur ce qu’il devait faire, et déjà même il avait tiré son couteau, pour être prêt à la lutte; mais l’aspect formidable de son antagoniste, sa taille immense, son air farouche et cruel lui firent comprendre que cette fois la prudence valait mieux que l’audace. Les bateliers restés dans le canot leur criaient déjà, à tous trois, de se sauver, accompagnant leurs paroles des gestes les plus expressifs.

Ivan et Alexis tinrent ferme jusqu’à ce que Pouchskin les eût rejoints. Quand il fut près d’eux, ils tirèrent à leur tour; mais quoique blessé au nez, le monstre n’en laissa rien paraître, et n’en courut que plus vite.

Tous trois s’élancèrent alors vers le canot. C’était leur seul refuge, car s'ils n’avaient eu d’autre ressource que la vitesse de leurs jambes et qu’il leur eût fallu parcourir un long espace, l’ours les aurait certainement atteints, et quelques coups de sa patte auraient terminé la vie de l’un ou de l’autre, peut-être de tous les trois.

Arrivés près du canot, ils sautèrent dedans l’un après l’autre, et, sans même attendre qu’ils fussent assis, les deux bateliers s’éloignèrent de la rive, poussant de toutes leurs forces l’embarcation au milieu de la rivière.

Mais l’ours furieux ne s’arrêta pas pour cela. Voyant ses ennemis lui échapper sur terre, il s’élança à son tour dans l’eau, plongea un instant, puis nagea tout droit vers le canot.

Nos voyageurs descendaient alors la rivière et, grâce au courant, leur barque, vigoureusement lancée, filait avec la rapidité d’une flèche. Malgré tout cela, il devint bientôt évident que l’ours gagnait sur eux, ses larges pattes le mettant à même de nager avec la vitesse d’un poisson, sans compter que de temps en temps il s’élevait à la surface et, d’un bond, franchissant une distance de plusieurs mètres.

Les bateliers faisaient mouvoir leurs rames avec toute l’habileté et l’énergie dont ils étaient capables; la crainte de la mort les stimulait au plus haut point. Ils comprenaient que, si l’ours réussissait à atteindre le canot, il y monterait et les jetterait tous à l’eau, ou qu’il renverserait l’embarcation et les ferait chavirer, Dans les deux cas il y avait danger de se trouver en contact avec ses terribles griffes, et ce contact, ils le savaient, c’était la mort.

Nos chasseurs étaient occupés à recharger leurs armes et se préparaient à tirer avant que l’ennemi fût sur eux ; mais ils n’en eurent pas le temps. Gênés par le mouvement du bateau et la position dans laquelle ils se trouvaient, ils ne pouvaient agir que lentement, et avant qu’aucun des trois eût mis une balle dans son fusil, l’ours était en poupe. Ivan seul avait un canon chargé, mais malheureusement c’était avec du petit plomb, en vue de quelque oiseau à abattre sur la rive. Il tira néanmoins droit dans la gueule de l’animal; mais au lieu de l’arrêter, ce nouveau coup ne fit qu’augmenter sa rage, et il redoubla d'efforts pour atteindre le canot.

Pouchskin, en désespoir de cause, jeta son fusil et saisit une hache qui, par bonheur, se trouvait dans la barque. La tenant ferme à deux mains, il s'agenouilla à la poupe, et attendit l’approche de l’ennemi.

L’ours n’était plus éloigné du bateau que d’une longueur de son corps. Se croyant assez près, il prit son élan et bondit en avant de toutes ses forces. Ses griffes d’acier pénétrèrent avec bruit dans l’écorce du bouleau où lç canot avait été creusé, et en arrachèrent un lambeau considérable. Si l’écorce n’avait pas cédé, la barque aurait très-probablement été entraînée au fond de l’eau. Cette première tentative ayant échoué, le monstre reparut à la surface, et il se préparait à faire un nouveau bond, lorsque le grand coin d’acier dont s’était armé Pouchskin s’abattit sur sa tète et lui ouvrit le crâne.

Presque au même instant son corps se retourna dans l’eau, ses membres furent agités de mouvements convulsifs, scs longues jambes de derrière se roidirent à deux ou trois reprises, puis son cadavre flotta à la surface, comme une masse d’écume blanche.

Il fut bientôt saisi, tiré sur le rivage et dépouillé de sa fourrure, dont la blancheur égalait celle de laneige.

Alexis et Ivan se seraient volontiers contentés de ce trophée et auraient laissé tranquilles la femelle et ses petits, dont ils n’avaient pas besoin; mais les bateliers, convoitant, pour leur propre compte, la peau de tous trois, proposèrent de retourner et de leur donner la chasse. Leur proposition fut appuyée par Pouchskin, qui avait une antipathie prononcée pour tous les ours.

L’expédition se termina promptement par la mort de la mère et la capture des deux petits, qui furent emmenés vivants et attachés au lond du canot.

Nos chasseurs redescendirent ensuite la rivière, mais à peine avaient-ils quitté le théâtre de la lutte que les loups étaient revenus pour dévorer, nonseulement les carcasses des ours, mais aussi celles de leurs propres camarades tombés dans le combat.

Les Terres nues.

L’ours à la poursuite duquel il fallait se mettre, après cet exploit, était celui des Terres nues ; mais, pour le rencontrer, ils avaient à faire un long et pénible voyage. La partie du territoire de la baie d’Hudson connue sous le nom de Terres nues, s’étend, des côtes de l’océan glacial Arctique, dans la direction du sud, jusqu’à la latitude de la rivière Churchill, entre la baie d’Hudson elle-même à l’est, et, à l’ouest, une chaîne de lacs dont le grand lac de l’Esclave et l’Athapescow sont les principaux.

