L'ESPRIT PUBLIC
22 vendémiaire.
La rue Honoré, à la hauteur de la place Vendôme, vers quatre heures de l'après-midi. — Va-et-vient continuel de passants, de cabriolets et de voitures de toute espèce. C'est le jour de duodi. Un soleil splendide éclaire Paris.
Deux citoyens, d'âge mûr, très élégamment vêtus, se promènent, tout en causant, entre la rue de Luxembourg et l'ouverture de la place, s'arrêtant de temps à autre, au cours de leur conversation.
Premier citoyen, poursuivant la conversation commencée. — ... De bonnes lois !... Voilà, mon ami, le germe de l'esprit public.
Deuxième citoyen. — L'esprit public est mort en France.
Premier citoyen. — S'il n'existe plus, c'est àl'imperfection de quelques-unes de nos lois et à l'infraction des autres que nous devons plus particulièrement sa destruction.
Deuxième citoyen. — Quels sont, à votre avis, les moyens de le faire renaître parmi nous?
Premier citoyen. — Les mêmes que ceux qui l'y créèrent autrefois... Cet esprit est fait de sentiment, d'amour, de volonté... Faites sentir, aimer, et par conséquent vouloir... et vous aurez un esprit public... Faites aimer au peuple le gouvernement sous lequel il doit vivre ; donnez-lui une idée avantageuse des lois qui le régissent ; qu'il trouve, dans leur application, son repos, son intérêt, sa gloire, et il estimera sa Constitution, il la chérira, il la défendra jusqu'à la mort... Vous aurez créé l'esprit public.
Deuxième citoyen. — Le ciel vous entende !
Premier citoyen. — Que les hommes s'entendent plutôt entre eux!... et, parmi les hommes, ceux qui nous gouvernent... Ce ne sont pas les lois fondamentales de la République qu'on peut accuser de cet état de choses... Elles sont basées sur les principes les plus exacts de la justice et de l'égalité... Ce sont les lois de circonstance que je réprouve, et il est de l'intérêt de la liberté elle-même que les lois de cette espèce soient rapportées.
Tout en parlant, ils sont arrivés au coin de la rue de la
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Révolution, ils se Boni arrêtés el le premier citoyen continue déclamatoirement, toul foin me un orateur à la tribune, el semblant envoyer ses paroles dans la direction du Valais des Cinq-Cents. Tout en parlant il brandit sa canne.
Législateurs ! vous qui parlez sans cesse de l'esprit publie, vous qui gémissez continuellement sur son refroidissement, vous qui vous occupez des moyens de le ranimer, songez que ces moyens sont entre vos mains. Point de vœux stériles ! point de plaintes inutiles ! point de déclamations ! Des lois ! de bonnes lois qui assurent notre bonheur.
A ce moment des cris d'allégresse, partis de différents côtés, interrompent cette allocution. Un grand rassemblement se forme aux abords de la place Vendôme. On voit des citoyens, des citoyennes, des enfants, courir à toutes jambes vers la place. La circulation est interrompue dans la rue Honoré où la foule grossit de minute en minute. — Les voitures sont arrêtées.
Deuxième citoyen, à un gamin qui passe encourant. — Que se passe-t-il donc, jeune citoyen?
Le gamin, sans cesser de courir. — Il y a, citoyen, que le général Bonaparte vient de débarquer à Fréjus.
11 s'éloigne. Les deux amis se regardent stupéfaits, pendant que de toutes les rues, de toutes les portes des maisons, les habitants se précipitent vers la place Vendôme... Les fenêtres s'ouvrent... Les boutiquiers apparaissent sur le seuil de leurs boutiques et se questionnent... L'animation se propage. On entend dans le lointain des musiques militaires et des chants de réjouissance mêlés à des cris populaires.
Premier citoyen. — Le général Bonaparte en France!... Voilà qui est grave... il faut aller aux nouvelles.
Deuxième citoyen. — Ce retour inattendu ne sera sans doute pas du goût du Directoire.
Premier citoyen. — Hum !,.. Il faudra voir.
Un officier de la garde nationale les dépasse en courant.
Deuxième citoyen, à Vofficier. — Comme vous courez, capitaine... Savez-vous quelque chose ?... Qu'y a-t-il de vrai dans ce que nous venons d'apprendre ?
L'officier. — J'étais aux Cinq-Cents lorsqu'un messager du Directoire a apporté au Conseil la grande nouvelle. Réjouissons-nous, citoyens... Bonaparte revient. La France est sauvée.
11 s'éloigne.
Premier citoyen. — La France est sauvée!... Il me semble pourtant qu'après les victoires de Brune et de Masséna... la France était à l'abri de tout péril extérieur... Enfin !...
Tout en parlant, ils ont atteint le rassemblement qui obstrue la rue Honoré et s'étend sur toute la place Vendôme... Des cris de : « Gloire au général Bonaparte », s'élèvent delà foule... Un jeune homme est monté sur une borne et harangue la foule.
Le jeune homme. — ... Il revient, cet homme que l'Italie a vu tant de fois victorieux ; il a touché le sol de la République ; il revient fidèle à sa destinée. Son épée brille déjà aux yeux des peuples qu'il
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délivra K qu'il doit affranchir encore Cette épée menaçante cl terrible sera tirée. Bonaparte est debout.
