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Scène muette entre Dubois-Craneé et Barras

Gohier. — Citoyens, veuillez reprendre vos places pour écouter la lecture du message que nous adressons aux Conseils.

Tous ont repris leurs sièges. Le Président fait signe au secrétaire qu'il peut lire.

Lagarde, lisant. — « Citoyens représentants, les destinées de la République flottaient, il n'y a que quelques instants encore, vacillantes et incertaines... Elles viennent d'être fixées par la victoire... »

Moulins. — Et la bataille de Bergen... et la victoire deMasséna à Zurich... Qu'en faites-vous?...

Gohier, d'un geste, prie son collègue de ne pas s'impatienter et d'attendre.

Lagarde, continuant. — « O patrie! couronne de tes palmes triomphales le front de tes invincibles guerriers... »

Entre un huissier qui s'approche du Président.

L'huissier. — Citoyen Président... un homme est là qui demande d'urgence à entretenir le Directoire d'une affaire de la plus haute importance... Il se nomme Yitalis et est agent secret du ministère de la guerre...

Gohier, contrarié. — Tout à l'heure... Nous ne pouvons le recevoir en ce moment.

L'huissier. — Il insiste... prétextant que l'affaire

en question ne souffre pas de retard... Il v va, dit-il,

du salui de la République.

Gohier consulte du regard ses collègues qui, silencieuse ment, paraissent s'en remettre à sa décision. L'huissier sorl el rentre presque aussitôt, suivi de Vitalis, botté, éperonné, el toul couverl <!<■ poussière.

Gohier. — Gest vous, citoyen, qui demandez à parler au Directoire ?

Vitalis. — Excusez-moi, citoyens... j'ai tantcouru depuis Marseille, que je suis quasi mort de faim, de soif... et de fatigue... (Les Directeurs paraissent s'impatienter.) Soyez tranquilles... je ne vous ferai pas languir... Le général Bonaparte est débarqué à Ajaccio, le 9 de ce mois de vendémiaire. Il était accompagné des généraux Berthier, Lannes, Marmont, Murât, Andréossy et des citoyens Monge et Berthollet... Ils sont arrivés sur deux frégates : la Muiron et la Carrère, et deux avisos : la Revanche et F Indépendant .. . Ils ont été reçus avec enthousiasme par la population corse.

Les Directeurs semblent consternés et se regardent, muets, en se consultant des yeux.

Gohier. — D'où tenez-vous ces renseignements, citoyen ?

Vitalis. — J'étais en Corse, où j'avais été envoyé par le ministre de la Guerre... J'ai cru de mon devoir de quitter mon poste pour venir avertir le Gouvernement de ce qui se passait.

Moulins. — Gela n'est pas possible... Le général

Bonaparte n'aurait pas eu la témérité d'abandonner l'armée que la République lui a confiée!...

Vitalis. — Gela est pourtant comme je vous le dis... J'ai profité de l'occasion d'un bâtiment marchand en partance pour Marseille et je suis accouru. Je crois même pouvoir ajouter que le général et ses compagnons ne sont pas dans l'intention de faire un long séjour en Corse... Ils profiteront du premier vent favorable pour mettre à la voile et gagner les côtes de France... sur quel point ?... à Gollioure... ou àPort-Vendre ?... c'est ce que je n'ai pu savoir exactement, et sans doute qu'à l'heure où je vous parle, ils doivent être débarqués.

Sieyès. — S'ils n'ont pas été pris par les croisières anglaises.

Gohier, à Vitalis. — C'est bien... vous pouvez vous retirer... On va s'occuper de vous.

Vitalis sort après avoir salué les membres du Directoire.

Gohier. — Citoyens, la séance continue.

Moulins. — Citoyens... la nouvelle est grave... Si cet homme a dit vrai, nous avons un grand devoir à remplir... En vertu de quels ordres le général a-t-il quitté l'Egypte?... Pourquoi revient-il ?... Dans quel but?

Sieyès. — C'est ce qu'il vous dira lui-même, citoyens, si vous voulez bien prendre la peine d'attendre ses explications.

Moulins, éclatant. — Attendre ! Il serait trop

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tard... Il faut le faire arrêter comme déserteur, traduire en Conseil de guerre, juger et condamner... et ne pas laisser à ce général factieux le temps de se découvrir et d'agir.

Gohier. — Du calme, je vous en prie. Ce serait aller un peu vite en besogne, citoyen général... Je suis aussi surpris que vous de la nouvelle... mais ne me déclare pas partisan des moyens extrêmes que vous proposez...

Moulins. — Si nous ne tuons pas cet homme... il nous tuera.

Gohier. — Citoyens, la situation est grave en effet... Il importe que cette nouvelle ne soit pas ébruitée avant que nous ayons pris une résolution... et- cette résolution demande réflexion... Je vous propose, en conséquence, de vous réunir cette aprèsmidi en conseil secret, afin de prendre les dispositions que F événement comporte.

Tous adhèrent en silence à la proposition du Président.

Gohier. — Citoyens, la séance est levée.

Les Directeurs quittent leurs sièges en proie à la plus vive agitation.

Barras, à lui-même. — Que va faire Bonaparte?... Nous verrons bien... (A Bottot, son secrétaire, qui vient cC entrer.) Ah ! c'est toi, Bottot ? Cours à la Bourse et fais-moi acheter tout ce que tu pourras trouver en fait de tiers consolidé... (Bottot va pour sortir, Barras le rappelle.) Puis tu passeras

chez la citoyenne Bonaparte et tu l'informeras discrètement de ma part du retour prochain de son mari.

Bottot manifeste une certaine surprise à cette nouvelle. Ils sortent tous les deux en causant.

Moulins, à Dubois-Crancé. — A votre place, citoyen ministre, j'enverrais un peloton de gendarmerie à la rencontre de Bonaparte... pour lui servir d'escorte.

Sieyès, bas a Roger-Ducos en affectant V accent 'provençal qui lui est familier. — Té, mon bon, il est fini, le Directoire ! Le fossoyeur est arrivé qui va creuser sa tombe.

Les membres du Directoire se retirent les uns après les autres en donnant des signes de la plus grande irritation.

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