Ce territoire immense est encore presque complètement inexploré. Les chasseurs mêmes de la baie d’Hudson n’en ont qu’une connaissance très-imparfaite. Quelques explorateurs en ont parcouru la frontière ; mais le centre n’est guère connu que des quatre ou cinq tribus d’indiens qui habitent les contrées voisines, et des Esquimaux qui s’aventurent de temps en temps le long des côtes de l’océan Arctique.

L’ours des Terres nues n’est pas beaucoup mieux connu. Il a été diversement classé par les écrivains de toutes les époques. Le plus habile naturaliste qui s’en

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soit occupé, sir John Richardson, le compagnon du malheureux Franklin, ne sait trop lui-même dans quelle espèce le ranger. Il l’envisagea d’abord, quoique avec des doutes, comme une variété de Yursus amcricanus ou ours noir américain. Des observations ultérieures le déterminèrent à modifier son opinion, et alors il avança, avec la réserve qui est un des traits caractéristiques de cet homme éminent et modeste, que cet ours pourrait bien être une variété de 1’ursu.v orctos.

Nous prendrons la hardiesse d'affirmer qu’il n'est pas une variété, mais bien une espèce distincte.

Et d’abord, pour ce qui concerne Yursus americanus , il en diffère par la couleur, la forme du corps, la taille, le profil, la physionomie, la longueur des pieds et de la queue. Sous tous ces rapports, il a une beaucoup plus grande ressemblance avec Yursus arclos ou même avec son plus proche voisin, le terrible ursus ferox. Mais il diffère de ces deux derniers par d’autres points.

Il est aussi plus féroce que l’ours noir, et plus redoutable pour le chasseur. De plus, il vit dans un pays que l’ours noir ne pourrait pas habiter. La forêt est nécessaire à l’existence de ce dernier. Si on ne le trouve pas dans les Terres nues, ce n’est pas à cause de la latitude et du climat, mais parce qu’il n’y a pas de bois. Ce qui le prouve, c’est qu’on le rencontre dans les contrées tout aussi rapprochées du pôle, mais où la nature du sol est favorable à la croissance des arbres.

Il y a encore à signaler une différence importante. L’ours noir, dans son état normal, est essentiellement frugivore ; l’autre est carnivore et piscivore. Durant une partie de l’année, il tue et mange des marmottes et des souris; pendant l’autre, il se tient sur les bords

do la mer et vit de poisson. Ces deux ours sont donc aussi dissemblables qu’il est possible : ce sont des espèces distinctes.

Si nous comparons maintenant l’ours des Terres nues à Yursus arclos (ours brun d’Europe), nous trouvons qu’il lui ressemble beaucoup plus qu’à Yursus americanus; mais ici encore, il y a de notables différences, et sans une certaine conformité de couleur, on ne les aurait peut-être jamais confondus. Il est facile de prouver qu’ils constituent également des espèces distinctes. Leurs habitudes sont toutes différentes. L ’ursus arclos grimpe aux arbres; celui des Terres nues ne le peut pas. Celui-là préfère une nourriture végétale, celui-ci aime mieux le poisson, la chair et les insectes.

Mais sans parler des habitudes si différentes des deux animaux, il y a, dans la fourrure de l’espèce américaine, une nuance jaunâtre que l’on ne trouve pas sur les ours bruns d’Europe, excepté peut-être ceux des Pyrénées. Cette nuance pâlit même dans certaines saisons, et donne à l’animal une apparence blanchâtre : de là vient que les Indiens le nomment quelquefois ours blanc.

Il est d’ailleurs tout à fait improbable que l’ours brun d’Europe se retrouve dans les Terrés nues du territoire de la baie d’Hudson, pays isolé, sans arbres et complètement différent des contrées qu’il habite dans l’ancien monde. Comment, en effet, établir, entre ces deux parties de la surface du globe, une ligne probable de migration? Il faudrait le faire venir par la Sibérie et l’Amérique russe, ce qui, sous certains rapports, ne semble pas impossible; car bien qu’on ait dit que l’ours des Terres nues ne se trouve que dans les limites de la région ainsi nommée, il est bien cer-

tain que son domaine s’étend au delà. Ainsi l’ours brun de l’Amérique russe et des îles Aléoutes ou Aloutiennes 1 parait être de la même espèce, et quelques naturalistes en disent autant de l’ours brun du Kamschatka. Le goût qu’ils ont les uns et les autres pour le poisson tend à accréditer cette opinion ; mais en même temps il les sépare de l’ours brun de Scandinavie.

Il est à peine nécessaire de démontrer que l'ours des Terres nues n’est pas davantage Yursus ferox , bien que certains auteurs les aient souvent confondus. Ils diffèrent de taille et de couleur; mais la différence la plus essentielle se trouve dans la férocité de ce dernier, dont les griffes sont beaucoup plus longues et plus recourbées. On pourrait citer plusieurs autres traits qui en font deux espèces distinctes, sans parler des contrées qu’ils habitent, et qui sont tout à fait différentes.

L’ours des Terres nues n’est donc pas plus Yursus fcrox, que l’ursus americanus ou arctos. Qu’est-il alors? N’a-t-il reçu des naturalistes aucun nom spécifique, qui le classe comme espèce? Pas encore. Alexis en profita pour lui en donner un, celui de l’homme à qui nous devons la meilleure description de son pays et de ses habitudes. L’ours des Terres nues est appelé, dans son journal, Yursus Richardsonii.

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