Il paraît sur la tombe de Joubert et c'est de là, Italiens, qu'il vous promet de nouveau le secours de sou bras. II vous appelle à la liberté et l'Europe à la paix. Celui qui rédigea le traité de Campo-Formio, celui qui, dans Mantouc, honora, dans la personne du vieux Wurmser, la valeur survivant à l'âge et la lidélité suppléant à la force, celui-là proclamera de nouveau le droit des peuples à la liberté, celui-là assurera, parla toute-puissance de son génie, la paix du monde... Vive le général Bonaparte !
Cris, dans la foule. — Vive le général Bonaparte!
Un roulier, du haut du siège de sa voiture, arrêtée par la foule. — Citoyens, j'arrive de Lyon... Ce n'est pas de l'enthousiasme... c'est du délire... J'ai vu le grand homme... je lui ai parlé et il m'a parlé... et j'ai entendu un vieillard lui dire, les larmes aux yeux : « Allez, général, allez battre et chasser l'ennemi... et ensuite, nous vous ferons roi, si vous voulez ! » ... Le soir, toute la ville a illuminé . . .
Cris divers, dans la foule. — Bravo !... Honneur au général Bonaparte !... Vive la République ! Vive la liberté!... Pas de roi!... Par où vient-il?... Quel chemin a-t-il pris?... Courons au-devant de lui !.. . Il arrivera par la barrière d'Italie ! . . . Non, par la barrière du Trône ! . . .
Deuxième citoyen. — Que dites-vous de cet enthousiasme, mon cher ami?
Premier citoyen. — Peuh !... Gela durera-t-il ?...
Une chaise de poste traverse la place Vendôme et cherche à se frayer un passage à travers la foule.
Le postillon, claquant son fouet. — Place donc!... faites place à la citoyenne Bonaparte.
Gris dans la foule. — C'est la générale Bonaparte! Elle va rejoindre son mari... Vive le général Bonaparte !...
Un citoyen, à la portière de la voiture, où se montre Joséphine rayonnante et qui sourit à la foule. — Citoyenne, dites bien au général que tout le peuple de Paris est de cœur avec lui... Nous attendons le héros!...
Gris divers. — Vive le général Bonaparte !... Vive la citoyenne !
Peu à peu, la voiture a traversé la foule et tourné à gauche dans la rue Honoré, et s'est éloignée au grand galop.
Une vieille femme. — La pauvre chère dame !... Comme elle doit être heureuse ! Ah !... si mon pauvre mari était encore de ce inonde. . .
Un rourgeois, à son voisin. — Vous savez que les citoyens Joseph et Lucien Bonaparte sont partis ce matin pour aller recevoir leur grand frère.
Deuxième rourgeois. — Oui... mais ils ont pris la route du Bourbonnais... Ils arriveront avant Joséphine...
La concierge d'une maison voisine de la rue Honoré accourt tout en larmes. On s'empresse autour d'elle.
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La concierge. — Ah! citoyens... quel malheur !... quel grand malheur!... En apprenant le retour du général Bonaparte, le citoyen Baudin, représentant du peuple, est mort do joie...
Sentiments de tristesse dans la foule.
Cris dans la foule. — Honneur au citoyen Bau din!... C'était un ami du peuple !... Il fut un de nos
guides vers la liberté!... Citoyens, honorons sa mémoire !...
Autres cris. — Oui... oui... Honneur aux mânes du citoyen Baudin...
Une musique militaire arrive par la rue Honoré, venant du Palais-Égalité. Elle joue la Marseillaise. Une autre musique militaire, cette dernière de la garde nationale, sur la place Vendôme, joue les airs nationaux. La foule les accompagne de ses chants.
La foule :
Courage, enfants de la patrie!
Le général est arrivé.
Il revient, de la tyrannie, Briser l'étendard abhorré.
Vive le général Bonaparte !... Citoyens, mar chons au-devant du héros ! . . .
Dans la foule, qui est de plus en plus compacte, au milieu des transports populaires et des chants patriotiques, on voit des citoyens s'aborder, se serrer les mains et se jeter dans les bras des uns des autres, en pleurant de joie et d'enthousiasme.
Le jeune homme, toujours sur la borne. — Ci-
toyens, ce jour est grand... Que tout Paris témoigne sa joie du retour du héros... Que les maisons se pavoisent en signe de réjouissance... Que les lampions de la liberté brillent aux fenêtres des patriotes !...
La foule. — Oui... oui... des lampions!... des lampions !...
Le jeune homme. — Hurrah pour le général Bonaparte !... au Palais des Cinq-Cents !... au Luxembourg !
Les musiques militaires se sont réunies et se mettent en marche, en jouant la Marseillaise, clans la direction du Palais des Cinq-Cents, escortées par la foule qui les accompagne de ses chants d'allégresse... La nuit est venue peu à peu. Les fenêtres des maisons d'alentour commencent à se garnir de lumières et de drapeaux.
La foule, s' éloignant. — Vive le général Bonaparte !... (Chantant.)
Allons, enfants de la patrie Le jour de gloire est arrivé.
(Les voix se perdent dans le lointain.)
Premier citoyen, an second. — J'en suis pour ce que j'ai dit, mon cher ami... Il faudra voir... (Tout en s' éloignant.) ... C'est égal! Je ne serais pas fâché de savoir ce qu'ils pensent de tout cela au Directoire ! . . .